Archives mensuelles : septembre 2011

how + adjectif

L’adverbe interrogatif anglais how est lui-même un faux ami dans la mesure où on peut être tenté de le rendre par son équivalent apparent en français, comment (ou combien, équivalent français de how much / how many), dans toutes sortes de situations dans lesquelles cela n’est pas approprié.

J’ai déjà mentionné dans un article le cas de la structure to learn how to, dans laquelle il faut éviter de rendre le how par comment en français.

Mais le problème s’étend à toutes sortes d’autres utilisations de how en anglais, comme je l’ai déjà expliqué dans un autre article. Je m’intéresse aujourd’hui plus particulièrement à la structure how + adjectif, qui est de toute évidence impossible à traduire littéralement.

Quand l’anglais dit :

How big is this house?

on ne peut pas, bien entendu, dire en français :

*Comment grande est cette maison ?

ni même :

*Combien grande est cette maison ?

Il faut dire :

Quelle est la taille de cette maison ?

Mais il y a des situations où cette impossibilité est moins évidente et la tentation est grande d’utiliser comment en français comme équivalent de how. Voici une question extraite d’une page du site Web du ministère de la justice du gouvernement fédéral du Canada :

What is data preservation and how is it different from data retention?

Et voici ce qu’on trouve sur la page française équivalente :

Qu’est-ce que la conservation des données et *comment diffère-t-elle du stockage des données ?

Même si cela n’est pas aussi évident ici, le problème est semblable au premier exemple ci-dessus. La tournure à traduire est how different. Qu’il s’agisse d’une interrogative directe (comme ici) ou d’une interrogative indirecte, il est impossible de rendre cela par *comment différent ou *combien différent.

Et l’auteur de la version française de la page du ministère de la justice du Canada en est bien conscient. Mais sa tentative pour contourner le problème, avec la tournure *comment elle diffère, n’est pas plus naturelle en français. Elle reste un calque de la tournure en anglais, dans la mesure où elle persiste à utiliser l’adverbe interrogatif comment.

Or en français, ce n’est pas l’adverbe comment qu’on associe naturellement à l’adjectif différent ou au verbe différer. Si on tient à conserver l’adjectif ou le verbe, alors il faut utiliser la tournure en quoi. On dira donc :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi est-elle différente du stockage des données ?

ou encore :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi diffère-t-elle du stockage des données ?

Mais on peut aussi tout simplement recourir au substantif différence et changer complètement la tournure :

Qu’est-ce que la conservation des données et quelle est la différence avec le stockage des données ?

On voit que les options ne manquent pas. Mais comme toujours, pour rendre les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter du modèle anglais et résister à la tentation d’une traduction littérale ou semi-littérale.

Quand je parle de « traduction », je ne veux pas dire ici, bien entendu, que le problème se limite aux situations où le texte original est écrit en anglais et on cherche à le traduire (comme c’est le plus souvent le cas au gouvernement fédéral du Canada).

Il s’applique aussi à toutes les personnes plus ou moins bilingues qui vivent dans un environnement dominé par l’anglais et qui ont elles-mêmes assimilé les tournures anglaises au point qu’elles sont souvent tentées, plus ou moins inconsciemment, de les reproduire en français. Et il s’applique aussi aux francophones qui entendent de telles tournures fautives en français dans la bouche de leurs concitoyens ou de leurs collègues et sont eux-mêmes tentés de les reproduire à leur tour, alors qu’ils ne sont pas eux-mêmes aussi influencés par l’anglais.

Participe ou substantif ?

Prenons la phrase suivante, extraite d’une page Web du site d’Environnement Canada :

There may be an increased risk of respiratory and cardiovascular problems and certain types of cancer due to increased air pollution.  

La traduction fournie sur la version française de la page est la suivante :

Accroissement des risques de problèmes respiratoires et cardiovasculaires et de certains types de cancer dus à une pollution atmosphérique accrue.

Pour moi, c’est une traduction fautive, dans laquelle le traducteur a été victime de ce faux ami qu’est la forme grammaticale du participe passé. Bien entendu, il existe une forme verbale appelée participe passé aussi bien en anglais qu’en français et il est naturel de penser qu’elles sont strictement équivalentes.

Or ce n’est pas vraiment le cas. L’anglais a une particularité que n’a pas le français, qui est que, dans une expression comme « due to increased air pollution », l’élément central sur le plan sémantique n’est pas l’élément central sur le plan grammatical.

Car si l’on se pose la question de savoir quelle est la cause réelle de l’augmentation des risques de maladie, la réponse n’est pas la pollution elle-même. La réponse est que c’est l’augmentation de la pollution. Pourtant, dans l’expression anglaise, l’augmentation n’est exprimée que par le participe (« increased ») et non par le substantif, qui est l’élément central de l’expression sur le plan grammatical.

