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Faux amis grammaticaux.

spécifique

L’adjectif anglais specific et l’adjectif français spécifique sont en gros synonymes du point de vue purement sémantique. En revanche, il y a une différence de taille entre les deux sur le plan grammatical, qui en fait de faux amis.

Voici un exemple typique tiré du titre d’une page du gouvernement fédéral du Canada :

Marriage Overseas: Information Specific to Morocco

Et voici le titre de la page française équivalente :

Mariage à l’étranger: Renseignements *spécifiques au Maroc

Cette structure est inacceptable. À la différence de l’anglais specific, le français spécifique ne peut se construire avec un complément. Il a le même sens que l’adjectif anglais, mais ne peut s’employer que sous la forme d’une épithète simple.

Si on veut ajouter à l’adjectif un complément indiquant l’étendue de la spécificité, il est indispensable d’utiliser l’adjectif propre, qui est dans ce cas-ci synonyme et qui peut bel et bien, quant à lui, se construire avec un complément introduit par la préposition à :

Mariage à l’étranger – Renseignements propres au Maroc

On peut aussi éviter de calquer de trop près l’anglais et se contenter d’une structure plus simple qui exprime la même idée :

Mariage à l’étranger – Renseignements pour le Maroc

La structure n’indique pas explicitement que les renseignements sont propres au Maroc, mais c’est évident.

Adjectif ou substantif ?

On a déjà vu, dans des articles antérieurs, que la fonction grammaticale d’adjectif épithète pouvait elle-même être une fausse amie et que, quand l’anglais utilise un participe (présent ou passé) exprimant une action, la tournure équivalente en français, si on veut s’exprimer dans une langue naturelle, peut exiger l’emploi d’un substantif exprimant la même action.

Voici maintenant un autre exemple illustrant le même phénomène, mais pour un adjectif qui n’est pas la forme participiale d’un verbe d’action :

Communication is essential to maintaining a safe worksite.

Les traducteurs ont trop souvent tendance à calquer de trop près la structure anglaise et à vouloir donc rendre ici l’adjectif épithète safe par un adjectif épithète en français. Du coup, on trouve trop souvent, en particulier au Canada, des tournures comme :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail *sécuritaire.

Le problème ici est double : il est à la fois grammatical et lexical. Grammatical, parce que la façon de rendre cette phrase dans un français naturel peut exiger un changement de fonction grammaticale pour l’élément central sur le plan sémantique. Et lexical, parce que l’adjectif sécuritaire en français n’a tout simplement pas le sens ni de safe ni de secure.

En effet, en français standard, sécuritaire est exclusivement utilisé pour décrire quelque chose qui relève de la sécurité publique et surtout une politique, une position ou un discours mettant un accent excessif sur les aspects relevant de la sécurité, au détriment des libertés individuelles. Cela n’a rien à voir le sens courant des adjectifs anglais.

Pour résoudre ce problème, on fait d’une pierre deux coups, en utilisant en français le substantif sécurité là où l’anglais utilise l’épithèse safe :

La communication est essentielle au maintien de la sécurité dans le lieu de travail.

Le fait de remplacer l’épithète par un substantif permet d’éviter le problème lexical de l’équivalent adjectival de safe en français et il permet en même temps de remettre l’élément central sur le plan sémantique dans une position plus centrale sur le plan grammatical.

Il y a bien entendu d’autres tournures possibles, qui s’écartent encore davantage de l’original anglais :

Si on veut maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il est essentiel d’assurer une bonne communication.

Ou encore :

Pour maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il faut assurer une bonne communication.

Mais quelle que soit la tournure retenue, on voit que la notion de sécurité est plus aisément exprimée à l’aide du substantif et non d’un adjectif.

Il existe bien en français un adjectif, sûr, qui peut dans certains cas être considéré comme l’équivalent adjectival de safe. Le problème est que, en raison de la polysémie de sûr et des homonymes (l’adjectif sur, la préposition sur), l’adjectif est assez peu usité dans ce sens, sauf dans des emplois assez spécifiques (un placement sûr, un lieu sûr, etc.). C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les Québécois ont cru bon (à tort) d’inventer un emploi plus général pour l’adjectif sécuritaire.

On aurait donc pu dire aussi, pour rendre la phrase anglaise ci-dessus :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail sûr.

Ce n’est pas totalement faux, mais c’est à mon avis bancal en français, en raison du décalage entre le point central sur le plan grammatical (un lieu) et le point central sur le plan sémantique (sûr). Et il ne me surprendrait pas d’apprendre qu’une des autres raisons pour lesquelles les Québécois utilisent sécuritaire est que sûr est un adjectif monosyllabique et donc en quelque sorte « trop court » pour dire vraiment ce qu’on veut dire. (On pourrait aussi dire sans danger ou sans risque, ce qui serait plus long, mais cela ne résoudrait pas le problème du décalage non plus.)

