Archives mensuelles : octobre 2011

responsable de + complément

L’adjectif anglais responsible et l’adjectif français responsable ont fondamentalement le même sens. Ils ne sont donc pas des faux amis sur le plan purement lexical.

En revanche, ils sont des faux amis dans la façon dont ils se construisent. Là où le français dit responsable de quelque chose, l’anglais dit responsible for something. Les anglophones débutant dans leur apprentissage du français font souvent l’erreur d’utiliser la préposition pour au lieu de de. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. (C’est une faute évidente et facile à corriger.)

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui vient après cette préposition. Comme souvent, l’anglais est beaucoup plus flexible que le français. Après responsible for, on peut avoir un groupe nominal (« he’s responsible for this policy »), mais aussi un gérondif, comme dans l’exemple suivant, tiré, comme d’habitude, d’une page d’un site Web du gouvernement du Canada :

The Committee will also be responsible for advancing these recommendations…

Le gérondif permet d’utiliser comme complément de responsible for, non pas un groupe nominal, mais une proposition. La question qui se pose alors est la suivante : est-il possible de faire de même en français ?

L’équivalent français d’un tel gérondif est une proposition infinitive. Peut-on alors, comme le fait la page équivalente du même site en français, utiliser responsable de suivi d’une proposition infinitive ?

Le comité sera aussi responsable de *faire valoir ces recommandations…

La réponse pour moi est non. La grammaire française n’offre pas la même flexibilité que la grammaire anglaise et le complément de responsable de ne peut être autre chose qu’un groupe nominal. On pourrait donc dire quelque chose comme :

Le comité sera aussi responsable de la promotion de ces recommandations…

Mais souvent, comme dans cet exemple, le verbe utilisé au gérondif anglais n’a pas d’équivalent nominal en français. Il faut alors, si on veut utiliser le verbe équivalent en français, tourner la phrase autrement et utiliser la structure avoir pour responsabilité de, qui peut bel et bien, quant à elle, être suivie d’un complément qui est une proposition infinitive :

Le comité aura aussi pour responsabilité de faire valoir ces recommandations…

Je note aussi que la grammaire anglaise accepte également la structure responsible to do something (au lieu de responsible for doing something). Le problème est le même, et la solution est la même.

Enfin, j’entends parfois des gens dire avoir *la responsabilité de faire quelque chose au lieu de avoir pour responsabilité de faire quelque chose. Pour moi, le substantif responsabilité par lui-même fait l’objet, dans la grammaire française, des mêmes restrictions que l’adjectif responsable, à savoir qu’on ne peut le construire qu’avec un groupe nominal introduit par de. C’est seulement la tournure pour responsabilité qui permet d’utiliser en guise de complément une proposition infinitive, équivalente au gérondif (ou à la proposition infinitive) en anglais.

considérer (to consider)

Le Grand Robert est très clair au sujet du verbe français considérer. Pour que le verbe ait le sens de « juger », « estimer » (sens n˚ 4), il est absolument indispensable de le construire avec la préposition comme. Autrement dit, on ne peut pas construire le verbe considérer avec un adjectif ou un groupe nominal en position d’attribut direct du verbe, comme avec le verbe être ou juger.

Or en anglais, dans le même sens de « juger » ou « estimer », le verbe to consider se construit bel et bien construit sans préposition. Les francophones trop influencés par l’anglais ont donc tendance à « oublier » la préposition comme, ce qui est pour le moins fâcheux.

Voici un exemple tiré, comme d’habitude, d’un site Web bilingue du gouvernement fédéral du Canada. L’extrait de la page en anglais est le suivant :

It was therefore considered essential to seek their views on this important issue.

Et voici ce que dit la page française correspondante :

Il a donc été *considéré essentiel de lui demander son opinion sur cette importante question.

