Archives mensuelles : décembre 2012

assurance

Le faux ami qui m’intéresse aujourd’hui est un peu différent. Il concerne la façon de rendre la notion de self-confidence en français.

Depuis que je travaille dans le domaine de l’éducation au Canada, où cette notion est bien entendu fréquemment évoquée, je ne peux pas m’empêcher de constater que les francophones canadiens semblent avoir un certain blocage concernant l’utilisation du substantif assurance.

Bien entendu, le sens moderne le plus courant de ce terme est celui de « contrat par lequel un assureur garantit à l’assuré, moyennant une prime ou une cotisation, le paiement d’une somme convenant en cas de réalisation d’un risque déterminé ».

Mais vous noterez comme moi que ce sens, dans l’article du Robert, n’est que le cinquième sens mentionné. La numérotation et l’ordre des sens donnés par le Robert ne sont pas toujours d’une grande pertinence, mais je constate quand même ici que le premier sens « moderne » du substantif assurance donné par le dictionnaire, en deuxième position, est celui qui m’intéresse, c’est-à-dire celui de « confiance en soi-même ».

Pourquoi alors utilise-t-on si peu le mot dans ce sens chez les francophones d’Amérique du Nord ? C’est à mon avis en raison de la crainte que le mot soit mal interprété par… les anglophones qui ne connaissent pas bien le français et qui sont exposés à des paroles ou des textes en français. En effet, il existe bien un substantif assurance en anglais qui a les mêmes sens que le substantif français dans le domaine de la confiance en soi et de la certitude (« confidence or certainty in one’s own abilities », mais aussi « certainty about something »). Mais il faut bien reconnaître que l’emploi du mot dans ce sens en anglais est rare et sans doute inconnu de la plupart des locuteurs anglophones.

Il me semble donc que la crainte des francophones en Amérique du Nord est que, lorsqu’un anglophone les entend parler d’assurance, il oriente tout de suite sa pensée vers le domaine de la protection financière en cas d’accident, c’est-à-dire de ce qui est principalement décrit en anglais à l’aide du substantif insurance. (Le substantif anglais assurance est aussi utilisé dans l’autre sens moderne d’assurance en français, mais surtout en anglais britannique et plus spécifiquement pour l’assurance-vie.)

Ce serait donc pour éviter toute confusion que les francophones d’Amérique du Nord auraient tendance à privilégier, pour rendre self-confidence en français, l’expression confiance en soi.

Est-ce que cela pose problème ? Oui et non. L’expression confiance en soi n’est pas fausse et n’est pas un anglicisme. Mais elle est un peu gênante dans la mesure où se pose toujours la question de savoir s’il faut l’accorder selon le contexte et replacer soi par lui-même, elle-même, eux-mêmes, elles-mêmes, etc. Le mot soi est certes neutre et peut s’employer aussi bien au pluriel qu’au singulier, mais quand on parle d’un individu spécifique, en particulier lorsqu’il est de sexe féminin, cela devient un peu maladroit de garder ce mot neutre au lieu d’utiliser un pronom qui s’accorde en genre et en nombre.

D’autre part, confiance en soi n’a pas d’équivalent adjectival, contrairement à l’anglais, qui a self-confident. On ne dira pas, par exemple, des élèves, qu’ils sont *confiants en soi ou *confiants en eux-mêmes. (On peut dire confiant tout seul, mais c’est dans un sens un peu différent.) L’emploi de confiance en soi oblige donc à utiliser des structures différentes, avec des propositions relatives qui peuvent alourdir le texte.

Cela dit, assurance n’a pas non plus d’équivalent adjectival en français moderne. On peut certes utiliser l’adjectif assuré, mais principalement avec des noms de choses (une démarche assurée, des pas mal assurés, etc.) ou avec des noms qui ne renvoient à la personne qu’indirectement (un air assuré, un regard assuré, etc.) — et encore, dans un registre surtout littéraire.

En revanche, quand il s’agit du substantif et qu’il s’agit de rendre la notion de self-confidence, il me semble qu’il est un peu malsain de la part des francophones d’Amérique du Nord de vouloir éviter à tout prix assurance, au motif que cela pourrait prêter à confusion pour les anglophones. C’est, selon moi, une illustration parmi tant d’autres de l’influence insidieuse de l’anglais sur le français dans cette région du monde, mais d’une forme différente d’influence dans ce cas, puisque c’est surtout pour les anglophones que le substantif français assurance pourrait être un faux ami.