Pour moi, il est évident que l’émergence même de l’adjectif sécuritaire dans la francophonie nord-américaine au sens de l’adjectif anglais safe (ou secure, la nuance de sens étant généralement trop subtile pour pouvoir être rendue en français) est liée à la paresse grammaticale des locuteurs bilingues et en particulier des traducteurs qui se contentent de calquer la structure grammaticale anglaise et qui se sont alors, du coup, sentis forcés d’inventer un adjectif qui n’existe pas en français (quelque chose qui dise « garantissant la sécurité » mieux que l’adjectif sûr ne le fait) pour rendre l’adjectif anglais.

Et c’est tout simplement inacceptable si on veut s’exprimer dans un français naturel débarrassé de toute influence de l’anglais.

Je suis absolument certain que, chaque fois qu’on rencontre une phrase avec l’adjectif sécuritaire dans la francophonie canadienne, il est possible de dire la même chose dans un français correct en utilisant le substantif sécurité à la place (ou avec l’adjectif sûr quand la structure grammaticale n’est pas en cause).

Il s’agit tout simplement d’être discipliné et de savoir se libérer systématiquement du carcan de la grammaire anglaise quand on cherche à s’exprimer en français correct dans le contexte d’une société dominée par la langue anglaise.

inspirer (to inspire)

Le verbe français inspirer a en gros les mêmes sens que le verbe anglais to inspire. Mais il est important de ne pas oublier que, comme beaucoup de verbes acceptant diverses constructions avec des prépositions, les structures acceptables en français ne sont pas nécessairement les mêmes que celles qui sont acceptables en anglais.

Prenons l’exemple suivant :

We have student outreach programs to senior high school students in order to inspire them into science and professional careers.

Comme la structure to inspire into n’a pas d’équivalent français, le traducteur de cette phrase a choisi la tournure suivante :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de *les inspirer à faire carrière dans les sciences.

Hélas, mille fois hélas, cette structure n’existe pas en français. On peut inspirer quelqu’un, on peut inspirer quelque chose à quelqu’un, on peut même (quoique ce soit vieilli) inspirer à quelqu’un de faire quelque chose, mais on ne peut pas *inspirer quelqu’un à faire quelque chose. Et patatras, c’est toute la belle phrase de ce brave traducteur qui s’écroule.

En effet, en tentant de contourner l’obstacle constitué par to inspire someone into something, le traducteur est tombé dans le faux ami que constitue la structure to inspire someone to do something. Cette structure est tout à fait acceptable en anglais, mais son équivalent n’existe tout simplement pas en français.

Que dire alors ? On peut utiliser la tournure vieillie et donc dire :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de leur inspirer de faire carrière dans les sciences.

Mais ce n’est pas une tournure courante en français moderne et, surtout, je ne suis pas tout à fait certain que la nuance de sens soit exactement la même. Ici, en effet, to inspire est plutôt utilisé dans le sens d’« encourager » et non de susciter une soudaine vague d’inspiration dans l’esprit des personnes concernées.

Je recommanderais donc tout simplement la traduction suivante :

Nous avons des programmes d’approche des étudiants pour rejoindre les finissants d’études collégiales afin de les encourager à faire carrière dans les sciences.

(Je passe ici sur les autres problèmes de traduction soulevés par cette phrase.)

Le verbe to inspire est avant tout un faux ami sur le plan grammatical (c’est-à-dire sur le plan de ses structures d’emploi), mais comme souvent, cette fausse amitié grammaticale se double d’une légère fausse amitié lexicale.

Méfiance !

responsable de + complément

L’adjectif anglais responsible et l’adjectif français responsable ont fondamentalement le même sens. Ils ne sont donc pas des faux amis sur le plan purement lexical.

En revanche, ils sont des faux amis dans la façon dont ils se construisent. Là où le français dit responsable de quelque chose, l’anglais dit responsible for something. Les anglophones débutant dans leur apprentissage du français font souvent l’erreur d’utiliser la préposition pour au lieu de de. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. (C’est une faute évidente et facile à corriger.)

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui vient après cette préposition. Comme souvent, l’anglais est beaucoup plus flexible que le français. Après responsible for, on peut avoir un groupe nominal (« he’s responsible for this policy »), mais aussi un gérondif, comme dans l’exemple suivant, tiré, comme d’habitude, d’une page d’un site Web du gouvernement du Canada :

The Committee will also be responsible for advancing these recommendations…

Le gérondif permet d’utiliser comme complément de responsible for, non pas un groupe nominal, mais une proposition. La question qui se pose alors est la suivante : est-il possible de faire de même en français ?

L’équivalent français d’un tel gérondif est une proposition infinitive. Peut-on alors, comme le fait la page équivalente du même site en français, utiliser responsable de suivi d’une proposition infinitive ?

