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Expressions toutes faites qui sont des faux amis.

it is in one’s interest to

On a déjà évoqué ici les problèmes suscités par la polysémie des termes de la famille intérêt/intéresser et par la multiplicité de leurs constructions.

Aujourd’hui, je m’intéresse à l’expression anglaise it is in one’s interest to. Ce qui m’y pousse, c’est cet extrait d’un article de la version québécoise du Huffington Post :

Les femmes françaises savent qu’il n’est pas *dans leur intérêt d’aller au conflit direct.

Pour moi, cette tournure n’est pas correcte. (Il y a d’ailleurs un certain nombre de fautes dans cet article et en particulier des anglicismes assez surprenants pour un auteur qui est apparemment un Français expatrié : il écrit consister *de, par exemple. Pourtant, il n’y a pas de raison de penser que le texte soit une traduction.)

Comme l’indique le Robert & Collins, si l’on s’en tient à une approche littérale, l’équivalent français de

it is in your own interest to do so

n’est pas

il est *dans votre intérêt d’agir ainsi

mais

il est de votre intérêt d’agir ainsi

Cela dit, le dictionnaire s’empresse de donner aussi un autre équivalent :

vous avez tout intérêt à agir ainsi

Et il n’a pas tort. La traduction littérale est peut-être correcte, mais elle relève d’un registre tout de même assez soutenu et ne se dit pas vraiment dans la langue courante, contrairement à avoir tout intérêt à, qui présente l’avantage d’utiliser le même substantif, mais dans une structure plus naturelle et familière en français.

La version « correcte » de la phrase de l’article citée ci-dessus serait donc :

Les femmes françaises savent qu’elles ont tout intérêt à ne pas aller au conflit direct.

ou encore :

Les femmes françaises savent qu’elles n’ont aucun intérêt à aller au conflit direct.

On peut aussi signaler, pour finir, que le recours à une expression avec intérêt n’est pas obligatoire. On pourrait aussi très bien dire, par exemple :

Les femmes françaises savent qu’il vaut mieux [pour elles] ne pas aller au conflit direct.

Je dirais même que ce type de tournure se prête mieux à la combinaison avec une négation, comme dans cet exemple.

agir comme

J’ai parfois du mal à comprendre les recommandations du Bureau de la traduction. Selon cet organisme, en effet, la construction agir comme « est tout à fait correcte ». L’unique exemple donné pour justifier cette position est le suivant :

J’agis comme mandataire de M. Laporte.

Certes. Mais la question ne mérite-t-elle pas d’être examinée d’un peu plus près ? Ce n’est pas parce que le Grand Robert, par exemple, donne lui aussi comme exemple j’agis ici comme mandataire de M. X. que la construction se justifie dans toutes sortes de contextes.

La première chose à remarquer est la rubrique sous laquelle l’exemple apparaît dans l’article du Grand Robert. Le sens d’agir donné ici est celui de « se comporter dans l’action (de telle ou telle manière) ». Et on peut dire, effectivement, que, quand Y. est mandaté par X., il se comporte dans ses actes comme un mandataire. Ce sur quoi on met l’accent ici, c’est moins la fonction que le comportement.

Il y a toutes sortes de contextes, en revanche, où ce dont il est clairement question, c’est la fonction et en particulier son caractère officiel. Par exemple, quand l’anglais dit :

During in command, he also acted as President of the AFCEA Ottawa Chapter.

il me semble évident que ce qu’il veut dire, c’est non pas que l’individu en question s’est comporté comme un président, mais qu’il a bel et bien été officiellement président de l’organisme concerné pendant la période. Pourtant, voici ce que dit la version française du texte dit :

Pendant son Commandement, il a aussi *agit comme président pour le chapitre Ottawa de l’AFCEA.

Il est clair que cette traduction est bâclée : majuscule superflue à Commandement, faute d’orthographe flagrante dans agit

Ce qui m’intéresse ici, cependant, c’est que la construction agir comme est déplacée et sent l’anglicisme. On dira plutôt :

Pendant son commandement, il a aussi été président du chapitre d’Ottawa de l’AFCEA.

Dans une telle notice biographique, on ne s’intéresse pas vraiment à ce qu’il a fait, mais à ce qu’il a été, aux titres qui lui ont été décernés, aux fonctions qu’il a remplies.

Il y a certes sans doute des contextes où la différence de sens s’estompe et l’on se trouve dans la zone floue qui sépare les deux sens. C’est pour cela que le Bureau de la traduction et la base TERMIUM donnent aussi des équivalents français comme agir à titre de ou agir en qualité de.

