Archives mensuelles : janvier 2012

Adjectif ou substantif ?

On a déjà vu, dans des articles antérieurs, que la fonction grammaticale d’adjectif épithète pouvait elle-même être une fausse amie et que, quand l’anglais utilise un participe (présent ou passé) exprimant une action, la tournure équivalente en français, si on veut s’exprimer dans une langue naturelle, peut exiger l’emploi d’un substantif exprimant la même action.

Voici maintenant un autre exemple illustrant le même phénomène, mais pour un adjectif qui n’est pas la forme participiale d’un verbe d’action :

Communication is essential to maintaining a safe worksite.

Les traducteurs ont trop souvent tendance à calquer de trop près la structure anglaise et à vouloir donc rendre ici l’adjectif épithète safe par un adjectif épithète en français. Du coup, on trouve trop souvent, en particulier au Canada, des tournures comme :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail *sécuritaire.

Le problème ici est double : il est à la fois grammatical et lexical. Grammatical, parce que la façon de rendre cette phrase dans un français naturel peut exiger un changement de fonction grammaticale pour l’élément central sur le plan sémantique. Et lexical, parce que l’adjectif sécuritaire en français n’a tout simplement pas le sens ni de safe ni de secure.

En effet, en français standard, sécuritaire est exclusivement utilisé pour décrire quelque chose qui relève de la sécurité publique et surtout une politique, une position ou un discours mettant un accent excessif sur les aspects relevant de la sécurité, au détriment des libertés individuelles. Cela n’a rien à voir le sens courant des adjectifs anglais.

Pour résoudre ce problème, on fait d’une pierre deux coups, en utilisant en français le substantif sécurité là où l’anglais utilise l’épithèse safe :

La communication est essentielle au maintien de la sécurité dans le lieu de travail.

Le fait de remplacer l’épithète par un substantif permet d’éviter le problème lexical de l’équivalent adjectival de safe en français et il permet en même temps de remettre l’élément central sur le plan sémantique dans une position plus centrale sur le plan grammatical.

Il y a bien entendu d’autres tournures possibles, qui s’écartent encore davantage de l’original anglais :

Si on veut maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il est essentiel d’assurer une bonne communication.

Ou encore :

Pour maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il faut assurer une bonne communication.

Mais quelle que soit la tournure retenue, on voit que la notion de sécurité est plus aisément exprimée à l’aide du substantif et non d’un adjectif.

Il existe bien en français un adjectif, sûr, qui peut dans certains cas être considéré comme l’équivalent adjectival de safe. Le problème est que, en raison de la polysémie de sûr et des homonymes (l’adjectif sur, la préposition sur), l’adjectif est assez peu usité dans ce sens, sauf dans des emplois assez spécifiques (un placement sûr, un lieu sûr, etc.). C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les Québécois ont cru bon (à tort) d’inventer un emploi plus général pour l’adjectif sécuritaire.

On aurait donc pu dire aussi, pour rendre la phrase anglaise ci-dessus :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail sûr.

Ce n’est pas totalement faux, mais c’est à mon avis bancal en français, en raison du décalage entre le point central sur le plan grammatical (un lieu) et le point central sur le plan sémantique (sûr). Et il ne me surprendrait pas d’apprendre qu’une des autres raisons pour lesquelles les Québécois utilisent sécuritaire est que sûr est un adjectif monosyllabique et donc en quelque sorte « trop court » pour dire vraiment ce qu’on veut dire. (On pourrait aussi dire sans danger ou sans risque, ce qui serait plus long, mais cela ne résoudrait pas le problème du décalage non plus.)

Pour moi, il est évident que l’émergence même de l’adjectif sécuritaire dans la francophonie nord-américaine au sens de l’adjectif anglais safe (ou secure, la nuance de sens étant généralement trop subtile pour pouvoir être rendue en français) est liée à la paresse grammaticale des locuteurs bilingues et en particulier des traducteurs qui se contentent de calquer la structure grammaticale anglaise et qui se sont alors, du coup, sentis forcés d’inventer un adjectif qui n’existe pas en français (quelque chose qui dise « garantissant la sécurité » mieux que l’adjectif sûr ne le fait) pour rendre l’adjectif anglais.