Le comité sera aussi responsable de *faire valoir ces recommandations…

La réponse pour moi est non. La grammaire française n’offre pas la même flexibilité que la grammaire anglaise et le complément de responsable de ne peut être autre chose qu’un groupe nominal. On pourrait donc dire quelque chose comme :

Le comité sera aussi responsable de la promotion de ces recommandations…

Mais souvent, comme dans cet exemple, le verbe utilisé au gérondif anglais n’a pas d’équivalent nominal en français. Il faut alors, si on veut utiliser le verbe équivalent en français, tourner la phrase autrement et utiliser la structure avoir pour responsabilité de, qui peut bel et bien, quant à elle, être suivie d’un complément qui est une proposition infinitive :

Le comité aura aussi pour responsabilité de faire valoir ces recommandations…

Je note aussi que la grammaire anglaise accepte également la structure responsible to do something (au lieu de responsible for doing something). Le problème est le même, et la solution est la même.

Enfin, j’entends parfois des gens dire avoir *la responsabilité de faire quelque chose au lieu de avoir pour responsabilité de faire quelque chose. Pour moi, le substantif responsabilité par lui-même fait l’objet, dans la grammaire française, des mêmes restrictions que l’adjectif responsable, à savoir qu’on ne peut le construire qu’avec un groupe nominal introduit par de. C’est seulement la tournure pour responsabilité qui permet d’utiliser en guise de complément une proposition infinitive, équivalente au gérondif (ou à la proposition infinitive) en anglais.

Pour conclure, je renvoie aussi à cet article de 2010 de Jacques Desrosiers, qui s’efforce de montrer, citations à l’appui, que la situation est en train d’évoluer. Je veux bien, mais alors il faut au moins reconnaître l’influence considérable de l’anglais, dans la sphère politique en particulier, par l’intermédiaire de traducteurs plus ou moins scrupuleux.

considérer (to consider)

Le Grand Robert est très clair au sujet du verbe français considérer. Pour que le verbe ait le sens de « juger », « estimer » (sens n˚ 4), il est absolument indispensable de le construire avec la préposition comme. Autrement dit, on ne peut pas construire le verbe considérer avec un adjectif ou un groupe nominal en position d’attribut direct du verbe, comme avec le verbe être ou juger.

Or en anglais, dans le même sens de « juger » ou « estimer », le verbe to consider se construit bel et bien construit sans préposition. Les francophones trop influencés par l’anglais ont donc tendance à « oublier » la préposition comme, ce qui est pour le moins fâcheux.

Voici un exemple tiré, comme d’habitude, d’un site Web bilingue du gouvernement fédéral du Canada. L’extrait de la page en anglais est le suivant :

It was therefore considered essential to seek their views on this important issue.

Et voici ce que dit la page française correspondante :

Il a donc été *considéré essentiel de lui demander son opinion sur cette importante question.

Je ne m’attarde pas ici sur les autres aspects problématiques de cette traduction (comme l’usage abusif du passif) et mets en relief la partie problématique. Il est inacceptable ici de construire le verbe considérer sans la préposition. En français correct, la structure devrait être :

Il a donc été considéré comme essentiel de lui demander son opinion sur cette importante question.

En réalité, pour que la phrase soit vraiment naturelle en français, il faudrait tout tourner autrement et dire quelque chose comme :

On a considéré qu’il était essentiel de lui demander son avis sur cette question importante.

Le changement de structure n’est pas obligatoire, mais il me paraît plus naturel. Ainsi, je le considère comme essentiel et je considère qu’il est essentiel sont deux phrases à priori équivalentes, mais j’aurais tendance à dire que, en raison de la présence (indispensable) de la préposition comme quand le verbe est construit avec un adjectif ou un groupe nominal, la structure se prête davantage aux situations où les éléments de la phrase sont relativement simples sur le plan grammatical.

Or ici, la chose qu’on juge est une proposition infinitive (lui demander son avis…) anticipée par un il impersonnel. Sans passif ni tournure impersonnelle, la phrase serait :

On a considéré [lui demander son avis sur cette question importante] comme essentiel.

Je mets la proposition infinitive entre crochets parce qu’elle n’est pas vraiment acceptable dans cette position (d’où le recours à la tournure impersonnelle). Je cherche simplement à indiquer clairement la fonction des différents éléments de la phrase. Le fait que le C.O.D. du verbe est une proposition infinitive rend l’emploi de considérer comme plus lourd, moins naturel et, tant qu’à faire, il est grammaticalement plus simple d’utiliser le verbe considérer introduisant une proposition conjonctive commençant par que.

On constate d’ailleurs que les divers exemples donnés par le Grand Robert pour considérer comme sont tous des exemples où le C.O.D. est un simple groupe nominal ou un pronom personnel.