Cela n’empêche pas de remarquer que le verbe agir, quelle que soit la construction dont il fait partie, n’est pas vraiment approprié dans tous les cas où l’anglais utilise to act as.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est de voir des francophones utiliser agir comme alors même que l’original anglais qu’ils traduisent n’utilise pas to act as. Dans cet autre extrait du site du ministère de la Défense nationale du Canada, on trouve en titre la question :

Who Can Be a Reference?

Et cela devient en français :

Qui peut *agir comme répondant(e) ?

En fait d’action, tout ce que fait le « répondant », c’est fournir des renseignements sur la personne. Difficile de voir, dans un tel contexte, ce qui justifie l’emploi d’une construction comme agir comme.

Toujours dans le domaine militaire, on trouve dans une autre biographie en anglais :

Col Stevens also serves as Director, Health Services Reserves.

Ici encore, pas d’action en anglais, mais un service. En français, pourtant, on a :

Le Col Stevens *agit également comme Directrice – Réserve des services de santé.

Mouais.

Suis-je vraiment le seul à trouver, dans une telle tournure (sans tenir compte des autres problèmes de la phrase), qu’on a l’impression que la personne en question a rempli ces fonctions par intérim ou à titre de remplaçante ?

En dépit de ce que dit le Bureau de la traduction, j’aurais donc tendance à recommander la méfiance vis-à-vis de l’emploi d’agir comme en français.

compare and contrast

L’expression compare and contrast est fréquemment utilisée en anglais et constitue un faux ami si on essaye de la traduire littéralement. À cet égard, l’examen des diverses tentatives faites par les traducteurs, en particulier ceux qui œuvrent pour le gouvernement fédéral du Canada, est assez instructif.

Tout d’abord, il faut noter ce qui est à la source du problème et complique la situation : c’est que le verbe to contrast n’a pas d’équivalent direct en français. Les dictionnaires bilingues ne sont pas d’un grand secours. Le lexicographe sera naturellement tenté de trouver un équivalent français aussi proche que possible, à la fois lexicalement et grammaticalement, du verbe transitif anglais et proposera donc des choses comme les formes verbales transitives opposer ou mettre en opposition. Mais conviennent-elles vraiment ?

À mon avis, la réponse est non. Voici un premier exemple tiré d’un site du gouvernement fédéral du Canada :

Describe, compare and contrast in detail two events, jobs or procedures.

Et voici ce que contient la version française du site :

Décrire, comparer et mettre en opposition de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures.

Ce n’est évidemment pas complètement faux, mais y a-t-il un seul locuteur français pour trouver naturelle une telle structure en français ? Le simple fait de vouloir à tout prix choisir des verbes transitifs directs, pour pouvoir les coordonner tous à la file au début de la phrase avant d’indiquer le complément d’objet direct, est généralement signe de faiblesse dans la traduction, parce que la coordination est rarement aussi facile en français, du fait que les éléments qu’on veut coordonner sont souvent hétérogènes sur le plan grammatical, comme on a déjà eu l’occasion de l’évoquer dans d’autres articles.

Comme comparer et mettre en opposition n’est pas une tournure naturelle en français, les traducteurs un peu plus exigeants essayent de trouver autre chose. Voici un autre exemple, de l’Agence de la santé publique du Canada cette fois :

Compare and contrast innate and adaptive immunity.

Et voici son équivalent français :

Comparer et distinguer l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Ce n’est pas vraiment mieux !

Et un autre, toujours de la même source :

How do quantitative and qualitative evidence compare and contrast?

En français, ça donne :

Quel est le classement de ces deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative), l’une par rapport à l’autre, en ce qui concerne les meilleures preuves d’efficacité ?

Ouille ouille ouille ! Ça se gâte.

D’autres traducteurs finissent par renoncer :

Compare and contrast conventional and alternative energy sources with respect to criteria such as availability, renewability, cost and environmental impact;

En français, on trouve :

Comparer les sources d’énergie conventionnelles et de remplacement à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Autrement dit, la deuxième moitié de l’expression est passée à la trappe !

C’est une attitude qui se défend. Après tout, une vraie comparaison devrait englober la « mise en opposition » des choses qu’on compare. C’est une situation un peu comparable à celle du fameux and/or que tant de personnes persistent à vouloir utiliser en anglais (et qui se voit de plus en plus en français du même coup, sous la forme et/ou), alors que, par définition, la conjonction or en anglais (ou en français) n’est pas exclusive et englobe la possibilité que les deux éléments coordonnés soient vrais (ou existent) en même temps.