Et c’est tout simplement inacceptable si on veut s’exprimer dans un français naturel débarrassé de toute influence de l’anglais.

Je suis absolument certain que, chaque fois qu’on rencontre une phrase avec l’adjectif sécuritaire dans la francophonie canadienne, il est possible de dire la même chose dans un français correct en utilisant le substantif sécurité à la place (ou avec l’adjectif sûr quand la structure grammaticale n’est pas en cause).

Il s’agit tout simplement d’être discipliné et de savoir se libérer systématiquement du carcan de la grammaire anglaise quand on cherche à s’exprimer en français correct dans le contexte d’une société dominée par la langue anglaise.

intérêt (interest)

La polysémie du substantif anglais interest et du substantif français intérêt est telle qu’il faudrait des heures pour examiner toutes les nuances de sens et toutes les différences plus ou moins subtiles entre les emplois en anglais et les emplois en français.

Ce qui m’intéresse plus particulièrement ici, c’est un sens qui se répand de plus en plus en français, sous l’influence de l’anglais, et qui s’applique au substantif intérêts au pluriel : celui de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ».

On le trouve, par exemple, dans l’interface française du réseau social Facebook, dans la section « Modifier le profil » :

Interface Facebook - Modifier le profil

Ce sens est un sens qui, selon moi, n’existe pas en français et qui n’apparaît ici dans l’interface française de Facebook que parce que, comme beaucoup de logiciels et beaucoup de sites Web, cette interface est le fruit d’une traduction de mauvaise qualité.

Qu’est-ce qui me permet de dire que ce sens n’existe pas en français et qu’on a ici un faux ami ? C’est la combinaison de ma propre connaissance de la langue française et de l’étude des dictionnaires.

Le substantif intérêt a, comme dit, de nombreux sens en français. Ceux qui m’intéressent ici sont ceux qui semblent se rapprocher du sens anglais de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ».

Par exemple, après les sens 1 et 2 qui n’ont rien à voir, le Robert donne, comme sens 3, la définition suivante : « ce qui importe, ce qui convient à quelqu’un. » Cela pourrait sembler se rapprocher du sens anglais. Mais l’examen des nombreux exemples que donne le Robert à la suite de cette définition montre bien qu’il s’agit d’autre chose. Même quand le dictionnaire donne l’exemple connaître ses intérêts, ce dont il est question, ce ne sont pas des choses qui ont de l’intérêt pour la personne, mais des choses qui sont susceptibles de rapporter un bénéfice ou un avantage à la personne.

C’est le sens qu’on retrouve dans une tournure anglaise comme :

It would be in your interest to call her now.

En français, cela donnerait quelque chose comme :

Tu aurais intérêt à l’appeler maintenant.

Mais avoir intérêt à faire quelque chose est une tournure très répandue en français qui a pris un sens figuré atténué. Pour bien indiquer qu’on parle de l’intérêt de la personne au sens propre indiqué ci-dessus, on aurait plutôt tendance à dire quelque chose comme :

Tu aurais tout intérêt à l’appeler maintenant.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la tournure avoir intérêt à faire quelque chose dans son sens figuré n’a pas d’équivalent en anglais utilisant le substantif interest. L’équivalent anglais serait quelque chose comme :

You’d better call her now.

Cet exemple montre bien, s’il le fallait, que les mots interest et intérêt, même s’ils partagent évidemment la même origine, ont suivi des parcours sémantiques différents en anglais et en français. Ils sont parfois synonymes, mais ils sont aussi souvent des faux amis.

Revenons à interests au sens de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ». Après avoir écarté les sens 1, 2 et 3 du Robert, nous pouvons aussi facilement écarter les sens 4 (« recherche d’un avantage personnel ») et 5 (« attention favorable à quelqu’un »).

Mais qu’en est-il du sens 6 (« état de l’esprit qui prend part à ce qu’il trouve digne d’attention ») ? On retrouve ici le champ sémantique des choses qui intéressent l’individu. Mais il est très important de noter ici qu’il s’agit de l’état d’esprit lui-même, et non des choses auxquelles cet état d’esprit s’applique — et d’ailleurs le substantif s’emploie exclusivement au singulier dans ce sens. (Il est difficile d’avoir plusieurs états d’esprit identiques en même temps.) C’est donc un sens abstrait qui ne correspond pas au sens concret de l’anglais.