Il faut aussi noter ici la tendance, en français, à ajouter le participe présent étant après comme quand on utilise la structure considérer comme. Voici un exemple choisi au hasard sur le Web :

L’une des façons les plus simples de décrire la structure verticale de l’océan est de le considérer comme étant constitué d’une couche profonde d’eau froide…

Pourquoi cet ajout ? On pourrait très bien ici dire simplement comme constitué. Cette tendance à ajouter étant pourrait être… considérée comme un simple signe de préciosité (et c’est sans doute vrai dans certains cas), mais je crois qu’elle trahit en fait un malaise plus profond vis-à-vis de la structure considérer comme elle-même.

Ce malaise rejoint ce que je dis ci-dessus sur la simplicité relative des éléments grammaticaux. Dès qu’on s’écarte des exemples très simples, comme je la considère comme une amie ou je le considère comme responsable, on dirait qu’il y a comme une gêne à utiliser cette structure, qui conduit le locuteur soit à trouver qu’il est plus naturel d’utiliser considérer que… soit à vouloir insérer un étant redondant, comme pour donner plus de solidité à la structure — ce qui, dans un cas comme dans l’autre, revient à expliciter le caractère attributif de la structure en ajoutant, sous une forme ou une autre, le verbe être.

Pour revenir à ce qui nous préoccupe vraiment ici, le problème de base pour les francophones influencés par l’anglais est l’oubli de comme. J’ai trouvé qu’il était assez révélateur, par exemple, que cet oubli soit une des rares erreurs qui aient échappé à l’attention des correcteurs qui ont relu l’ouvrage Les Bienveillantes de Jonathan Littell pour les éditions Gallimard. L’auteur est né à New York et bilingue (anglais/français) et ce n’est sans doute pas un hasard.

Malheureusement, je n’ai pas noté la référence exacte sur le coup quand j’ai rencontré cette erreur dans le livre et je n’ai pas vraiment le temps de relire attentivement plus de 900 pages pour la retrouver… Mais elle m’a frappé sur le coup, à tel point que je m’en souviens encore aujourd’hui, quelques années après avoir lu le livre. C’est, je crois, ce qu’on appelle une « déformation professionnelle »…

how + adjectif

L’adverbe interrogatif anglais how est lui-même un faux ami dans la mesure où on peut être tenté de le rendre par son équivalent apparent en français, comment (ou combien, équivalent français de how much / how many), dans toutes sortes de situations dans lesquelles cela n’est pas approprié.

J’ai déjà mentionné dans un article le cas de la structure to learn how to, dans laquelle il faut éviter de rendre le how par comment en français.

Mais le problème s’étend à toutes sortes d’autres utilisations de how en anglais, comme je l’ai déjà expliqué dans un autre article. Je m’intéresse aujourd’hui plus particulièrement à la structure how + adjectif, qui est de toute évidence impossible à traduire littéralement.

Quand l’anglais dit :

How big is this house?

on ne peut pas, bien entendu, dire en français :

*Comment grande est cette maison ?

ni même :

*Combien grande est cette maison ?

Il faut dire :

Quelle est la taille de cette maison ?

Mais il y a des situations où cette impossibilité est moins évidente et la tentation est grande d’utiliser comment en français comme équivalent de how. Voici une question extraite d’une page du site Web du ministère de la justice du gouvernement fédéral du Canada :

What is data preservation and how is it different from data retention?

Et voici ce qu’on trouve sur la page française équivalente :

Qu’est-ce que la conservation des données et *comment diffère-t-elle du stockage des données ?

Même si cela n’est pas aussi évident ici, le problème est semblable au premier exemple ci-dessus. La tournure à traduire est how different. Qu’il s’agisse d’une interrogative directe (comme ici) ou d’une interrogative indirecte, il est impossible de rendre cela par *comment différent ou *combien différent.

Et l’auteur de la version française de la page du ministère de la justice du Canada en est bien conscient. Mais sa tentative pour contourner le problème, avec la tournure *comment elle diffère, n’est pas plus naturelle en français. Elle reste un calque de la tournure en anglais, dans la mesure où elle persiste à utiliser l’adverbe interrogatif comment.

Or en français, ce n’est pas l’adverbe comment qu’on associe naturellement à l’adjectif différent ou au verbe différer. Si on tient à conserver l’adjectif ou le verbe, alors il faut utiliser la tournure en quoi. On dira donc :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi est-elle différente du stockage des données ?

ou encore :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi diffère-t-elle du stockage des données ?

Mais on peut aussi tout simplement recourir au substantif différence et changer complètement la tournure :

Qu’est-ce que la conservation des données et quelle est la différence avec le stockage des données ?

On voit que les options ne manquent pas. Mais comme toujours, pour rendre les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter du modèle anglais et résister à la tentation d’une traduction littérale ou semi-littérale.

Quand je parle de « traduction », je ne veux pas dire ici, bien entendu, que le problème se limite aux situations où le texte original est écrit en anglais et on cherche à le traduire (comme c’est le plus souvent le cas au gouvernement fédéral du Canada).

