Archives mensuelles : juin 2011

suggérer (to suggest)

Je viens de recevoir un message électronique de Postes Canada, qui traverse en ce moment une période de crise avec une grève qui paralyse le service postal partout au pays. Et voici un extrait de ce message, de toute évidence traduit de l’anglais :

Beaucoup de commentaires ont *suggéré que le service postal n’avait plus d’importance pour les Canadiens.

Je retrouve facilement l’original anglais du message sur le Web :

Recently there’s been a lot of commentary suggesting postal service no longer matters to Canadians.

Le principal problème de l’énoncé français, comme je l’indique en gras, concerne le verbe suggérer. Le traducteur de Postes Canada l’utilise ici dans un sens qu’il n’a tout simplement pas en français, qui est celui de « laisser à penser », « sembler indiquer ».

En français, le verbe suggérer a bien le sens de « susciter l’idée ou l’image de quelque chose » ou de « faire penser à quelque chose », qui peut sembler assez proche du sens évoqué ci-dessus. Mais ce sens n’existe que pour le verbe employé avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal. Le verbe suggérer ne peut pas avoir ce sens lorsqu’il est employé avec une proposition infinitive (suggérer [à quelqu’un] de faire quelque chose) ou, comme ici, avec une proposition conjonctive introduite par que.

Quand il est employé avec une proposition infinitive ou conjonctive, le verbe suggérer, en français, a toujours comme sujet un nom de personne, a toujours (sous forme sous-entendue ou explicite) un complément d’objet indirect qui est une personne (à quelqu’un) et a toujours le sens de « donner à quelqu’un l’idée de faire quelque chose », « conseiller à quelqu’un de faire quelque chose », etc.

Or ce n’est bien entendu pas le cas ici. Ici, le sujet est un nom de chose (commentaires) et non de personne et surtout, le verbe est employé sans complément indirect. En outre, la proposition conjonctive ne décrit pas quelque chose qu’on conseille à quelqu’un de faire, mais un état de fait, un constat.

Que faudrait-il écrire alors ici ? Eh bien, tout simplement, par exemple, laisser à penser ou sembler indiquer :

Beaucoup de commentaires faits récemment semblent indiquer que le service postal n’a plus d’importance pour les Canadiens.

(Je change aussi le temps des verbes, qui n’est pas approprié ici.)

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Je rencontre régulièrement dans mes travaux de traduction des originaux anglais relevant du domaine de la recherche universitaire ou des médias qui contiennent des structures du type :

Recent studies suggest that…

ou encore :

Research suggests that…

On rencontre bien trop souvent au Canada de mauvaises traductions dans lesquelles cette tournure est rendue par quelque chose comme :

La recherche *suggère que…

alors qu’il faudrait tout simplement dire quelque chose comme :

D’après les recherches, …

ou bien :

Les dernières recherches semblent indiquer que…

Mais j’irai encore plus loin. Il y a aussi des cas où l’anglais utilise to suggest avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal, mais où ce groupe nominal est en fait l’équivalent de quelque chose qui serait plus naturellement exprimé à l’aide d’une proposition conjonctive en français.

Je donnerai comme exemple cette page de Fisheries and Oceans Canada sur les moules, dont le titre est :

Research suggests new benefit of IMTA in pathogen depletion by mussels

Et voici ce que dit la version française de la page :

Les recherches suggèrent un nouvel avantage de l’AMTI dans la déplétion de pathogènes par les moules

Même avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal, pour moi la traduction n’est pas vraiment correcte. En effet, ce que l’anglais veut vraiment dire ici, c’est quelque chose comme :

Research suggests that IMTA may bring new benefit in pathogen depletion by mussels

Ce qu’indiquent les recherches, c’est un fait, une possibilité qui s’exprime plus naturellement sous la forme d’une proposition conjonctive en français. L’emploi d’un groupe nominal plutôt qu’une proposition conjonctive en anglais relève surtout d’un souci de concision, puisqu’il s’agit du titre d’un article, dans lequel l’auteur cherche à réduire au minimum le nombre de mots, en supprimant aussi par ailleurs les articles, comme le fait si naturellement l’anglais.

On retombe donc sur le même emploi de to suggest que celui qui est évoqué plus haut, ce qui veut dire que, ici encore, le verbe français suggérer n’est pas vraiment approprié. Le traducteur fait d’ailleurs clairement la faute plus loin dans le texte, où l’on trouve bel et bien la tournure suggest that, qui ne peut pas être rendue, comme le fait l’auteur, par *suggèrent que.

Pour le titre, même si l’anglais n’utilise pas de proposition conjonctive, on dira donc plutôt :

D’après les recherches, l’AMTI pourrait contribuer à la déplétion de pathogènes grâce aux moules

(Je ne m’attarde pas ici sur l’emploi du mot déplétion, qui me semble suspect. C’est un autre problème.)