Cela dit, il existe à mon avis une tournure française qui correspond assez bien au compare and contrast anglais et à laquelle aucun des traducteurs cités ne semble avoir songé… C’est tout simplement la formule les points communs et les différences. Elle dit bien exactement ce que compare and contrast veut dire, à savoir qu’on veut déterminer à la fois en quoi les choses comparées sont semblables et en quoi elles sont différentes.

Le seul hic est que cette formule n’est pas un verbe. Alors oui, il faut oser tourner les choses un peu autrement… Dans les différents exemples ci-dessus, cela pourrait ainsi donner, pour le premier :

Décrire de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures, en en soulignant les points communs et les différences.

Pour le deuxième :

Indiquer les points communs et les différences entre l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Pour le troisième :

Quels sont les points communs et les différences entre les deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative) ?

Et pour le dernier :

Mettre en évidence les points communs et les différences entre les sources d’énergie conventionnelles et les sources d’énergie de substitution à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Il me semble que l’expérience est concluante. Dans tous ces cas où l’anglais utilise compare and contrast, le français s’accommode très bien d’une structure tournant autour de la formule les points communs et les différences. Je ne crois donc pas trop m’avancer en déclarant que cette formule est bel et bien l’équivalent français de l’expression anglaise. Elle n’est peut-être pas aussi idiomatique et figée et n’est donc pas vraiment une expression française à proprement parler, mais elle fait parfaitement l’affaire dans tous les exemples mentionnés ci-dessus.

peu importe / qu’importe

Il arrive fréquemment que les structures anglaises construites à partir des conjonctions whatever, whomever, whichever, etc. soient rendues en français par une structure utilisant peu importe ou qu’importe.

Voici un exemple tiré, comme toujours, d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada. L’anglais dit :

Whatever the reason for it, it’s a good idea to keep lots of healthy food around, drink lots of fluids and exercise.

Et la page française correspondante dit :

*Peu importe la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Malheureusement, c’est une faute de traduction. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que, en français, peu importe ou qu’importe n’est pas une conjonction de subordination. Il s’agit d’une formule toute faite ou locution verbale qui se conjugue et qui sert à composer une proposition indépendante. Autrement dit, les propositions commençant par peu importe ou qu’importe sont des propositions principales et servent à former des phrases complètes.

Ainsi, en français, la locution s’emploie dans une phrase comme :

Peu m’importe son avis.

On voit bien ici que l’équivalent anglais de cette structure n’est pas quelque chose qui se construit autour d’une conjonction comme whatever or whichever. L’équivalent anglais de peu importe, c’est quelque chose comme no matter, I don’t care, never mind etc. :

I don’t care what he thinks.

Il suffit de rétablir l’ordre normal des termes de la locution pour comprendre : peu importe X est en fait une façon courante de dire X importe peu.

Et qu’importe s’analyse comme le pronom interrogatif que (au sens de « en quoi ») suivi du verbe importer et introduit soit une interrogative soit une exclamative (Qu’importe l’avenir ? Que m’importe ce qu’ils pensent de moi !).

Dans les deux cas, on a une phrase complète.

Pour rendre les structures anglaises utilisant les conjonctions whatever, whichever, etc., il faut utiliser en français les formules quel que soit, qui que soit, etc. Pour l’exemple donné plus haut, la traduction française sera donc :

Quelle qu’en soit la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Évidemment, les formules quel que soit, qui que soit, etc. sont parfois un peu délicates à utiliser en français, en particulier parce qu’il faut les accorder correctement. Mais ce n’est pas une excuse !

Certains seront sans doute tentés de rétorquer que, dans le dicton bien connu :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

qu’importe ne forme pas une phrase complète. C’est vrai, mais si on analyse soigneusement la phrase, on constate que la proposition introduite par qu’importe est la proposition principale et que celle qui est introduite par pourvu que est la subordonnée. Cela ne contredit donc pas ce que je dis ci-dessus.

Pour clore ce chapitre, je note au passage que le problème décrit ci-dessus s’étend à d’autres formules anglaises, comme regardless of, irrespective of, etc.

Voici un autre exemple tiré d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada :

The six-month time frame begins at that point irrespective of any avenues of recourse, including judicial review before the Federal Court.