Il s’applique aussi à toutes les personnes plus ou moins bilingues qui vivent dans un environnement dominé par l’anglais et qui ont elles-mêmes assimilé les tournures anglaises au point qu’elles sont souvent tentées, plus ou moins inconsciemment, de les reproduire en français. Et il s’applique aussi aux francophones qui entendent de telles tournures fautives en français dans la bouche de leurs concitoyens ou de leurs collègues et sont eux-mêmes tentés de les reproduire à leur tour, alors qu’ils ne sont pas eux-mêmes aussi influencés par l’anglais.

Participe ou substantif ?

Prenons la phrase suivante, extraite d’une page Web du site d’Environnement Canada :

There may be an increased risk of respiratory and cardiovascular problems and certain types of cancer due to increased air pollution.  

La traduction fournie sur la version française de la page est la suivante :

Accroissement des risques de problèmes respiratoires et cardiovasculaires et de certains types de cancer dus à une pollution atmosphérique accrue.

Pour moi, c’est une traduction fautive, dans laquelle le traducteur a été victime de ce faux ami qu’est la forme grammaticale du participe passé. Bien entendu, il existe une forme verbale appelée participe passé aussi bien en anglais qu’en français et il est naturel de penser qu’elles sont strictement équivalentes.

Or ce n’est pas vraiment le cas. L’anglais a une particularité que n’a pas le français, qui est que, dans une expression comme « due to increased air pollution », l’élément central sur le plan sémantique n’est pas l’élément central sur le plan grammatical.

Car si l’on se pose la question de savoir quelle est la cause réelle de l’augmentation des risques de maladie, la réponse n’est pas la pollution elle-même. La réponse est que c’est l’augmentation de la pollution. Pourtant, dans l’expression anglaise, l’augmentation n’est exprimée que par le participe (« increased ») et non par le substantif, qui est l’élément central de l’expression sur le plan grammatical.

Je suis d’avis qu’un tel décalage entre le sens et la grammaire n’est pas naturel en français et que la traduction ci-dessus est, sinon fautive, du moins très maladroite et trop calquée sur l’anglais. Pour moi, il aurait fallu écrire quelque chose comme :

Accroissement des risques de problèmes respiratoires et cardiovasculaires et de certains types de cancer dus à l’augmentation de la pollution atmosphérique.

Autrement dit, il aurait fallu refaire coïncider l’élément central sur le plan grammatical avec l’élément central sur le plan sémantique.

(Je passe ici sur les autres problèmes posés par la traduction, par exemple le fait que c’est en réalité « accroissement » qui est l’antécédent de « dû », lequel devrait donc en réalité être au singulier. En général, quand il y a un problème de traduction dans une phrase, il y en a plusieurs.)

Le décalage en question ici est un phénomène très répandu en anglais, avec toutes sortes de participes (passés ou présents) qui sont l’élément central sur le plan sémantique, et il convient d’être toujours très vigilant lorsqu’on cherche à rendre de telles expressions en français.

Voici, histoire de contrebalancer l’exemple ci-dessus, un autre exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada, dans lequel le traducteur a cette fois été vigilant. La page anglaise porte le titre :

REFUNDS AND REVOKED ELECTIONS DUE TO INCREASED REBATE RATE

Et la page française porte le titre :

REMBOURSEMENT ET CHOIX RÉVOQUÉS EN RAISON DE LA MAJORATION DE TAUX DE REMBOURSEMENT

On voit bien ici que le participe passé en anglais est devenu un substantif en français.

C’est l’approche qu’il convient d’adopter systématiquement quand on cherche à rendre les expressions de type participe + substantif en français, où elles deviennent généralement des expressions du type substantif + complément du nom.

Adjectif et structure du groupe nominal

Il m’arrive régulièrement, dans mon travail de traducteur, de rencontrer des listes d’éléments textuels qui s’appuient souvent, en anglais, sur la capacité qu’a cette langue d’exprimer de nombreuses informations sous forme condensée, en particulier en raison de conventions grammaticales concernant la forme et la place de l’adjectif dans le groupe nominal.

Voici l’exemple d’une liste que je rencontre aujourd’hui même :

• Monitoring and evaluation
Annual planning and priority setting
• Regular public reporting

Ce qui m’intéresse ici en particulier, c’est le deuxième élément. Il est clair pour moi que l’adjectif annual s’applique à l’ensemble du groupe nominal, c’est-à-dire aux deux substantifs coordonnés, planning et priority setting.

Ceci peut poser problème quand il s’agit de rendre un tel élément en français. En effet, en français, l’adjectif se place généralement après le substantif et s’accorde en genre et en nombre avec le ou les substantifs qu’il qualifie.