De mon point de vue, il est malsain de limiter son vocabulaire en français de crainte de ne pas être compris ou d’être mal compris par ses interlocuteurs anglophones. L’utilisation d’une langue seconde est un apprentissage permanent et il n’y a pas de raison de rendre les choses plus faciles pour les anglophones quand ils ne font pas d’effort particulier, de leur côté, pour rendre les choses plus faciles pour les francophones. En situation minoritaire, le mot d’ordre est la résistance à l’envahisseur et l’utilisation d’un vocabulaire riche et varié fait partie des armes dont il est indispensable de se servir dans ce combat.

intéressé (interested)

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer le cas du substantif intérêt, qui est à mon avis un faux ami partiel. Mais comme je l’indiquais dans mon article de janvier, la famille de mots composée du substantif intérêt, du verbe intéresser et de tous leurs dérivés est caractérisée à la fois par une grande polysémie et une pluralité de formes — et il en va de même pour interest en anglais — de sorte que, si les notions que le mot évoque se retrouvent dans les deux langues, il y a plusieurs constructions qui peuvent prêter à confusion et susciter l’apparition de calques fautifs dans le passage d’une langue à l’autre.

Le cas qui… m’intéresse aujourd’hui est celui du participe passé adjectival, soit interested en anglais et intéressé en français. En anglais, ce participe passé adjectival se construit avec la préposition in, suivie d’un groupe nominal ou d’une proposition en –ing.

Prenons un exemple avec groupe nominal :

I am not interested in a career in the movies.

Il me semble qu’il ne viendrait à l’idée de personne de rendre cela à l’aide de la préposition à en français :

Je ne suis pas intéressé *à une carrière au cinéma.

En français, on dira plutôt :

Je ne suis pas intéressé par une carrière au cinéma.

ou encore :

Je ne m’intéresse pas à une carrière au cinéma.

Deux structures différentes, qui veulent en gros dire la même chose. Mais le seul cas où la préposition à apparaît est celui de la forme pronominale du verbe, c’est-à-dire s’intéresser.

On pourra aussi dire :

Cela ne m’intéresse pas de faire carrière au cinéma.

Mais évidemment, de ce cas-ci, on modifie le sujet, qui n’est plus un groupe nominal, mais une proposition infinitive. Et la préposition de n’est pas vraiment utilisée avec intéresser. Elle est simplement le résultat de l’application de la tournure impersonnelle avec cela à la proposition faire carrière au cinéma ne m’intéresse pas et sert à introduire l’infinitive en position de complément.

Enfin, remarquons qu’on peut aussi éviter tout simplement de recourir à la famille lexicale intérêt/intéresser et dire quelque chose comme :

Je ne souhaite pas faire carrière au cinéma.

Tout ceci pour dire que, pour la structure avec groupe nominal, la situation est donc relativement claire.

La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi la structure intéressé à + infinitif est-elle si répandue au Canada francophone (avec le sens courant d’intéressé), alors qu’elle est inusitée en français moderne ?

Voici un exemple en anglais, tiré comme d’habitude des sites Web du gouvernement du Canada :

I’m not interested in quitting.

Et voici son équivalent français, tel qu’on le trouve sur la page française correspondante :

Je ne suis pas intéressé *à cesser de fumer.

Pour moi, cette structure est à éviter. Pourquoi ? Parce que, de même qu’on n’utilise pas à avec intéressé avec un groupe nominal, on ne l’utilise pas avec une proposition infinitive.

C’est en effet la combinaison du participe adjectival intéressé et de la préposition qui détermine son sens. Ainsi, intéressé dans signifie autre chose (« avoir un intérêt financier dans une entreprise, un projet, etc. »). On peut certes intéresser quelqu’un à quelque chose en français moderne, mais c’est au sens de « faire participer, associer quelqu’un au profit d’une affaire » (par exemple, intéresser les travailleurs aux bénéfices de l’entreprise).

Dans le sens général d’intéresser, en revanche, c’est-à-dire dans le sens « être de quelque intérêt, de quelque importance, de quelque conséquence pour quelqu’un », on ne retrouve pas la préposition à, parce que l’objet de l’intérêt est le sujet de la proposition (par exemple, cette entreprise intéresse le repreneur). Du coup, avec le participe passé adjectival, on a, comme on l’a vu ci-dessus, une structure passive avec par : le repreneur est intéressé par cette entreprise.

Le hic, c’est que la préposition par ne se prête pas vraiment à une construction avec infinitive :

Je ne suis pas intéressé *par cesser de fumer.

Du coup, chez les francophones trop influencés par l’anglais, la tentation est grande d’utiliser une préposition qui semble se prêter mieux à la construction avec infinitive et qui permet de calquer l’original anglais, c’est-à-dire la préposition à.

Dans ce cas comme dans le cas du groupe nominal, cependant, la solution est en fait d’utiliser une des autres tournures, à savoir :

Cela ne m’intéresse pas de cesser de fumer.

On s’écarte du calque trop systématique de la structure grammaticale de l’original anglais, et on a quelque chose qui se dit bien plus naturellement en français moderne.

Vous trouverez certes, si vous faites des recherches, des gens qui cherchent à défendre la structure intéressé à + infinitif — alors même qu’ils avouent ne pas l’aimer, d’ailleurs ! — mais cette défense est à mon avis maladroite, parce qu’elle repose, comme c’est souvent le cas au Canada, sur un recours à l’histoire de la langue française (ce qui est toujours risqué) pour excuser l’anglicisme, sous prétexte qu’on aurait ici la survie d’une forme classique oubliée ailleurs. (Cela reste à prouver.)