Voir aussi:

chance (chance)

Le cas du substantif chance est un peu compliqué, du fait de la polysémie du mot aussi bien en anglais qu’en français. Le substantif anglais chance a plusieurs sens apparentés mais différents et il en va de même pour le substantif français chance.

Le problème est que, s’il y a bien intersection entre les sens du mot en anglais et les sens du mot en français, ces sens ne se recouvrent pas et sont, au contraire, dans certains cas nettement distincts.

La première observation évidente est que le sens premier du mot chance en anglais est celui de « hasard » (sans orientation ni négative ni positive), tandis que le sens courant du mot chance en français est ce que les anglais appellent luck, c’est-à-dire un hasard heureux, d’orientation positive.

C’est pour cela que, quand l’anglais dit :

He met his brother by chance.

le français ne dit pas :

Il a rencontré son frère par *chance.

mais :

Il a rencontré son frère par hasard.

De même, lorsqu’un magasin indique que ses heures d’ouverture en dehors de la saison touristique sont open by chance or appointment, cela ne veut pas dire ouvert par *chance ou sur rendez-vous mais ouvert de façon aléatoire et sur rendez-vous. (On peut certes dire que, si vous vous rendez au magasin hors-saison et qu’il se trouve qu’il est ouvert, vous avez de la chance, mais on ne peut pas dire que le magasin est ouvert par *chance. C’est vous qui avez de la chance, pas le magasin.)

L’important à retenir ici est que, en anglais, chance ne signifie jamais « hasard heureux ». Si on veut préciser que le hasard est heureux, il faut utiliser un adjectif qualificatif et parler, par exemple, de lucky chance :

What a lucky chance that you are here!

En français, cela donne :

Quel heureux hasard que vous soyez là !

ou bien tout simplement :

Quelle chance que vous soyez là !

Mais cette première observation n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les choses se compliquent singulièrement du fait que, à l’origine, le substantif français chance avait un sens comparable à celui qu’il a gardé en anglais, à savoir celui de « hasard » (ni heureux ni malheureux). Et il a gardé ce sens dans un certain nombre d’expressions et d’usages qui suscitent une assez grande confusion pour les anglophones et les francophones en situation minoritaire.

En effet, dans certaines tournures, il y a bel et bien équivalence entre l’anglais et le français. Ainsi, quand on dit en anglais :

He has no chance of winning this game.

on dit bien en français :

Il n’a aucune chance de gagner cette partie.

En revanche, lorsque l’anglais dit :

This meeting will give us the chance to meet with the parents.

il est hors de question de dire en français :

Cette réunion nous donnera la *chance de rencontrer les parents.

En français, on dira :

Cette réunion nous donnera l’occasion / la possibilité de rencontrer les parents.

Inversement, lorsque l’anglais dit :

There is a good chance that he will come tonight.

le français dit :

Il y a de bonnes chances qu’il viendra ce soir.

On notera ici l’adjectif bonnes, qui indique bien que, sans cet adjectif, chances a ici en français un sens neutre, comme en anglais. Les chances peuvent ici être bonnes ou mauvaises. (On notera aussi, cependant, que le français emploie ici le mot au pluriel et non au singulier.)

Pourquoi emploie-t-on le mot chance en français dans certains cas et pas dans les autres ? Parce que le mot garde en français l’idée de hasard, le caractère aléatoire. Or dans la phrase anglaise this meeting will give us the chance to meet with the parents, il n’y a plus de hasard. Au contraire, il ne fait aucun doute que la réunion nous donnera l’occasion de rencontrer les parents. Le fait de rencontrer les parents n’est ni un hasard heureux ni un événement plus ou moins aléatoire.

Cette différence entre l’anglais et le français est essentielle. Les francophones du Canada font toutes sortes d’erreurs avec le mot chance parce qu’ils l’utilisent dans ce sens anglais de « possibilité », d’« occasion » ayant perdu sa dimension aléatoire. Le mot français chance peut avoir un sens proche du sens de « possibilité », mais il s’agit toujours soit d’une possibilité favorable (guetter une chance de…) soit d’une possibilité aléatoire (au pluriel, avec bonnes, mauvaises, peu de, de grandes, etc.).

Il est indispensable de garder cette distinction à l’esprit quand on a un doute sur l’utilisation du mot chance en français. Et il faut se méfier de ce faux ami !

Superlatif et fonction grammaticale

Il y a quelques semaines, j’ai écrit un premier article sur l’emploi du superlatif en anglais et sur le fait que, pour rendre le sens de ce superlatif de façon naturelle en français, il fallait parfois oser bouleverser la structure de la phrase et détacher le superlatif de son contexte syntaxique immédiat en anglais pour, par exemple, en faire un complément circonstanciel en tête de phrase, dans lequel il est même possible de laisser complètement tomber l’emploi du superlatif sans perdre le sens de l’original anglais.

