Archives mensuelles : juillet 2014

conservation

Quand il s’agit d’encourager les gens à limiter leur consommation d’eau, peut-on vraiment parler de mesures de conservation de l’eau ?

C’est apparemment ce que pensent les traducteurs du gouvernement fédéral du Canada. Le chapitre 7 d’une publication intitulée The Environmentally Responsible Construction and Renovation Handbook, par exemple, est intitulé en anglais :

Chapter 7 – Implementing Water Conservation

Vous n’aurez pas de mal à deviner ce que dit la version française :

Chapitre 7 – Mise en oeuvre de mesures de *conservation de l’eau

Or si, en anglais, le substantif conservation a bel et bien, entre autres, le sens de « prévention du gaspillage d’une ressource » (dans des expressions comme energy conservation, water conservation, etc.), ce n’est pas le cas en français.

On ne parlera jamais, par exemple, de conservation de l’énergie, mais d’économies d’énergie. De même, l’expression *conservation de l’eau est pour moi fautive. En français, la notion de conservation suppose le maintien de quelque chose en l’état. Si l’on voulait l’utiliser dans le contexte des économies d’eau, cela ne pourrait se faire (théoriquement) qu’en faisant explicitement référence à ce qu’on maintient en l’état, à savoir non pas l’eau qu’on utilise, mais les réserves (cours d’eau, nappes phréatiques, etc.) où l’on puise cette eau.

On pourrait donc (théoriquement) parler de la conservation de la nappe phréatique. Mais, en l’occurrence, il est bien rare qu’on sache ou qu’on veuille indiquer d’où vient l’eau qu’on consomme. Elle peut provenir de différentes sources (cours d’eau, plans d’eau, nappes phréatiques, etc.). Quand l’anglais parle de water conservation, ce dont il est question, en français, c’est de réduction de la consommation d’eau, d’élimination du gaspillage d’eau. Il s’agit donc d’économiser l’eau (après l’avoir extraite de ses sources) et non de la *conserver.

Ce qui conduit peut-être certains traducteurs à hésiter à utiliser économies/économiser ici, c’est le fait que le sens premier de ces mots concerne le domaine pécuniaire. Mais on peut, dans un sens figuré, économiser en français toutes sortes de choses autres que l’argent : l’énergie, l’électricité, le temps, la place, ses forces, etc. L’eau n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres.

L’autre problème est que économies se construit, dans ce sens, principalement au pluriel. Au singulier, économie a bien, entre autres, le sens de « gestion où l’on évite toute dépense inutile », mais c’est, comme souvent en français, un sens plutôt abstrait (comme dans vivre avec économie, par exemple), alors que, au pluriel, le substantif a un sens plus concret et fait référence aux manifestations de cette économie.

On peut bien, comme l’indique le Grand Robert, réaliser, par exemple (au singulier), une économie de matières premières, mais cela fait référence à une mesure ponctuelle de réduction de la consommation. Quand on veut parler de façon plus générale d’un comportement consistant à réduire de façon systématique sa consommation dans différentes circonstances, il faut alors parler d’économies au pluriel.

En outre, le substantif pluriel se construit avec un complément du nom sans article défini. On parlera donc, non pas d’économies *de l’eau, mais d’économies d’eau.

Tout ceci fait que, dans l’exemple donné ci-dessus, le titre correct du chapitre de l’ouvrage aurait été :

Chapitre 7 – Mise en œuvre de mesures d’économies d’eau

Sans être faux, le double pluriel s’avère cependant quelque peu maladroit et il est sans doute préférable d’utiliser ici une tournure verbale :

Chapitre 7 – Mise en œuvre de mesures pour économiser l’eau

(Avec le verbe, on utilise bel et bien l’article défini.)

On évitera, de même, d’utiliser le verbe conserver dans le sens d’« économiser », sauf si le complément du verbe fait clairement et explicitement à la ressource (avant extraction) qu’on ne veut pas entamer. Et même quand le complément fait référence à la ressource, il est souvent préférable de parler de protection ou de préservation de la ressource. Le substantif conservation et le verbe conserver ont en effet un sens différent en français (conservation des aliments, conservation des œuvres d’art, des monuments, conservation de l’énergie et des forces en sciences physiques, etc.).

Dans le cas qui nous concerne ici, conservation est bel et bien un faux ami et est à éviter en français. Malheureusement, il est très répandu chez les francophones au Canada. (Je ne vous étonnerai pas en vous disant que le ministère des Ressources naturelles du Canada publie un cahier d’activités pour les enfants intitulé… Conserve l’énergie !)