Il en va de même pour le sens 7, qui est celui de « qualité de ce que retient l’attention », de ce qui intéresse. Là encore, on ne peut pas passer par métonymie du sens abstrait que le mot a en français à un sens concret (celui de « chose qui retient l’attention ») qu’il n’a pas en français. La métonymie est bien entendu un phénomène lexical qui existe aussi bien en français qu’en anglais, mais c’est un phénomène qui ne s’applique pas à tous les substantifs indifféremment ! C’est un phénomène qui s’inscrit dans l’évolution diachronique de la langue et qui doit avoir eu lieu à une époque ou à une autre pour justifier le passage de l’abstrait au concret ou de la qualité à la chose à laquelle cette qualité s’applique.

Or ce phénomène n’a pour l’instant pas eu lieu en français pour le substantif intérêt. Le substantif décrit bel et bien l’état d’esprit de la personne qui s’intéresse à quelque chose, mais non les choses auxquelles cette personne s’intéresse.

Et c’est pour cela que, selon moi, l’interface française de Facebook et toutes les traductions de l’anglais au français qui rendent interests (au sens de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ») par intérêts sont de mauvaises traductions.

Voici un exemple de mauvaise traduction typique tirée d’un site Web du gouvernement du Canada. En anglais, la page dit :

Persons suspected of organized crime involvement do not tend to display their illicit activities on their social media profiles, but instead use social media to keep connected to their friends, families, and to share their interests

Et voici ce que dit la page française correspondante :

Les personnes soupçonnées d’être impliquées dans le crime organisé n’ont pas tendance à mentionner leurs activités illicites dans leurs profils sur les médias sociaux. Elles se servent plutôt des médias sociaux pour rester en contact avec leurs amis et leur famille et pour échanger sur leurs *intérêts

Bien sûr, il y a plus d’un problème dans cette traduction, puisque échanger sur ne vaut guère mieux que partager, autre faux ami typique qu’on a déjà évoqué ici.

Pour ce qui nous intéresse ici aujourd’hui, la faute est bien entendu d’avoir rendu interests par intérêts. Au lieu de cela, il faudrait dire quelque chose comme :

Elles se servent plutôt des médias sociaux pour rester en contact avec leurs amis et leur famille et pour discuter des choses qui les intéressent.

On peut aussi, selon le contexte, utiliser des expressions comme champs d’intérêt ou centres d’intérêt pour rendre en français l’anglais interests. Mais on ne peut pas, dans l’état actuel des choses, utiliser intérêts tout court.

Bien entendu, il est fort possible que, sous l’influence de l’anglais et des réseaux sociaux, le phénomène de métonymie que je décris ci-dessus soit justement en train d’avoir lieu sous nos yeux. Peut-être que, d’ici quelques décennies, ce nouveau sens du substantif intérêts sera véritablement entré dans l’usage et admis.

J’ai d’ailleurs vu l’autre jour un reportage au journal télévisé de France 2 dans lequel le journaliste interviewait de jeunes étudiants issus des classes défavorisées qui fréquentaient des classes préparatoires aux grandes écoles grâce à des bourses. Je me souviens très bien d’avoir entendu un des jeunes étudiants interrogés parler justement de ses « intérêts » au sens du mot anglais interests.

Puisqu’il s’agissait d’un jeune français qui vivait et faisait ses études à Paris et qui n’avait donc pas de raison d’être indûment influencé par l’anglais dans sa vie quotidienne, comme les jeunes francophones peuvent l’être au Canada, j’en conclus que c’est sans doute l’influence des réseaux sociaux et de mauvaises traductions comme celle de l’interface de Facebook qui explique qu’il ait utilisé ici ce mot dans son sens anglais.