Voici un autre exemple se rapportant à l’emploi du superlatif en anglais et exigeant là encore un bouleversement syntaxique pour exprimer le sens de la phrase de la façon la plus naturelle possible en français.

L’exemple dont je m’inspire est tiré d’un document de toute évidence rédigé en anglais et traduit par la suite en français, comme c’est très souvent le cas pour les documents qui doivent être disponibles dans les deux langues officielles au Canada. En anglais, la phrase est la suivante :

The lives of those enforcement officers “on the beat” are best protected by timely, reliable information.

(Il s’agit d’un document sur les forces de police et les informations dont elles disposent.)

Et voici ce que le traducteur a pondu en français :

Des renseignements fiables et opportuns *permettront de mieux protéger la vie des policiers sur le terrain.

Passons pour commencer rapidement sur le fait que le traducteur utilise en français un comparatif pour rendre le superlatif anglais, ce qui est déjà en soi problématique. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est la syntaxe.

L’effort pour ne pas produire un calque syntaxique complet de l’anglais est certes louable. Ainsi, le traducteur a fait l’effort d’éliminer le passif si courant en anglais et de produire une tournure active, qui est plus normale en français.

Mais on est encore loin, malheureusement, d’une phrase naturelle en français. (Je mets en gras et marque avec un astérisque le contexte grammatical immédiat du comparatif, mais c’est en fait toute la phrase qui est problématique.)

La meilleure façon d’expliquer le problème sur le plan syntaxique est sans doute de donner ce qui, selon moi, constituerait une traduction beaucoup plus naturelle de cette phrase :

La meilleure façon de protéger la vie des policiers sur le terrain est de s’assurer qu’ils disposent de renseignements fiables en temps opportun.

Ici, non seulement j’élimine le passif, ce qui est bien entendu indispensable, mais je prends le superlatif (best en anglais, meilleure en français) et je le mets en tête de phrase, parce que c’est bel et bien sur ce superlatif que repose tout le sens de la phrase. On rejoint ici quelque chose que j’évoquais déjà dans un autre article, à savoir l’importance de l’ordre des mots dans la phrase, pour respecter non seulement la grammaire française, mais surtout l’ordre naturel dans lequel la phrase doit en quelque sorte « dérouler son sens » de façon à bien mettre en son cœur même le message essentiel qu’elle cherche à véhiculer.

Le message concerne ici la fiabilité et la disponibilité en temps opportun des renseignements dont les agents de police se servent dans leur travail sur le terrain. Et ce que la phrase cherche à dire, c’est que c’est en garantissant cette fiabilité et cette disponibilité en temps opportun qu’on offrira aux agents de police les conditions de travail les plus sûres. Autrement dit, la phrase dit deux choses : d’une part que, de toute évidence, il faut faire du mieux possible pour protéger la vie des agents de police et que, d’autre part, pour cela, la meilleure chose qu’on puisse faire est de leur fournir des renseignements fiables et disponibles en temps opportun.

Ma traduction ne va pas jusqu’à éclater l’original anglais pour en faire deux propositions séparées en français, comme je viens de le faire dans ma paraphrase. Mais elle prend le superlatif, qui a la forme d’un adverbe en anglais (best) pour en faire un syntagme nominal (la meilleure façon) qui dénote explicitement cette fonction d’adverbe (façon) et surtout qui en fait le sujet même de la phrase, de façon à ce que cette phrase devienne la réponse à une question implicite du genre : « Sachant qu’il faut protéger la vie des policiers, quelle est la meilleure façon de procéder ? »

On pourrait aussi envisager une traduction comme la suivante :

C’est en s’assurant que les policiers sur le terrain disposent de renseignements fiables en temps opportun qu’on leur offrira la meilleure protection possible.

J’aime moins cette tournure, parce qu’elle rejette à nouveau la question de la protection en fin de phrase (ce qui rend la traduction plus proche, à cet égard, de l’original anglais), mais elle me semble également acceptable, du fait de l’emploi de la mise en relief.

La traduction française que je cite en rouge ci-dessus, en revanche, me paraît inacceptable. Elle n’est bien sûr pas grammaticalement fausse, mais elle fait de la fiabilité et de la disponibilité en temps opportun des renseignements le sujet de la phrase, alors que celui-ci devrait la question de la protection des policiers (ou que cette question devrait à tout le moins se situer au cœur de la syntaxe, comme avec la tournure emphatique dans ma deuxième traduction en bleu.)