Et voici la traduction fautive en français :

La période prescrite de six mois commence à cette date, *peu importe les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

La traduction correcte serait :

La période prescrite de six mois commence à cette date, quels que soient les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

Et pour finir un exemple avec regardless of :

This obligation exists regardless of their activities while outside of Canada or their planned activities while in Canada.

Sa traduction fautive :

Cette obligation existe, *peu importe les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

Et la traduction correcte :

Cette obligation existe quelles que soient les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

On note au passage que, dans ces deux exemples, l’auteur n’a pas accordé le verbe importer — avec mécanismes dans le premier et avec activités dans le deuxième —, mais, d’après le Robert, la locution peu importe ou qu’importe peut en effet rester invariable. La faute n’est donc pas là. Elle est dans le choix même de peu importe pour rendre regardless of ou irrespective of.

compared to/with

En anglais, l’expression compared to/with est devenue une expression figée qui est employée comme une préposition. Elle n’exige plus un substantif antécédent auquel le participe passé compared serait explicitement lié. Prenons l’exemple suivant, tiré du site Web de Statistique Canada :

Full-time employment increased 1.6% annually for men compared with 2.8% for women. 

Dans cette phrase, compared n’a pas d’antécédent. Ce n’est certainement pas men, puisque ce qui est comparé, c’est le taux d’emploi et non les personnes (hommes et femmes). Et ce n’est pas le taux lui-même non plus, d’abord parce que la phrase n’utilise pas le substantif rate explicitement et ensuite parce que, si compared était considéré comme un participe passé s’appliquant à 1.6%, on aurait une proposition subordonnée incomplète, sans verbe.

En réalité, en anglais, compared to/with est une expression figée qui peut être analysée comme étant équivalente à quelque chose comme « which can be compared to/with » :

Full-time employment increased 1.6% annually for men, which can be compared to 2.8% for women. 

Dans cette structure, l’antécédent du pronom relatif which est non pas un nom, mais toute la proposition. C’est un emploi tout à fait légitime du pronom relatif, qui correspond en français à la tournure ce qui/que.

Le problème qui nous intéresse ici est que, malheureusement pour les paresseux, il n’existe pas en français d’expression figée comparé à équivalente à l’anglais compared to/with. Il est donc inadmissible, quand on veut rendre la phrase anglaise ci-dessus, d’utiliser une telle tournure en français. C’est pourtant ce que fait la page Web française équivalente sur le site Web de Statistique Canada :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, *comparé à 2,8 % chez les femmes.

Malheureusement, même avec une virgule, c’est inacceptable. Le participe passé comparé ne peut être utilisé qu’avec un antécédent clair en français. Il faut donc expliciter cet antécédent, comme on peut le faire en anglais avec le pronom relatif which. En français, cela donne :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, ce qui est à comparer à 2,8 % chez les femmes.

Voici un autre exemple fautif, tiré d’un autre site du gouvernement du Canada (Industrie Canada cette fois-ci). En anglais, le site dit :

Displays the cumulative year-to-date (YTD) data for the current year and compares the results to the equivalent period for the previous year (e.g. January-March 2009 compared to January-March 2008).

Et la page française correspondante dit :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 *comparé à janvier-mars 2008).

Ici, la faute est encore plus évidente, parce que, s’il y avait un antécédent pour comparé, ce serait forcément une période, et le participe devrait donc être accordé au féminin !

Dans ce cas particulier, puisque la phrase principale avant la parenthèse utilise explicitement le verbe comparer, on peut simplement se contenter de la préposition à :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 à janvier-mars 2008).

L’autre solution est d’utiliser l’expression figée française par rapport à, qui est à peu près équivalente à l’expression figée anglaise compared to/with et qui s’utilise aussi comme une préposition :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 par rapport à janvier-mars 2008).

Mais dans toutes ces situations, il est hors de question d’utiliser comparé à comme une expression figée en français.

Les seules situations où l’on peut effectivement utiliser comparé à en français là où l’anglais utilise compared to/with sont les situations où l’antécédent du participe passé comparé est clair et explicite. Voici un autre exemple de Statistique Canada (titre d’une figure) :

Figure 3
Population weighted indicator compared with the unweighted indicator, national level

La page française équivalente dit :

Figure 3
Indicateur pondéré en fonction de la population comparé à l’indicateur non pondéré

Et dans ce cas-ci, l’emploi est parfaitement correct, parce que l’antécédent de comparé — à savoir indicateur… — est explicite et vient immédiatement avant le participe. Il ne faut pas oublier, bien entendu, que, dans une telle situation, comparé se comporte comme n’importe quel participe passé et s’accorde en genre et en nombre. Il se trouve ici que indicateur est masculin singulier, mais si l’antécédent était féminin ou pluriel, il faudrait accorder comparé en genre et en nombre.