Si on cherchait donc à traduire littéralement cet élément qui m’intéresse, cela donnerait quelque chose comme :

• planification et définition des priorités *annuelles

Il va sans dire que c’est éminemment bancal, et même ambigu, puisque, priorités ayant le même genre et le même nombre que les substantifs coordonnés planification et définition, on ne sait plus, à la lecture d’une telle expression, ce que annuelles qualifie vraiment. (L’anglais souffre lui-même, bien entendu, de ses propres problèmes d’ambiguïté, puisque la position de l’adjectif et l’absence d’accord font qu’on ne peut pas être certain — dans cet exemple — de savoir si l’adjectif s’applique aux deux substantifs coordonnés ou seulement au premier. Ce qui permet de décider, c’est le contexte.)

Comment s’en sortir ici pour rendre une telle coordination en français ? Il faut, selon moi, comme souvent, oser s’écarter de la traduction littérale et adopter une structure correspondant à ce qu’on dirait plus naturellement en français, tout en se gardant bien sûr de déformer l’original anglais. Dans ce cas particulier, j’aurais tendance à adopter l’approche suivante :

travail annuel de planification et de définition des priorités

Comme on le voit, j’ai ici décidé d’expliciter l’implicite, ce à quoi s’applique vraiment l’adjectif annuel, à savoir la combinaison des deux substantifs, que je choisis d’exprimer à l’aide du substantif travail. (On pourrait aussi dire quelque chose comme processus ou démarche.)

Bien entendu, cette explicitation de l’implicite rallonge le texte. Mais c’est inévitable. Il y a toutes sortes de considérations (lexique, grammaire, etc.) qui font que, pour rendre naturellement en français ce que dit l’anglais, il faut en moyenne un texte qui est plus long de 20 à 25 pour cent. C’est une réalité universellement reconnue et acceptée, sauf par des gens comme les graphistes et autres prétendus spécialistes en communication, en particulier au Canada, qui prétendent parfois pouvoir imposer aux francophones des limites d’espace et de nombre de mots qui sont acceptables en anglais mais absurdes en français. (J’ai rencontré plusieurs personnes de cette catégorie au fil de ma carrière de traducteur. Je ne dis pas qu’il n’est jamais possible d’utiliser en français un nombre de mots équivalent à celui de l’original anglais. Il est même parfois possible d’utiliser moins de mots en français qu’en anglais ! Mais c’est quand même assez rare.)

Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, ce qui est un faux ami, ce n’est pas un mot particulier, mais bel et bien la fonction grammaticale de l’adjectif, qui semble être comparable en anglais et en français, alors qu’elle présente des différences fondamentales (place, accords, etc.), dont l’impact peut rejaillir sur toute la phrase ou du moins sur tout le syntagme dont l’adjectif fait partie.

Ces différences font souvent que, pour exprimer les choses en français, il faut éviter de se laisser influencer par la grammaire anglaise et s’efforcer de trouver une façon naturelle de dire les choses dans la langue dans laquelle on parle, quelles que soient les considérations relatives à l’espace ou au nombre de mots qu’on essaye, par ignorance, de nous imposer.

réussir et échouer

Le cas de ces deux antonymes est assez particulier et mérite, à mon avis, qu’on examine les deux verbes ensemble.

Pour commencer, je crois qu’il est important de souligner que ces deux verbes sont avant tout des verbes intransitifs. Il existe pour chacun certains emplois transitifs (et, dans le cas d’échouer, une forme pronominale), mais ils sont secondaires. Dans leur sens principal, ces deux verbes s’emploient avant tout sous une forme intransitive.

Voici un exemple typique :

He wanted to break the world record. He succeeded.

En français, cela donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a réussi.

De même pour échouer. Le même exemple :

He wanted to break the world record. He failed.

donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a échoué.

Jusqu’ici, pas de problème. On peut dire sans hésiter que les paires réussir / to succeed et échouer / to fail ne sont pas des faux amis et sont bel et bien équivalentes.

C’est quand on passe aux constructions transitives que les choses se compliquent.

En effet, en anglais, le verbe to fail peut se construire à la fois sous une forme intransitive et sous une forme transitive. Sous la forme intransitive, il peut être suivi d’un complément circonstanciel :

He failed in his exam.

Mais on peut exprimer la même idée avec une tournure transitive :

He failed his exam.

Les deux tournures ont exactement le même sens, à savoir que l’individu a passé l’examen et a échoué.

Grammaticalement parlant, le verbe français échouer ne se comporte pas de la même manière. Il est toujours intransitif et ne peut pas se construire avec un C.O.D. On ne pourra donc pas dire :

Il *a échoué son examen.

La seule tournure possible est la forme intransitive avec un complément circonstanciel :

Il a échoué à son examen.

(Même si le complément commence par la préposition à, il ne s’agit pas d’un complément d’objet indirect. Mais la distinction importe peu : l’important est que, dans ce sens, le verbe se construit toujours avec la préposition.)

Le verbe anglais to fail peut également avoir comme C.O.D. non pas la chose dans laquelle on a connu l’échec, mais la personne à qui on a fait subir l’échec. Ainsi, dans le milieu éducatif, on peut dire :

The teacher failed three students.

