Archives mensuelles : avril 2011

to let someone know

Voici un faux ami très répandu en Acadie et ailleurs au Canada francophone. En anglais, on dit couramment :

Let me know when you are ready.

Et cela donne malheureusement souvent, chez les francophones du Canada, quelque chose comme :

*Laisse-moi savoir quand tu seras prêt.

Le faux ami ici n’est pas un mot en particulier, mais une certaine combinaison de mots, qui forme une expression toute faite.

Les verbes to let et to know ont effectivement pour équivalents (en gros) en français laisser et savoir, mais l’expression toute faite *laisser savoir n’existe tout simplement pas en français. L’idée d’informer quelqu’un de quelque chose peut être rendue de nombreuses façons différentes en français, mais dans ce cas-ci, les équivalents les plus courants seront des choses comme :

Dis-moi quand tu seras prêt.
Fais-moi signe quand tu seras prêt.

On constate que, une fois n’est pas coutume, le français s’avère être plus court que l’anglais. Et c’est parce qu’il envisage l’acte d’informer quelqu’un de quelque chose non pas sous l’angle de l’impact que cette information aura sur le locuteur, comme le fait l’anglais (qui considère que la transmission de l’information fera en sorte qu’elle fera partie du savoir du locuteur), mais sous l’angle de l’acte que l’interlocuteur lui-même devra accomplir pour transmettre cette information au locuteur : il devra lui dire la chose ou bien lui faire un signe l’informant de la chose.

C’est une façon différente de voir les choses et cette façon différente de voir les choses débouche sur une différence sur le plan idiomatique qui interdit la traduction littérale de l’anglais.

On notera aussi que, dans certains cas, l’anglais to let someone know est utilisé en référence à un interlocuteur plus flou, qui est moins clairement défini et qui n’est pas en relation directe avec le locuteur. Par exemple, on verra dans un journal ou une revue une invitation comme la suivante :

Let us know your opinion!

Ici encore, il est hors de question de traduire littéralement :

*Laissez-nous savoir votre opinion !

Mais les solutions correctes mentionnées ci-dessus ne sont pas non plus adaptées à la situation. Dans ce cas-ci, on aura plutôt recours à des expressions qui se rapprochent de l’angle utilisé en anglais, c’est-à-dire qui font référence à l’impact que la réponse de l’interlocuteur aura sur le locuteur :

Faites-nous savoir votre opinion !
Faites-nous part de votre opinion !

L’expression française faire savoir relève d’un langage un peu soutenu, mais c’est elle qui est la plus proche de l’anglais sur le plan littéral. La grande différence avec l’anglais to let someone know est que faire savoir ne sera jamais utilisé dans la langue courante lorsque l’interlocuteur est clairement défini et en contact direct avec le locuteur. Pour reprendre le premier exemple ci-dessus, on pourra certes dire :

Fais-moi savoir quand tu seras prêt.

mais seulement si cette information est appelée à être transmise de façon indirecte au locuteur, en passant par un tiers. (Par exemple, on peut faire savoir à son directeur qu’on est prêt en le disant à sa secrétaire, qui se chargera de lui transmettre le message, c’est-à-dire de faire en sorte qu’il le sache.)

Quant à faire part de quelque chose à quelqu’un, c’est là encore une expression qui relève d’un langage relativement soutenu et qu’on n’utilisera pas dans la langue courante au quotidien, mais plutôt dans des communications officielles, de nature plus formelle. Il est également à noter que le substantif faire-part en français désigne une lettre ou un billet qui annonce une nouvelle, mais est surtout utilisé pour les événements marquants comme les naissances et les décès.

Singulier ou pluriel ? [1]

Le mot information a à peu près le même sens en anglais et en français. Il n’est donc pas un faux ami sur le plan strictement lexical.

En revanche, il est utilisé sous des formes différentes en anglais et en français. En particulier, il y a de nombreux cas où l’anglais utilise le nom au singulier alors que le français utiliserait le pluriel.

Voici un exemple :

I have some information that I want to share with you.

En guise d’équivalent, au Canada francophone en particulier, on entend bien trop souvent en français une tournure comme celle-ci :

J’ai *de l’information dont je veux vous faire part.

Mais c’est inacceptable. Le substantif information ne peut pas être utilisé ainsi comme un nom non comptable (non dénombrable) en français. Soit on l’utilise au singulier avec l’article indéfini (une information) — mais alors cela implique qu’on a une seule information à présenter — soit on l’utilise au pluriel avec l’article indéfini pour rendre l’idée d’une quantité indéfinie :

J’ai des informations dont je veux vous faire part.

Il est bel et bien possible d’utiliser information au singulier en français dans différents contextes. Il peut arriver, après tout, qu’on n’ait qu’une information à présenter.

Il est également possible de faire référence au secteur journalistique qui s’occupe de l’actualité comme étant le secteur de l’information. On dira alors qu’un présentateur de journal télévisé, par exemple, travaille dans l’information. C’est un sens plus abstrait du terme : l’information est la notion générale ; les informations sont les manifestations concrètes de cette notion, les exemples de la notion définissant le secteur dans lequel on travaille.

On utilise aussi information au singulier dans des expressions comme élément d’information, réunion d’information, etc. et en particulier dans les fameuses technologies de l’information et de la communication (les TIC). Là encore, il est question d’information dans un sens plus abstrait, mais qui en outre ne se limite pas aux informations qui font l’actualité et concerne tous les types d’information, quels qu’ils soient.

