Archives mensuelles : février 2012

peu importe / qu’importe

Il arrive fréquemment que les structures anglaises construites à partir des conjonctions whatever, whomever, whichever, etc. soient rendues en français par une structure utilisant peu importe ou qu’importe.

Voici un exemple tiré, comme toujours, d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada. L’anglais dit :

Whatever the reason for it, it’s a good idea to keep lots of healthy food around, drink lots of fluids and exercise.

Et la page française correspondante dit :

*Peu importe la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Malheureusement, c’est une faute de traduction. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que, en français, peu importe ou qu’importe n’est pas une conjonction de subordination. Il s’agit d’une formule toute faite ou locution verbale qui se conjugue et qui sert à composer une proposition indépendante. Autrement dit, les propositions commençant par peu importe ou qu’importe sont des propositions principales et servent à former des phrases complètes.

Ainsi, en français, la locution s’emploie dans une phrase comme :

Peu m’importe son avis.

On voit bien ici que l’équivalent anglais de cette structure n’est pas quelque chose qui se construit autour d’une conjonction comme whatever or whichever. L’équivalent anglais de peu importe, c’est quelque chose comme no matter, I don’t care, never mind etc. :

I don’t care what he thinks.

Il suffit de rétablir l’ordre normal des termes de la locution pour comprendre : peu importe X est en fait une façon courante de dire X importe peu.

Et qu’importe s’analyse comme le pronom interrogatif que (au sens de « en quoi ») suivi du verbe importer et introduit soit une interrogative soit une exclamative (Qu’importe l’avenir ? Que m’importe ce qu’ils pensent de moi !).

Dans les deux cas, on a une phrase complète.

Pour rendre les structures anglaises utilisant les conjonctions whatever, whichever, etc., il faut utiliser en français les formules quel que soit, qui que soit, etc. Pour l’exemple donné plus haut, la traduction française sera donc :

Quelle qu’en soit la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Évidemment, les formules quel que soit, qui que soit, etc. sont parfois un peu délicates à utiliser en français, en particulier parce qu’il faut les accorder correctement. Mais ce n’est pas une excuse !

Certains seront sans doute tentés de rétorquer que, dans le dicton bien connu :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

qu’importe ne forme pas une phrase complète. C’est vrai, mais si on analyse soigneusement la phrase, on constate que la proposition introduite par qu’importe est la proposition principale et que celle qui est introduite par pourvu que est la subordonnée. Cela ne contredit donc pas ce que je dis ci-dessus.

Pour clore ce chapitre, je note au passage que le problème décrit ci-dessus s’étend à d’autres formules anglaises, comme regardless of, irrespective of, etc.

Voici un autre exemple tiré d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada :

The six-month time frame begins at that point irrespective of any avenues of recourse, including judicial review before the Federal Court.

Et voici la traduction fautive en français :

La période prescrite de six mois commence à cette date, *peu importe les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

La traduction correcte serait :

La période prescrite de six mois commence à cette date, quels que soient les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

Et pour finir un exemple avec regardless of :

This obligation exists regardless of their activities while outside of Canada or their planned activities while in Canada.

Sa traduction fautive :

Cette obligation existe, *peu importe les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

Et la traduction correcte :

Cette obligation existe quelles que soient les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

On note au passage que, dans ces deux exemples, l’auteur n’a pas accordé le verbe importer — avec mécanismes dans le premier et avec activités dans le deuxième —, mais, d’après le Robert, la locution peu importe ou qu’importe peut en effet rester invariable. La faute n’est donc pas là. Elle est dans le choix même de peu importe pour rendre regardless of ou irrespective of.

identifier (to identify)

Le verbe anglais to identify et le verbe français identifier forment une paire de faux amis particulièrement sournois. En effet, les deux mots ont bel et bien un sens commun, qui est celui de « déterminer l’identité de » quelqu’un (ou de quelque chose) dont l’identité n’est pas claire. Lorsque la police cherche à interpeller les auteurs d’un vol, par exemple, elle dira, en anglais :

RCMP seeking public’s assistance in identifying suspects in ATV theft.

Et en français elle dira :

La GRC sollicite l’aide du public pour identifier les suspects d’un vol de VTT.