Ici, le verbe to fail n’est plus synonyme d’échouer, puisque l’échec concerne les élèves (le C.O.D.) et non l’enseignant (le sujet). En français, cela donnera non pas :

Il *a échoué trois élèves.

mais :

Il a fait échouer trois élèves.

ou encore :

Il a recalé trois élèves.

Bien entendu, il existe bel et bien un emploi transitif du verbe échouer en français. Mais cet emploi concerne un sens différent du verbe : celui de « toucher le fond et se retrouver arrêté », pour un navire. C’est le sens premier du verbe sous sa forme intransitive (le navire a échoué), mais c’est aussi le sens qu’on retrouve dans l’emploi transitif, sous forme inversée. Ainsi, le capitaine a échoué le navire signifie « le capitaine a fait échouer le navire », « le capitaine a fait en sorte que le navire échoue ».

Mais il faut noter que, en français moderne, la forme la plus courante dans ce sens premier de « toucher le fond et se retrouver arrêté » est la forme pronominale. On tira donc plus couramment le navire s’est échoué et le capitaine a fait s’échouer le navire.

Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, cependant, l’important est que l’équivalent anglais du verbe échouer ou s’échouer sous cette forme transitive ou pronominale n’est pas to fail. Une phrase comme le bateau s’est échoué (ou a échoué) sur un banc de sable devient the boat ran aground on (ou ran onto) a sandbank. Et une phrase comme il a échoué sa barque sur un écueil devient he ran his boat onto a reef.

Il n’y a donc aucune correspondance entre échouer et to fail dans les emplois transitifs ou pronominaux du verbe en français.

Pour réussir, la situation est différente en ce que l’anglais to succeed dans le sens de « connaître la réussite » n’existe que sous forme intransitive. Il n’y a pas, contrairement à to fail, d’emploi transitif du verbe construit à partir du même sens. (Le verbe to succeed est bien un verbe transitif en anglais, mais uniquement au sens de « succéder à » : he succeeded his father at the helm of the company.)

Et le plus intéressant est que, là où le français utilise le verbe réussir dans le sens contraire de celui d’échouer :

Il a réussi à son examen.

l’anglais n’utilise pas du tout to succeed, mais un autre verbe :

He passed the exam.

Ce verbe est évidemment un autre faux ami, puisque le verbe correspondant en français, à savoir passer, ne signifie pas « réussir », mais « participer à », « subir ». En français, passer un examen ne signifie pas « réussir à un examen » !

Cela ne manque pas de susciter une certaine confusion chez les anglophones. Au Canada francophone, d’ailleurs, on a tendance à éviter d’utiliser ce verbe passer dans son sens pourtant correct en français, de crainte que les anglophones à qui l’on s’adresse attribuent au verbe français passer le sens du verbe anglais to pass. C’est ce qui se passe quand on a une communauté linguistique minoritaire qui ploie sous la pression de la communauté majoritaire. Au lieu de demander aux anglophones de s’instruire un peu et d’apprendre que le verbe passer a un sens différent en français, on évite tout simplement d’utiliser le verbe, histoire de ne pas les embrouiller. C’est une attitude qu’il faut selon moi éviter, pour la raison très simple que la minorité a le droit d’exister, avec sa propre langue et ses propres faux amis. Si la majorité veut faire affaire avec la minorité et communiquer avec elle dans sa propre langue, elle doit faire l’effort d’apprendre cette langue de façon complète, dans toute sa subtilité et avec toutes ses différences.

Il reste à mentionner les emplois transitifs du verbe réussir en français. Contrairement à l’anglais to succeed, le verbe français existe bien sous une forme transitive dans un sens voisin de celui de la forme intransitive. Mais, dans la tournure transitive, la réussite concerne l’exécution et non simplement le résultat. On dira, par exemple :

Il a réussi son soufflé au fromage.

Pour exprimer la même idée en anglais, on ne peut utiliser le verbe to succeed (à moins de recourir à une périphrase très maladroite, comme he succeeded in creating his cheese soufflé). On emploie plutôt le substantif success, l’adjectif successful ou l’adverbe successfully. Ainsi, la façon la plus naturelle de parler d’un soufflé au fromage réussi en anglais sera de dire :

His cheese soufflé was a great success.

Il est à noter que cette phrase est ambiguë et pourrait aussi faire référence, non pas au caractère réussi du soufflé, mais au succès rencontré par ce soufflé auprès des convives. On évoquera dans un autre article la paire de faux amis que constituent les substantifs succès et success.

L’intéressant ici est que, pour l’idée de « réussite », ce qui est exprimé par un verbe en français est exprimé par un substantif en anglais. Nous avons déjà rencontré un phénomène semblable lorsque nous avons évoqué le faux ami compléter. Il faut savoir reconnaître que, parfois, la façon la plus naturelle d’exprimer une idée en français s’appuie sur une fonction grammaticale différente.