Je suis d’avis qu’un tel décalage entre le sens et la grammaire n’est pas naturel en français et que la traduction ci-dessus est, sinon fautive, du moins très maladroite et trop calquée sur l’anglais. Pour moi, il aurait fallu écrire quelque chose comme :

Accroissement des risques de problèmes respiratoires et cardiovasculaires et de certains types de cancer dus à l’augmentation de la pollution atmosphérique.

Autrement dit, il aurait fallu refaire coïncider l’élément central sur le plan grammatical avec l’élément central sur le plan sémantique.

(Je passe ici sur les autres problèmes posés par la traduction, par exemple le fait que c’est en réalité « accroissement » qui est l’antécédent de « dû », lequel devrait donc en réalité être au singulier. En général, quand il y a un problème de traduction dans une phrase, il y en a plusieurs.)

Le décalage en question ici est un phénomène très répandu en anglais, avec toutes sortes de participes (passés ou présents) qui sont l’élément central sur le plan sémantique, et il convient d’être toujours très vigilant lorsqu’on cherche à rendre de telles expressions en français.

Voici, histoire de contrebalancer l’exemple ci-dessus, un autre exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada, dans lequel le traducteur a cette fois été vigilant. La page anglaise porte le titre :

REFUNDS AND REVOKED ELECTIONS DUE TO INCREASED REBATE RATE

Et la page française porte le titre :

REMBOURSEMENT ET CHOIX RÉVOQUÉS EN RAISON DE LA MAJORATION DE TAUX DE REMBOURSEMENT

On voit bien ici que le participe passé en anglais est devenu un substantif en français.

C’est l’approche qu’il convient d’adopter systématiquement quand on cherche à rendre les expressions de type participe + substantif en français, où elles deviennent généralement des expressions du type substantif + complément du nom.

Position du complément circonstanciel de temps

Même quand le complément circonstanciel de temps semble être exprimé de façon identique en anglais et en français, il faut se méfier de la tendance à procéder à une traduction en français qui maintient l’ordre des éléments de la phrase en anglais. Prenons la phrase suivante :

Faced with the growing need of educators for cyberbullying materials specifically for the classroom, Parry launched the StopCyberbullying Toolkit in 2011.

Le complément circonstanciel de temps « in 2011 » se traduit de toute évidence par « en 2011 ». Mais est-il approprié de le laisser au même endroit dans la phrase en français ? À mon avis, la réponse est non :

En réponse au besoin croissant qu’ont les éducateurs de disposer de ressources sur les cyberintimidations adaptées à la salle de classe, Parry a lancé la trousse StopCyberbullying en 2011.

Bien entendu, cette phrase n’est fausse ni sur le plan sémantique ni sur le plan grammatical. Mais pour moi, cette syntaxe consistant à mettre le complément circonstanciel de temps à la toute fin est quelque chose de propre à l’anglais, qui ne correspond pas à ce qui se dit naturellement en français.

En français, on dira plutôt :

En 2011, en réponse au besoin croissant qu’ont les éducateurs de disposer de ressources sur les cyberintimidations adaptées à la salle de classe, Parry a lancé la trousse StopCyberbullying.

Le sens est le même. La différence entre l’anglais et le français se situe dans l’ordre naturel des différents éléments de la phrase. Il y a la cause (« Faced with the growing need… »), la conséquence (« Parry launched… ») et le complément circonstanciel de temps (« in 2011 »).

L’anglais utilise ici naturellement l’ordre cause – conséquence, parce que la structure « faced with… » est une structure en apposition avec un participe passé directement lié au sujet du verbe principal, de sorte qu’il serait difficile de mettre la cause après la conséquence. (On pourrait aussi insérer l’apposition directement après le sujet du verbe principal, mais cette interruption entre le sujet et le verbe est quelque chose qui se fait plus naturellement en français qu’en anglais.)

Le complément de temps, quant à lui, pourrait se mettre à différents endroits dans la syntaxe de la phase. Il pourrait venir au tout début (« In 2011, faced… ») ou entre la cause et la conséquence (« Faced with […], in 2011 Parry launched… »). Mais il tombe ici à la fin de la phrase, après la conséquence. Cela n’a rien de choquant en anglais.

En français, dans une telle situation, on a tendance à privilégier l’ordre chronologique plutôt que l’ordre logique, et donc à mettre en premier le complément de temps. La cause (« en réponse au… ») vient toujours avant la conséquence (« Parry a lancé… »), mais les deux sont précédés par le complément de temps. Pourquoi ? C’est difficile à dire… Je pense qu’il s’agit surtout de l’importance en français du mode narratif. Cette phrase s’inscrit dans une chronologie et il est tout particulièrement important, en français, de guider le lecteur en lui rappelant les principales étapes, c’est-à-dire les dates marquantes dans le récit, grâce à la mise en relief en début de phrase.

C’est une différence subtile et délicate à expliquer, mais l’impact de cette différence sur la syntaxe n’a rien de subtil et fait que la place même des différents éléments dans la phrase relève, dans certains cas, de ce qu’on peut appeler un faux ami.