Même s’il ne parle pas lui-même anglais, il est indirectement affecté par la propagation rapide de ces mauvaises traductions et par le fait que tout ce qui paraît sur le Web et qui émane d’organismes de grande envergure est immédiatement frappé d’un sceau d’exactitude et de qualité qui n’est pas nécessairement mérité. (J’en veux pour preuve les innombrables traductions de mauvaise qualité sur les sites Web du gouvernement fédéral du Canada.)

frustrer (to frustrate)

Ce verbe est un exemple typique de faux ami lexical « sournois ». La différence de sens entre l’anglais et le français n’est en effet pas flagrante et, du coup, sous l’influence de l’anglais, un trop grand nombre de francophones, en particulier au Canada, utilisent le verbe frustrer et ses dérivés dans des sens qu’ils n’ont pas en français.

Les dictionnaires sont pourtant clairs à ce sujet. Si on consulte le Robert & Collins, par exemple, on verra que, pour le verbe to frustrate, le dictionnaire donne les équivalents français contrecarrer, déjouer ou faire échouer (quand le verbe est appliqué à une chose, comme un complot, des efforts, etc.) et contrarier ou énerver (quand le verbe est appliqué à une personne).

Autrement dit, aucun des équivalents du verbe anglais to frustrate n’est le verbe français frustrer !

La situation mérite cependant qu’on s’y attarde davantage. Que veut dire exactement le verbe frustrer en français et pourquoi n’est-il pas un équivalent approprié du verbe anglais ?

Pour répondre à ces questions, il convient d’examiner les définitions d’un dictionnaire unilingue français. Le Robert indique, pour commencer (sens 1.a), que frustrer quelqu’un (de quelque chose), c’est le priver de cette chose, d’un avantage escompté, promis ou attendu. Dans ce sens, on utiliserait en anglais une tournure comme to deprive somebody of something — et certainement pas le verbe to frustrate, qui n’a pas ce sens en anglais. Il faut noter, cependant, que ce sens du verbe en français relève d’une langue, disons, « classique » et non de la langue courante d’aujourd’hui.

Il en va de même pour le deuxième sens (1.b) mentionné par le Robert, qui est une nuance différente de la même notion de privation. Il est intéressant de noter que, sous ce sens 1.b, le Robert mentionne « par métonymie » la tournure frustrer les efforts de quelqu’un, en disant qu’elle est équivalente à frustrer quelqu’un du résultat de ses efforts. (La métonymie consiste ici à faire de les efforts le C.O.D. au lieu de quelqu’un.)

C’est la première fois que je rencontre cette tournure. Si elle existe vraiment, c’est peut-être un cas de chevauchement (au moins partiel) entre l’emploi du verbe to frustrate en anglais et l’emploi du verbe frustrer en français — mais peut-être seulement : l’accent en français reste mis sur le résultat plutôt que sur le processus. Quoi qu’il en soit, cette tournure, si elle existe, est sans doute très rare et ne justifie en aucun cas l’élargissement des emplois de frustrer en français au sens du verbe to frustrate dans la langue courante.

Le sens 1.c du Robert concerne simplement l’emploi du verbe frustrer dans le même sens, mais avec des choses abstraites au lieu de biens concrets.

Le sens 2 du Robert est le suivant : « ne pas répondre à (un espoir, une attente) ». L’objet direct est ici une chose et cette chose est quelque chose qu’on espère, qu’on attend. On peut aussi frustrer quelqu’un dans son attente.

Là encore, ce sens ne correspond à aucun des sens du verbe to frustrate en anglais, dont le sens principal tourne autour de la notion d’« empêcher ». Évidemment, on pourrait dire que, en empêchant quelqu’un de faire quelque chose, on finit par le frustrer dans son attente, mais cela ne veut pas dire qu’on le *frustre de faire quelque chose. Ce sont bel et bien deux sens différents.

Je dirais que ce sens 2 donné par le Robert est plus courant en français, mais qu’il n’est quand même pas si courant que cela.

D’ailleurs le Robert lui-même réserve le label « courant » au sens 3 du verbe, qui est le sens qui relève de la psychologie et de la psychanalyse et qui est celui de « mettre dans un état de frustration », le substantif frustration lui-même étant pris au sens de « état d’une personne qui se refuse ou à qui on refuse la satisfaction d’une demande pulsionnelle ».