C’est d’ailleurs sans doute le fait que les adjectifs et participes ne s’accordent ni en genre ni en nombre en anglais qui a facilité l’apparition dans la langue de cette expression figée. Comme les accords font partie intégrante de la langue française, il ne peut pas y avoir de phénomène équivalent en français.

to have no idea

Dans le domaine des faux amis anglais-français qui sont des expressions et non des mots pris isolément, on trouve l’expression to have no idea. Il existe bien en français une expression utilisant la formule aucune idée, mais cette expression diffère de façon significative de l’expression anglaise sur le plan grammatical et syntaxique.

Pour commencer, prenons l’expression utilisée isolément. Mettons que quelqu’un vous pose une question, vous demande par exemple où se trouvent les clefs de la voiture. En anglais, vous pouvez répondre :

I have no idea.

En français, cependant, vous ne pouvez pas répondre :

Je *n’ai aucune idée.

Pourquoi ? Parce que, en français, l’expression se construit systématiquement avec un complément introduit par la préposition de. Si vous ne voulez pas répéter le complément, il faut donc au minimum utiliser le pronom en :

Je n’en ai aucune idée.

Les choses se compliquent lorsque le complément est explicité et exprimé sous la forme d’une interrogative indirecte :

I have no idea where the keys are.

Il n’est pas vraiment possible, en français (même si cela s’entend dans la langue familière), d’utiliser une tournure comme :

Je *n’ai aucune idée où se trouvent les clefs.

Et encore moins :

Je *n’ai aucune idée de où se trouvent les clefs.

La contraction n’arrange rien. La tournure suivante reste fautive :

Je *n’ai aucune idée d’où se trouvent les clefs.

Pourquoi ? C’est un problème qui relève d’une différence fondamentale entre l’anglais et le français pour ce qui est de l’emploi de l’interrogative indirecte. La grammaire anglaise est beaucoup plus flexible que le français et permet des interrogatives indirectes dans toutes sortes de contextes syntaxiques.

Par exemple, on peut dire quelque chose comme :

You have to make a decision about how you are going to get there.

Impossible en français de dire quelque chose comme :

Il faut que tu prennes une décision *sur comment tu vas t’y rendre.

Autrement dit, on ne peut pas combiner une interrogative indirecte avec une préposition qui ne peut introduire qu’un syntagme nominal. En français, on est obligé de tourner la phrase autrement, par exemple en rétablissant le verbe au lieu du nom d’action :

Il faut que tu décides comment tu vas t’y rendre.

Le retour au verbe, lequel peut se construire avec une interrogative indirecte, permet d’éviter le problème. On peut aussi remplacer l’interrogative indirecte par un syntagme nominal :

Il faut que tu prennes une décision sur la façon dont tu vas t’y rendre.

Le remplacement de l’adverbe interrogatif par un nom permet d’introduire une proposition relative et le tour est joué.

Pour revenir à to have no idea, comme l’équivalent français se construit avec la préposition de, il faut là aussi tourner les choses autrement. La solution est de remplacer l’adverbe interrogatif par un nom :

Je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouvent les clefs.

Tous les adverbes interrogatifs peuvent ainsi se remplacer par des noms : comment par la façon de, par l’endroit où, pourquoi par la raison pour laquelle, etc. (Il y a évidemment plusieurs synonymes possibles.) Lorsque l’interrogative indirecte utilise un pronom interrogatif, la situation est légèrement différente. Ainsi :

I have no idea which car to choose.

Ici encore, il est évidemment impossible en français de dire :

Je n’ai aucune idée *de quelle voiture choisir.

Il faut alors dire quelque chose comme :

Je n’ai aucune idée de la voiture que je vais choisir.

Ou bien utiliser carrément une autre tournure :

Je ne sais pas quelle voiture choisir.

Pour récapituler, to have no idea tout seul se rend par n’en avoir aucune idée, avec le pronom en obligatoire. Et to have no idea suivi d’une interrogative indirecte introduite par un adverbe interrogatif se rend par une structure où l’adverbe interrogatif est remplacé par un syntagme nominal. Pour have no idea suivi d’une interrogative indirecte introduite par un pronom interrogatif, il faut modifier la structure de la phrase ou bien carrément changer d’expression.