Je ne m’attarde pas ici sur les autres aspects problématiques de cette traduction (comme l’usage abusif du passif) et mets en relief la partie problématique. Il est inacceptable ici de construire le verbe considérer sans la préposition. En français correct, la structure devrait être :

Il a donc été considéré comme essentiel de lui demander son opinion sur cette importante question.

En réalité, pour que la phrase soit vraiment naturelle en français, il faudrait tout tourner autrement et dire quelque chose comme :

On a considéré qu’il était essentiel de lui demander son avis sur cette question importante.

Le changement de structure n’est pas obligatoire, mais il me paraît plus naturel. Ainsi, je le considère comme essentiel et je considère qu’il est essentiel sont deux phrases à priori équivalentes, mais j’aurais tendance à dire que, en raison de la présence (indispensable) de la préposition comme quand le verbe est construit avec un adjectif ou un groupe nominal, la structure se prête davantage aux situations où les éléments de la phrase sont relativement simples sur le plan grammatical.

Or ici, la chose qu’on juge est une proposition infinitive (lui demander son avis…) anticipée par un il impersonnel. Sans passif ni tournure impersonnelle, la phrase serait :

On a considéré [lui demander son avis sur cette question importante] comme essentiel.

Je mets la proposition infinitive entre crochets parce qu’elle n’est pas vraiment acceptable dans cette position (d’où le recours à la tournure impersonnelle). Je cherche simplement à indiquer clairement la fonction des différents éléments de la phrase. Le fait que le C.O.D. du verbe est une proposition infinitive rend l’emploi de considérer comme plus lourd, moins naturel et, tant qu’à faire, il est grammaticalement plus simple d’utiliser le verbe considérer introduisant une proposition conjonctive commençant par que.

On constate d’ailleurs que les divers exemples donnés par le Grand Robert pour considérer comme sont tous des exemples où le C.O.D. est un simple groupe nominal ou un pronom personnel.

Il faut aussi noter ici la tendance, en français, à ajouter le participe présent étant après comme quand on utilise la structure considérer comme. Voici un exemple choisi au hasard sur le Web :

L’une des façons les plus simples de décrire la structure verticale de l’océan est de le considérer comme étant constitué d’une couche profonde d’eau froide…

Pourquoi cet ajout ? On pourrait très bien ici dire simplement comme constitué. Cette tendance à ajouter étant pourrait être… considérée comme un simple signe de préciosité (et c’est sans doute vrai dans certains cas), mais je crois qu’elle trahit en fait un malaise plus profond vis-à-vis de la structure considérer comme elle-même.

Ce malaise rejoint ce que je dis ci-dessus sur la simplicité relative des éléments grammaticaux. Dès qu’on s’écarte des exemples très simples, comme je la considère comme une amie ou je le considère comme responsable, on dirait qu’il y a comme une gêne à utiliser cette structure, qui conduit le locuteur soit à trouver qu’il est plus naturel d’utiliser considérer que… soit à vouloir insérer un étant redondant, comme pour donner plus de solidité à la structure — ce qui, dans un cas comme dans l’autre, revient à expliciter le caractère attributif de la structure en ajoutant, sous une forme ou une autre, le verbe être.

Pour revenir à ce qui nous préoccupe vraiment ici, le problème de base pour les francophones influencés par l’anglais est l’oubli de comme. J’ai trouvé qu’il était assez révélateur, par exemple, que cet oubli soit une des rares erreurs qui aient échappé à l’attention des correcteurs qui ont relu l’ouvrage Les Bienveillantes de Jonathan Littell pour les éditions Gallimard. L’auteur est né à New York et bilingue (anglais/français) et ce n’est sans doute pas un hasard.

Malheureusement, je n’ai pas noté la référence exacte sur le coup quand j’ai rencontré cette erreur dans le livre et je n’ai pas vraiment le temps de relire attentivement plus de 900 pages pour la retrouver… Mais elle m’a frappé sur le coup, à tel point que je m’en souviens encore aujourd’hui, quelques années après avoir lu le livre. C’est, je crois, ce qu’on appelle une « déformation professionnelle »…