Autrement dit, en français, dans son sens le plus courant, le verbe frustrer a de fortes connotations affectives et même, avouons-le, sexuelles.

Du coup, à chaque fois que l’on traduit le verbe anglais to frustrate par le verbe français frustrer — ou le participe passé adjectival frustrated by le français frustré, ou le participe présent adjectival frustrating par le français frustrant —, on commet à mon avis une erreur grave, parce que le verbe anglais n’a en aucun cas de telles connotations affectives ou sexuelles.

Le seul cas où le sens du verbe anglais semble rejoindre quelque peu celui du verbe français, c’est lorsqu’on utilise frustrate, frustrating ou frustrated pour exprimer l’idée d’agacement, d’énervement. Mais là encore, il est à mon avis faux de rendre cela par frustrer, frustrant ou frustré en français, parce qu’on donne à l’agacement ou à l’énervement des connotations qu’il n’a tout simplement pas en anglais.

Comme l’indique le Robert & Collins, ce sens-là de l’anglais sera rendu en français par des mots comme énervé, contrarié, etc.

À moins de vouloir donner à toutes sortes de situations de la vie quotidienne des connotations pulsionnelles ou sexuelles, il importe donc d’éviter soigneusement d’utiliser à tour de bras frustrer et ses dérivés en français aux sens que l’anglais donne à to frustrate et à ses dérivés.

inspirer (to inspire)

Le verbe français inspirer a en gros les mêmes sens que le verbe anglais to inspire. Mais il est important de ne pas oublier que, comme beaucoup de verbes acceptant diverses constructions avec des prépositions, les structures acceptables en français ne sont pas nécessairement les mêmes que celles qui sont acceptables en anglais.

Prenons l’exemple suivant :

We have student outreach programs to senior high school students in order to inspire them into science and professional careers.

Comme la structure to inspire into n’a pas d’équivalent français, le traducteur de cette phrase a choisi la tournure suivante :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de *les inspirer à faire carrière dans les sciences.

Hélas, mille fois hélas, cette structure n’existe pas en français. On peut inspirer quelqu’un, on peut inspirer quelque chose à quelqu’un, on peut même (quoique ce soit vieilli) inspirer à quelqu’un de faire quelque chose, mais on ne peut pas *inspirer quelqu’un à faire quelque chose. Et patatras, c’est toute la belle phrase de ce brave traducteur qui s’écroule.

En effet, en tentant de contourner l’obstacle constitué par to inspire someone into something, le traducteur est tombé dans le faux ami que constitue la structure to inspire someone to do something. Cette structure est tout à fait acceptable en anglais, mais son équivalent n’existe tout simplement pas en français.

Que dire alors ? On peut utiliser la tournure vieillie et donc dire :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de leur inspirer de faire carrière dans les sciences.

Mais ce n’est pas une tournure courante en français moderne et, surtout, je ne suis pas tout à fait certain que la nuance de sens soit exactement la même. Ici, en effet, to inspire est plutôt utilisé dans le sens d’« encourager » et non de susciter une soudaine vague d’inspiration dans l’esprit des personnes concernées.

Je recommanderais donc tout simplement la traduction suivante :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de les encourager à faire carrière dans les sciences.

(Je passe ici sur les autres problèmes de traduction soulevés par cette phrase.)

Le verbe to inspire est avant tout un faux ami sur le plan grammatical (c’est-à-dire sur le plan de ses structures d’emploi), mais comme souvent, cette fausse amitié grammaticale se double d’une légère fausse amitié lexicale.

Méfiance !

Coordination et adjectifs [1]

On a déjà vu les problèmes liés à la coordination lorsque celle-ci est combinée à l’utilisation de prépositions.

Je m’intéresse aujourd’hui à un problème analogue, mais concernant cette fois les adjectifs. Je prends comme exemple l’extrait suivant d’une page du gouvernement du Canada :

Every child has to learn how to fit in with the group while still holding on to their own values and identity.

La page française équivalente donne la traduction suivante :

Chaque enfant doit apprendre à s’intégrer au groupe tout en conservant ses propres valeurs et son identité.