Dans tous ces exemples, le caractère abstrait d’information au singulier n’en fait pas vraiment un substantif non comptable. Dans tous les cas où l’anglais traite information comme un substantif singulier non comptable, le français utilise le pluriel :

There is a lot of information in this document.
Il y a beaucoup d’*information dans ce document.
Il y a beaucoup d’informations dans ce document.

Ce phénomène ne se limite pas au substantif information. Le terme communication se comporte de façon semblable. (L’anglais hésite d’ailleurs beaucoup plus entre singulier et pluriel pour communication que pour information.) Mais le cas d’information est particulièrement frappant et suscite de nombreuses utilisations impropres au Canada francophone.

Verbe ou adverbe ? [1]

Il arrive assez fréquemment que ce qui s’exprime à l’aide d’un verbe en anglais s’exprime à l’aide d’un adverbe ou d’un syntagme adverbial en français. On connaît l’exemple typique :

He ran across the street.

Cette phrase très simple ne peut se traduire littéralement en français :

Il *a couru à travers la rue.

Au lieu de cela, en français, la notion de passage à travers la rue est rendue par le verbe traverser et la notion de course est rendue par un syntagme adverbial :

Il a traversé la rue en courant.

Autrement dit, ce qui était une préposition en anglais (across) est devenu le verbe (traverser) et ce qui était le verbe en anglais (to run) est devenu un complément circonstanciel (en courant).

Dans mon exemple, le complément circonstanciel utilise le participe présent du verbe courir, mais on pourrait très bien avoir un complément où la notion de course devient un substantif :

Il a traversé la rue au pas de course.

Ce type d’exemple de changement de fonction grammaticale de la notion est classique et enseigné dans tous les cours d’anglais.

Mais il faut également noter que le phénomène inverse peut aussi se produire, c’est-à-dire que ce qui est un adverbe en anglais peut correspondre à un verbe en français. Voici un exemple tiré des documents sur l’éducation sur lesquels je travaille au quotidien.

The teacher implements a program that successfully develops positive interactions between students.

Je fais abstraction ici du côté jargonneux de ce type de phrase. Je m’intéresse plutôt à la façon dont on va rendre la structure en gras en français. Si on ne fait pas attention, on peut être tenté de suivre le modèle anglais et de dire quelque chose comme :

L’enseignant met en œuvre un programme qui *met en place avec succès des interactions positives entre les élèves.

Dans cette phrase, ce qui était un verbe en anglais (to develop) devient en gros un verbe en français (mettre en place) et ce qui était un adverbe (successfully) devient un syntagme adverbial (avec succès). Mais pour moi, une telle tournure n’est pas acceptable, entre autres parce que le substantif succès n’est pas strictement équivalent à l’anglais success. Ici, ce qui est un adverbe en anglais va en fait devenir le verbe principal de la proposition :

L’enseignant met en œuvre un programme qui réussit à mettre en place des interactions positives entre les élèves.

C’est le verbe réussir qui rend le mieux, en français, la notion exprimée par l’adverbe successfully en anglais. Il faut donc oser s’écarter de l’original anglais et ne pas chercher à calquer systématiquement les différents éléments de la phrase en faisant une traduction mot à mot. La ressemblance entre les fonctions grammaticales en anglais et les fonctions grammaticales en français est une chose dont il faut se méfier.

régulier (regular)

L’adjectif régulier est très couramment employé au Canada français dans un sens qu’il n’a pas en français :

He is enrolled in the regular program.

Ce concept de regular program est rendu par régulier dans un sens fautif :

Il est inscrit au programme *régulier.

En français, régulier peut avoir en gros les sens suivants :

  • « net ou symétrique » (géométrie, surface)
  • « périodique » (battement de cœur, etc.)
  • « conforme aux règles«  (verbes réguliers, situation régulière, coup régulier [dans un sport])

Aucun de ces sens ne correspond à celui de l’adjectif anglais regular, qui signifie « ordinaire », « normal ». On utilisera en français un adjectif exprimant cette normalité ou ce caractère ordinaire dans le contexte concerné. Ici, disons qu’il s’agit d’un établissement universitaire qui offre non seulement un programme normal d’université, mais aussi un programme d’immersion française qui n’est pas un programme d’études universitaires, mais plutôt un programme d’études préalable au programme d’études universitaires, que doivent suivre les étudiants qui souhaitent s’inscrire au programme universitaire mais ne maîtrisent pas encore suffisamment la langue française.

On ne parlera pas alors de « normal », bien entendu, puisque cela sous-entendrait que le programme d’immersion en question serait un programme « anormal ». On ne parlera pas non plus de programme « ordinaire », puisque cela pourrait être mal interprété, l’adjectif ayant un sens péjoratif dans certains contextes. Ici, on dira plutôt tout simplement :

Il est inscrit au programme universitaire.

Dans d’autres contextes, ordinaire s’avérera tout à fait acceptable. Mais on pourra être contraint de tourner la phrase un peu différemment. Par exemple :

I couldn’t get an appointment with my regular barber.

sera rendu par quelque chose comme :

Je n’ai pas pu prendre rendez-vous chez le coiffeur chez qui je vais d’ordinaire.

Mais on pourra aussi dire tout simplement :

Je n’ai pas pu prendre rendez-vous chez mon coiffeur habituel.

Dans tous les cas, dans ce sens très courant de regular en anglais, il est hors de question d’utiliser régulier dans la langue écrite ou soignée en français, comme le font tant de francophones au Canada.