On peut aussi chercher à identifier, non pas des personnes, comme les causes d’une maladie, la voix d’une personne, un certain type de plante, d’oiseau, un bruit mystérieux, etc. Dans tous ces cas, le noyau sémantique reste le même : l’identité de la personne ou de la chose est floue ou inconnue et on cherche à la préciser.

En revanche, à partir de ce sens premier du verbe to identify, l’anglais a construit toutes sortes de sens figurés où la notion d’identité est diluée au point de disparaître. Or ce phénomène d’extension lexicale du verbe n’a tout simplement pas d’équivalent en français.

Par exemple, quand l’anglais dit :

Labour market information can help you identify which jobs will be in high demand in the years to come.

on ne peut pas dire, en français :

Les informations sur le marché du travail peuvent vous aider à *identifier les emplois où la demande sera forte dans les années à venir.

En effet, il n’y a pas d’identité floue ici. Ce dont il est question, c’est un choix parmi un éventail de possibilités. On a une liste d’emplois et on cherche, parmi ces emplois, ceux dans lesquels la demande sera forte. Les différents emplois sont clairement identifiés. Ce qu’on ne sait pas, c’est s’il y aura une forte demande ou non dans chacun d’entre eux.

Ce qui fait la sournoiserie du phénomène ici, c’est qu’on peut certes, avec une logique un peu tordue, dire qu’il y a bel et bien ici quelque chose dont l’identité est floue : on sait qu’il y aura des emplois dans lesquels la demande sera élevée, mais on ne sait pas quelle est l’« identité » de ces emplois, c’est-à-dire de quels emplois il s’agit vraiment.

Mais il s’agit là d’une façon d’aborder la question qui ne correspond pas à la réalité lexicale en français, où l’on n’utilise identifier que lorsque ce qui est vraiment en jeu, c’est bel et bien l’identité de la personne ou de la chose.

Ce qui rend le problème plus délicat encore, c’est qu’il y a toutes sortes de verbes différents en français qu’on utilise pour rendre les sens figurés de to identify. Je vous invite à consulter ce rappel linguistique du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada, qui porte précisément sur ce verbe. Les équivalents français proposés dans ce rappel linguistique sont très nombreux : déceler, définir, recenser, inventorier, cerner, discerner, établir, etc. Et la liste est loin d’être exhaustive !

Pour revenir à l’exemple ci-dessus, je dirais quelque chose comme :

Les informations sur le marché du travail peuvent vous aider à mettre en évidence les emplois où la demande sera forte dans les années à venir.

Mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. L’important est d’éviter identifier, même si, comme le note le Bureau de la traduction, il s’agit d’un anglicisme très répandu.

Il est bien entendu possible que cet anglicisme doit déjà si répandu que l’intrusion des emplois du verbe anglais dans la langue française soit irréversible. Mais en attendant la confirmation de ce phénomène, je recommande vivement de se méfier d’identifier.

spécifique

L’adjectif anglais specific et l’adjectif français spécifique sont en gros synonymes du point de vue purement sémantique. En revanche, il y a une différence de taille entre les deux sur le plan grammatical, qui en fait de faux amis.

Voici un exemple typique tiré du titre d’une page du gouvernement fédéral du Canada :

Marriage Overseas: Information Specific to Morocco

Et voici le titre de la page française équivalente :

Mariage à l’étranger: Renseignements *spécifiques au Maroc

Cette structure est inacceptable. À la différence de l’anglais specific, le français spécifique ne peut se construire avec un complément. Il a le même sens que l’adjectif anglais, mais ne peut s’employer que sous la forme d’une épithète simple.

Si on veut ajouter à l’adjectif un complément indiquant l’étendue de la spécificité, il est indispensable d’utiliser l’adjectif propre, qui est dans ce cas-ci synonyme et qui peut bel et bien, quant à lui, se construire avec un complément introduit par la préposition à :

Mariage à l’étranger – Renseignements propres au Maroc

On peut aussi éviter de calquer de trop près l’anglais et se contenter d’une structure plus simple qui exprime la même idée :

Mariage à l’étranger – Renseignements pour le Maroc

La structure n’indique pas explicitement que les renseignements sont propres au Maroc, mais c’est évident.