Je note aussi, au passage, la nécessité, une fois de plus, d’expliciter l’implicite en français. Quand l’anglais dit simplement by timely, reliable information, il me paraît indispensable d’introduire une structure plus complète et plus explicite en français, avec un verbe comme disposer ou offrir ou encore un substantif comme disponibilité. On ne peut pas se contenter de dire, en français « des renseignements fiables en temps opportun » pour exprimer l’idée de disposer de tels renseignements.

C’est là un autre problème majeur, selon moi, dans la traduction figurant ci-dessus en rouge.

La conclusion ici est qu’il faut non seulement oser expliciter l’implicite, mais aussi bouleverser la syntaxe de la phrase, non seulement pour éviter l’abus de tournures comme le passif, mais pour aller plus loin encore et vraiment donner à l’élément central du sens de la phrase la place centrale qu’il doit avoir dans la structure de la phrase. C’est quelque chose que l’anglais n’exige pas, entre autres en raison de différences d’intonation qui permettent de mettre l’accent un peu partout, ce qui est évidemment hors de question en français.

éventuellement (eventually)

Ce faux ami est propre au Canada francophone. Au Québec et ailleurs au Canada, sous l’influence de l’anglais, les francophones ont tendance à utiliser éventuellement dans un sens qu’il n’a tout simplement pas en français.

Le problème est que le sens de l’adjectif éventuel en français n’est pas très facile à expliquer. Pour bien comprendre ce sens, il faut mettre en relief la racine du mot, à savoir le latin eventus, signifiant « événement ». Une chose est donc éventuelle s’il est possible qu’elle devienne un événement, c’est-à-dire s’il est possible qu’elle arrive.

L’adverbe éventuellement exprime, en français, la même idée. Quand je dis :

J’aurai éventuellement besoin de votre aide.

je veux dire qu’il est possible que le fait que j’aie besoin de votre aide devienne un événement, c’est-à-dire qu’il est possible que j’aie effectivement besoin de votre aide à un moment ou à un autre.

Cela ne correspond pas du tout, en anglais, à l’adverbe eventually. Pour rendre une telle chose en anglais, on dira quelque chose comme :

I might need your help.

Alors même que le lien entre le substantif event (« événement ») et l’adverbe eventually est encore plus évident en anglais que le lien entre événement et éventuellement ne l’est en français, le lien sémantique entre les deux est nettement différent. En anglais, l’adjectif eventual veut dire « qui se produit à l’issue d’une série d’événements, à la fin, au bout du compte ». Ce sens ne comporte aucun doute concernant l’occurrence de la chose. Il concerne seulement le fait qu’elle se produit à la fin de quelque chose, d’un processus. Il est presque contraire au sens français.

Du coup, l’adverbe eventually, en anglais, veut dire « au bout du compte, à la fin, après toute une série d’événements ». Il est assez proche du sens français de finalement, lequel, on l’a vu dans un article antérieur, est lui-même un faux ami, puisqu’il n’a pas le même sens que finally en anglais.

Cela dit, en réalité, la plupart du temps, ce n’est pas par un adverbe que l’on traduira eventually, mais par une tournure verbale comme finir par. Ainsi, comme le note le Robert & Collins :

He eventually became Prime Minister.

devient en français non pas :

Il est *éventuellement devenu premier ministre.

mais :

Il a fini par devenir premier ministre.

L’adverbe éventuellement ne peut tout simplement pas être utilisé en français avec un verbe au passé composé, parce qu’il exprime précisément le fait que l’action n’est que possible, qu’elle n’a pas encore eu lieu, ce qui est incompatible avec le passé composé.

Mais bien entendu, même avec un verbe au futur, éventuellement n’a pas le même sens que eventually. Quand je dis en anglais :

He will come eventually.

je ne veux pas dire :

Il viendra *éventuellement.

mais bel et bien :

Il finira par venir.

La phrase en rouge existe en français, mais signifie « il est possible qu’il vienne, si les circonstances le permettent », s’il est d’accord, s’il le faut, etc.

Il y a un bien trop grand nombre de francophones au Canada qui utilisent l’adverbe éventuellement dans le sens de l’adverbe anglais eventually. C’est tout particulièrement problématique parce qu’il n’y a aucune chance que cet anglicisme traverse l’Atlantique. Le sens de l’adverbe anglais n’est pas un sens auquel l’adverbe français pourrait finir par aboutir par évolution naturelle. C’est uniquement en raison de l’omniprésence de l’anglais au Canada qu’il a pris ce sens chez les francophones canadiens. Le sens est si différent qu’il faudrait que l’anglais devienne aussi omniprésent dans la société française (et dans les autres sociétés francophones ailleurs dans le monde) pour que le même phénomène puisse s’étendre.

On en est loin.