À part quelques exemples littéraires isolés, l’utilisation de cette structure dans des cas où l’on ne soupçonne pas l’influence de l’anglais — comme l’exemple donné dans l’article de la structure [e]lles ne sont plus intéressées *à retrouver leur famille, « entendu[e] à TF1 », chaîne de télévision française — relève à mon avis d’un phénomène lié à l’oralité et au fait qu’on peut parfois être piégé par son propre choix de mots et en quelque sorte « obligé » de terminer sa phrase en faisant avec. À partir du moment où l’on choisit d’utiliser la structure X est intéressé, si l’on veut absolument terminer la phrase avec une infinitive au lieu d’un groupe nominal, on n’a pas grand choix : soit on reprend sa phrase avec une tournure différente, soit on triche.

Tout ceci ne change rien au fait qu’il me semble impossible de nier que, si la tournure est si répandue aujourd’hui au Canada francophone, c’est d’abord et avant tout sous l’influence de l’anglais. Et cela en fait donc, en ce qui me concerne, un faux ami qu’il faut éviter.

Pour conclure, il me faut quand même aussi noter le sens 7 donné au verbe intéresser par le Robert, qui est un autre sens de la structure intéresser quelqu’un à quelque chose (avec un sujet nom de personne) : c’est le sens de « faire prendre intérêt, goût ». On parlera, par exemple, d’un enseignement qui s’efforce d’intéresser ses élèves à la matière qu’il enseigne. C’est certes un sens très voisin de celui qui nous concerne, même s’il suppose la présence explicite d’un agent qui suscite l’intérêt. Il n’en reste pas moins que rien n’indique que cette structure soit compatible avec l’emploi d’une construction infinitive. Au contraire, je pense que le locuteur francophone qui souhaite utiliser cette structure fera tout son possible pour convertir l’infinitive en un groupe nominal. Au lieu de dire, par exemple, que l’enseignant s’efforce d’intéresser ses élèves *à explorer l’œuvre de Marcel Proust, il dira : l’enseignant s’efforce d’intéresser ses élèves à l’exploration de l’œuvre de Marcel Proust.

Par ailleurs, les élèves que l’enseignant ne parvient pas à intéresser à la matière ne diront pas je ne suis pas intéressé *à la matière, mais je ne suis pas intéressé par la matière ou la matière ne m’intéresse pas.

On retombe donc sur ce que je dis plus haut. En français moderne, il existe certes un certain nombre de structures bâties à partir des mots de la famille lexicale intérêt/intéresser, mais la structure être intéressé *à faire quelque chose n’en fait pas partie. Il n’y a rien du point de vue logique qui empêche en théorie son existence, mais c’est une question d’usage. Dans la pratique, on utilise les diverses tournures correctes évoquées plus haut et il me semble évident que la persistance de la structure être intéressé *à faire quelque chose au Canada francophone est liée de près à l’influence excessive de l’anglais sur le plan grammatical.

temps (time)

Le substantif français temps est un de ces mots qui, comme le mot chance, que nous avons vu antérieurement, est omniprésent dans la langue, avec une remarquable polysémie, tout comme son équivalent anglais time.

Avec une telle polysémie, tant en anglais qu’en français, il est inévitable qu’il y ait pour les deux mots des emplois communs (c’est-à-dire des cas où le français temps s’emploie de la même façon que l’anglais time) et des emplois différents. Et ce sont ces emplois différents qui font des deux substantifs une paire de faux amis (partiels).

L’une des fautes les plus répandues chez les anglophones qui apprennent le français et chez les francophones trop influencés par l’anglais consiste à utiliser temps au sens de « moment ». Prenons l’exemple anglais suivant :

This is not a good time to discuss this issue.

Il s’agit là d’un emploi parfaitement légitime du mot time en anglais. Malheureusement, il n’en va pas de même pour le français temps :

Ce n’est pas un bon *temps pour discuter de cette question.

L’anglais time est en effet utilisé ici au sens de « point dans le temps ». Et, dans ce sens-là, son équivalent naturel en français n’est pas temps, mais moment :

Ce n’est pas un bon moment pour discuter de cette question.

Avec un mot comme temps, l’utilisation d’un dictionnaire unilingue, même si elle est généralement préférable, montre bien ses limites. Je vous mets au défi, par exemple, de trouver une indication claire et succincte de cette différence dans l’article temps du Grand Robert, de toute évidence parce qu’un dictionnaire unilingue n’a pas l’ambition ni la capacité d’anticiper sur toutes les erreurs qui risquent d’être commises par des locuteurs influencés par une langue étrangère.

Le Robert et Collins, en revanche, donne clairement comme équivalent de time en anglais moment en français, avec toute une liste d’exemples montrant les contextes dans lesquels on privilégie ce mot.

Ce n’est là qu’un aspect particulier des difficultés posées par la paire time/temps. Mais c’est peut-être le plus important et celui qui conduit le plus souvent à des fautes dans la francophonie en Amérique du Nord.