Pour terminer, je ne peux m’empêcher de mentionner que la différence entre réussir à et réussir a tendance à s’effacer en français moderne. J’ai ainsi entendu, pas plus tard qu’avant-hier, au journal télévisé, une mère de famille française parler du fait que sa fille avait « réussi son baccalauréat ». La tournure correcte serait ici « réussi au baccalauréat ». Mais la nuance de sens entre « obtenir le résultat souhaité » et « exécuter avec bonheur, avec succès » est sans doute un peu trop subtile et il est fort possible que, à terme, l’emploi transitif du verbe dans le sens du verbe intransitif (ou transitif indirect, selon le Robert) finisse par être considéré comme acceptable.

contribuer (to contribute)

Le verbe français contribuer et le verbe anglais to contribute ont dans une large mesure le même sens. Mais il existe des différences notables entre l’anglais et le français, en particulier dans la façon dont le verbe se construit.

La première différence concerne le complément du verbe. En anglais comme en français, le verbe peut être utilisé comme un verbe transitif indirect. En anglais, il se construit avec la préposition to. En français, il se construit avec la préposition à. Ainsi :

He contributed to his own downfall.

devient en français :

Il a contribué à sa propre chute.

Mais l’anglais est beaucoup plus souple que le français en ce qui concerne le type de complément d’objet indirect que le verbe accepte. En anglais, on peut « contribuer » à toutes sortes de choses, alors qu’en français, on contribue avant tout à un processus.

Ainsi, quand l’anglais dit :

He’ll be instrumental in managing the day to day financial responsibilities as well as contributing to the long term strategic objectives for the company.

il est impossible de dire en français :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également *aux objectifs stratégiques à long terme de la société.

Pourquoi ? Parce qu’un objectif n’est pas un processus. En français, on peut contribuer à des actions appliquées à un objectif, mais pas à un objectif lui-même. Si on y réfléchit bien, c’est la même chose en anglais. Mais pour une raison ou une autre, en anglais moderne, les gens ont tendance à prendre un raccourci et à ne pas exprimer le processus concerné.

En français, il faut donc expliciter ce qui est implicite en anglais. La phrase ci-dessus donnera donc quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

Bien entendu, rien n’interdit de penser que l’anglais sous-entendait plus que cela et impliquait également que la personne en question participerait à la définition de ces objectifs. On pourra donc aussi dire quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la définition et à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

On a ici une certaine liberté, puisque l’original anglais ne prend pas la peine d’expliciter le ou les processus auxquels la personne contribuera. Mais l’essentiel est que le complément de contribuer en français soit un groupe nominal décrivant un processus.

Dans le premier exemple donné plus haut, chute est bel et bien un processus. Il existe certes quelques exemples en français de tournures où le français autorise un raccourci plus ou moins comparable à celui que l’anglais autorise. On pourra ainsi dire :

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue.

On peut donc contribuer au bonheur. Le bonheur n’est peut-être pas un processus à proprement parler, mais ce qui est sous-entendu ici, c’est que l’argent contribue à faire le bonheur, à susciter le bonheur de la personne. Il y a donc là encore un processus.

Mais ce genre de raccourci est beaucoup plus rare en français et dans la plupart des cas, il sera impératif que le complément décrive un processus.

Parfois, le processus sous-entendu en anglais est vraiment vague, comme dans la phrase ci-dessous :

He is able to contribute to society.

Là encore, il est impossible de traduire littéralement :

Il est en mesure de *contribuer à la société.

La raison est que la société n’est pas un processus. On pourrait alors dire quelque chose comme :

Il est en mesure de contribuer au fonctionnement de la société.

Mais c’est un peu maladroit. On préférera dans ces cas-là utiliser une autre façon de contourner le problème, qui est de remplacer le verbe contribuer par l’expression apporter une contribution :

Il est en mesure d’apporter une contribution à la société.

Comme, dans cette tournure, la société devient le C.O.I. du verbe apporter et n’est plus directement le complément de contribuer, qui a été remplacé par le substantif contribution, le problème de l’explicitation du processus implicite ne se pose plus.

L’autre différence entre l’anglais to contribute et le français contribuer est plus évidente : le verbe anglais peut également se construire avec un complément d’objet direct. En anglais, on peut en effet « contribuer quelque chose à quelque chose », ce quelque chose étant la contribution qu’on apporte à l’autre chose (souvent une somme d’argent). Cette structure est inacceptable en français. Le verbe contribuer ne se construit jamais avec un C.O.D.

La question suivante, apparaissant sur un forum québécois, est donc inacceptable :

Est-ce que je peux *contribuer plus que ce que donne l’employeur ?

L’emploi de contribuer avec un C.O.D. est malheureusement une erreur assez répandue au Canada francophone.