Certains diront peut-être que je pinaille et que l’expression n’avoir aucune idée peut être considéré comme une expression figée à valeur verbale et donc utilisée comme ne pas savoir, directement avec une interrogative indirecte, sans de. À ceux-ci, je répondrai que, pour qu’une expression devienne vraiment figée, il faudrait qu’elle ne puisse plus changer de forme. Or, comme on l’a vu avec le tout premier exemple, quand elle est utilisée seule sans complément explicite, l’expression exige le pronom en, qui vient s’insérer avant le verbe(n’en avoir aucune idée). L’expression n’est donc pas si figée que cela et ne pourra pas vraiment le devenir tant qu’on continuera à exiger ce pronom. Je dirai donc que, en français soigné, il vaut mieux continuer d’éviter l’interrogative indirecte directement après idée.

Nous aurons par ailleurs l’occasion de revenir sur le problème de l’interrogative indirecte, qui est en elle-même une fausse amie, dans le cadre d’autres articles.

to let someone know

Voici un faux ami très répandu en Acadie et ailleurs au Canada francophone. En anglais, on dit couramment :

Let me know when you are ready.

Et cela donne malheureusement souvent, chez les francophones du Canada, quelque chose comme :

*Laisse-moi savoir quand tu seras prêt.

Le faux ami ici n’est pas un mot en particulier, mais une certaine combinaison de mots, qui forme une expression toute faite.

Les verbes to let et to know ont effectivement pour équivalents (en gros) en français laisser et savoir, mais l’expression toute faite *laisser savoir n’existe tout simplement pas en français. L’idée d’informer quelqu’un de quelque chose peut être rendue de nombreuses façons différentes en français, mais dans ce cas-ci, les équivalents les plus courants seront des choses comme :

Dis-moi quand tu seras prêt.
Fais-moi signe quand tu seras prêt.

On constate que, une fois n’est pas coutume, le français s’avère être plus court que l’anglais. Et c’est parce qu’il envisage l’acte d’informer quelqu’un de quelque chose non pas sous l’angle de l’impact que cette information aura sur le locuteur, comme le fait l’anglais (qui considère que la transmission de l’information fera en sorte qu’elle fera partie du savoir du locuteur), mais sous l’angle de l’acte que l’interlocuteur lui-même devra accomplir pour transmettre cette information au locuteur : il devra lui dire la chose ou bien lui faire un signe l’informant de la chose.

C’est une façon différente de voir les choses et cette façon différente de voir les choses débouche sur une différence sur le plan idiomatique qui interdit la traduction littérale de l’anglais.

On notera aussi que, dans certains cas, l’anglais to let someone know est utilisé en référence à un interlocuteur plus flou, qui est moins clairement défini et qui n’est pas en relation directe avec le locuteur. Par exemple, on verra dans un journal ou une revue une invitation comme la suivante :

Let us know your opinion!

Ici encore, il est hors de question de traduire littéralement :

*Laissez-nous savoir votre opinion !

Mais les solutions correctes mentionnées ci-dessus ne sont pas non plus adaptées à la situation. Dans ce cas-ci, on aura plutôt recours à des expressions qui se rapprochent de l’angle utilisé en anglais, c’est-à-dire qui font référence à l’impact que la réponse de l’interlocuteur aura sur le locuteur :

Faites-nous savoir votre opinion !
Faites-nous part de votre opinion !

L’expression française faire savoir relève d’un langage un peu soutenu, mais c’est elle qui est la plus proche de l’anglais sur le plan littéral. La grande différence avec l’anglais to let someone know est que faire savoir ne sera jamais utilisé dans la langue courante lorsque l’interlocuteur est clairement défini et en contact direct avec le locuteur. Pour reprendre le premier exemple ci-dessus, on pourra certes dire :

Fais-moi savoir quand tu seras prêt.

mais seulement si cette information est appelée à être transmise de façon indirecte au locuteur, en passant par un tiers. (Par exemple, on peut faire savoir à son directeur qu’on est prêt en le disant à sa secrétaire, qui se chargera de lui transmettre le message, c’est-à-dire de faire en sorte qu’il le sache.)

Quant à faire part de quelque chose à quelqu’un, c’est là encore une expression qui relève d’un langage relativement soutenu et qu’on n’utilisera pas dans la langue courante au quotidien, mais plutôt dans des communications officielles, de nature plus formelle. Il est également à noter que le substantif faire-part en français désigne une lettre ou un billet qui annonce une nouvelle, mais est surtout utilisé pour les événements marquants comme les naissances et les décès.