Ce n’est pas faux, mais je crois qu’il est évident que c’est inexact. Dans l’original anglais, l’adjectif own qualifie à la fois values et identity. (Je ne m’attarde pas ici sur le fait qu’il y a une certaine redondance, puisque le déterminant possessif exprime déjà cette même idée d’appartenance.)

Le problème est que cette coordination associe un terme au pluriel à un terme au singulier. Or, en anglais, l’adjectif ne s’accorde pas en nombre avec le substantif, de sorte qu’il n’y a aucune difficulté à n’utiliser qu’une fois l’adjectif en sous-entendant qu’il s’applique aux deux substantifs coordonnés.

Il n’en va pas de même en français. L’adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le substantif. Comme l’adjectif propre, équivalent de l’anglais own, est épicène, le seul problème ici est celui de l’accord en nombre. Du moment que l’on convient que l’adjectif s’applique ici aux deux substantifs, peut-on utiliser le même raccourci qu’en anglais ?

Autrement dit, peut-on écrire la phrase suivante ?

Chaque enfant doit apprendre à s’intégrer au groupe tout en conservant ses propres valeurs et identité.

Pour moi, la réponse est clairement non. Et je crois que le traducteur de la page ci-dessus est d’accord avec moi. Sinon, il n’aurait pas hésité à calquer l’anglais au plus près. Mais cela signifie que, pour éviter cette formule tout en maintenant l’application de l’adjectif aux deux substantifs, on n’a d’autre choix en français que de répéter le déterminant et l’adjectif.

Autrement dit, la seule traduction vraiment acceptable pour moi est la suivante :

Chaque enfant doit apprendre à s’intégrer au groupe tout en conservant ses propres valeurs et sa propre identité.

C’est évidemment plus lourd que l’anglais, mais c’est la seule manière de respecter l’original anglais tout en s’exprimant dans une syntaxe naturelle en français.

Pourquoi ne peut-on pas écrire simplement « ses propres valeurs et identité » ? Parce que, en français, la règle générale est qu’on ne peut pas coordonner des éléments hétérogènes. On l’a déjà pour les constructions avec des prépositions différentes. On retrouve le même phénomène ici avec des substantifs dont le nombre est différent.

Le même problème se pose quand on coordonne deux adjectifs de nombre différent. L’un des cas les plus fréquents ici au Canada est celui de la tournure suivante :

the federal and provincial governments

Au Canada, il y a un seul gouvernement fédéral, mais plusieurs provinces et donc plusieurs gouvernements provinciaux (à moins qu’on ne parle que d’une province spécifique). Combien de fois ne trouve-t-on pas, sur les sites Web du gouvernement fédéral et dans d’autres publications au Canada, l’horrible formule :

*les gouvernements fédéral et provinciaux

La recherche de cette expression exacte avec Google sur les sites du gouvernement fédéral donne… environ 136 000 résultats !

C’est pour moi une horreur, d’autant que l’adjectif au singulier vient immédiatement après le substantif au pluriel.

Il est selon moi indispensable de faire la répétition :

le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux

Évidemment, cette règle qui veut qu’on ne coordonne pas des éléments hétérogènes est rarement exprimée clairement et haut et fort dans les grammaires et par les enseignants. Ce n’est pas à proprement parler une règle grammaticale. C’est plutôt quelque chose qu’on apprend par la pratique, à force de lire et d’écouter des textes français exprimés dans une langue naturelle. Le français aime ce qui s’accorde, au sens propre (accord en genre et en nombre) comme au sens figuré (fait d’aller ensemble, de former un ensemble homogène).

C’est aussi un des phénomènes qui expliquent pourquoi les textes français sont toujours plus longs (avec un plus grand nombre de mots) que leurs équivalents anglais. La grammaire anglaise autorise toutes sortes de raccourcis, d’ellipses que le français ne tolère pas. Malheureusement, il arrive trop souvent que les traducteurs et les locuteurs français, sous l’influence de l’anglais, essayent de coordonner des choses qui ne se coordonnent pas, ce qui produit inévitablement des tournures bancales qui ne sont pas naturelles en français.

On retrouvera encore d’autres manifestations de cette aversion pour l’hétérogénéité dans d’autres situations, que j’aborderai dans des articles ultérieurs.