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how + adjectif

L’adverbe interrogatif anglais how est lui-même un faux ami dans la mesure où on peut être tenté de le rendre par son équivalent apparent en français, comment (ou combien, équivalent français de how much / how many), dans toutes sortes de situations dans lesquelles cela n’est pas approprié.

J’ai déjà mentionné dans un article le cas de la structure to learn how to, dans laquelle il faut éviter de rendre le how par comment en français.

Mais le problème s’étend à toutes sortes d’autres utilisations de how en anglais, comme je l’ai déjà expliqué dans un autre article. Je m’intéresse aujourd’hui plus particulièrement à la structure how + adjectif, qui est de toute évidence impossible à traduire littéralement.

Quand l’anglais dit :

How big is this house?

on ne peut pas, bien entendu, dire en français :

*Comment grande est cette maison ?

ni même :

*Combien grande est cette maison ?

Il faut dire :

Quelle est la taille de cette maison ?

Mais il y a des situations où cette impossibilité est moins évidente et la tentation est grande d’utiliser comment en français comme équivalent de how. Voici une question extraite d’une page du site Web du ministère de la justice du gouvernement fédéral du Canada :

What is data preservation and how is it different from data retention?

Et voici ce qu’on trouve sur la page française équivalente :

Qu’est-ce que la conservation des données et *comment diffère-t-elle du stockage des données ?

Même si cela n’est pas aussi évident ici, le problème est semblable au premier exemple ci-dessus. La tournure à traduire est how different. Qu’il s’agisse d’une interrogative directe (comme ici) ou d’une interrogative indirecte, il est impossible de rendre cela par *comment différent ou *combien différent.

Et l’auteur de la version française de la page du ministère de la justice du Canada en est bien conscient. Mais sa tentative pour contourner le problème, avec la tournure *comment elle diffère, n’est pas plus naturelle en français. Elle reste un calque de la tournure en anglais, dans la mesure où elle persiste à utiliser l’adverbe interrogatif comment.

Or en français, ce n’est pas l’adverbe comment qu’on associe naturellement à l’adjectif différent ou au verbe différer. Si on tient à conserver l’adjectif ou le verbe, alors il faut utiliser la tournure en quoi. On dira donc :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi est-elle différente du stockage des données ?

ou encore :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi diffère-t-elle du stockage des données ?

Mais on peut aussi tout simplement recourir au substantif différence et changer complètement la tournure :

Qu’est-ce que la conservation des données et quelle est la différence avec le stockage des données ?

On voit que les options ne manquent pas. Mais comme toujours, pour rendre les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter du modèle anglais et résister à la tentation d’une traduction littérale ou semi-littérale.

Quand je parle de « traduction », je ne veux pas dire ici, bien entendu, que le problème se limite aux situations où le texte original est écrit en anglais et on cherche à le traduire (comme c’est le plus souvent le cas au gouvernement fédéral du Canada).

Il s’applique aussi à toutes les personnes plus ou moins bilingues qui vivent dans un environnement dominé par l’anglais et qui ont elles-mêmes assimilé les tournures anglaises au point qu’elles sont souvent tentées, plus ou moins inconsciemment, de les reproduire en français. Et il s’applique aussi aux francophones qui entendent de telles tournures fautives en français dans la bouche de leurs concitoyens ou de leurs collègues et sont eux-mêmes tentés de les reproduire à leur tour, alors qu’ils ne sont pas eux-mêmes aussi influencés par l’anglais.

to learn how to

Dans la continuité de ce que j’écrivais la semaine dernière au sujet de la fausse équivalence entre l’anglais how et le français comment, voici un cas particulier qui montre que deux mots peuvent être des faux amis non pas sur le plan sémantique, mais sur le plan grammatical, dans la façon dont ils se construisent et s’emploient dans la phrase.

L’anglais to learn et le français apprendre peuvent paraître équivalents et le sont à bien des égards. Mais le verbe anglais est très souvent utilisé avec how, dans une structure du type to learn how to do something.

Or on trouve trop souvent dans la bouche ou sous la plume de francophones au Canada une tendance à calquer directement cette structure en employant comment en français. Voici un exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada sur la sécurité au travail pour les jeunes travailleurs. En anglais, le texte dit :

You can learn how to work safely and better know your rights by reviewing Alberta’s New and Young Workers Web pages.

Et voici ce que dit la page française équivalente :

Vous pouvez *apprendre comment travailler de façon sécuritaire et mieux connaître vos droits en examinant les pages Web New and Young Workers (anglais seulement) du gouvernement de l’Alberta.

Je passe sur les autres aspects problématiques de cette traduction (en particulier l’adjectif sécuritaire) et je m’intéresse ici à la structure du verbe.

Est-il vraiment acceptable ici de construire le verbe apprendre avec comment ? Selon moi, la réponse est non. Là où l’anglais dit to learn how to something, le français dit normalement tout simplement apprendre à faire quelque chose. (C’est d’ailleurs une faute courante chez les francophones qui apprennent l’anglais de dire to learn to do something, sans le how.)

Vous me direz que les règles grammaticales ne sont en l’occurrence pas aussi strictes, même en français, et que, le verbe apprendre était un verbe transitif direct et la proposition infinitive comment travailler… formant une proposition complète, on devrait pouvoir l’utiliser dans la fonction de complément d’objet direct du verbe. Du point de vue de la grammaire générative, c’est peut-être vrai. Mais la réalité est qu’il existe déjà en français une structure reliant le verbe apprendre à une proposition infinitive, et cette structure utilise la préposition à et non comment. À moins de prétendre qu’il y ait une différence de sens entre apprendre à faire quelque chose et apprendre comment faire quelque chose, je ne vois pas comment on peut justifier ce calque de l’anglais au lieu de la structure normale en français.

Cela étant dit, dans l’exemple ci-dessus, je ne suis pas certain que la tournure avec à soit le bon choix non plus :

Vous pouvez apprendre à travailler de façon sécuritaire…

La structure n’est pas fausse, mais est-ce vraiment ce que l’anglais veut dire ? À mon avis, il y a une différence entre to learn how to do something au sens de « apprendre la technique / la méthode / le procédé / la marche à suivre pour faire quelque chose » et to learn how to do something au sens de « apprendre les conditions à respecter si l’on veut faire quelque chose ». En effet, dans l’exemple ci-dessus, ce que le jeune doit apprendre, c’est non pas à travailler, mais à respecter les conditions nécessaires pour que son travail se déroule dans des conditions sûres, sans danger.

Autrement dit, je pense que l’anglais utilise to learn how to work safely comme une sorte de raccourci pour dire quelque chose comme « to learn how to be safe when you are working ». Ce n’est pas le travail lui-même que le jeune doit apprendre, mais les consignes de sécurité s’appliquant à ce travail. Comme souvent en anglais, bien qu’il soit l’élément central du point de vue grammatical, le verbe (to work ici) n’est pas l’élément central du point de vue sémantique.

Or le français ne se prête pas aussi bien à ce genre de raccourci et il convient, à mon avis, d’expliciter les choses en replaçant l’élément central sur le plan sémantique en position centrale sur le plan grammatical.

Pour moi, il est donc plus naturel de dire en français quelque chose comme :

Vous pouvez apprendre ce qu’il faut faire pour travailler en toute sécurité…

On peut même carrément s’écarter davantage de l’original anglais et renoncer à utiliser le verbe apprendre :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail…

Cette tournure se prêterait d’ailleurs mieux à la coordination avec la deuxième moitié de la phrase :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail et sur vos droits en consultant les pages…

Ma conclusion est ici que, comme souvent, il faut se méfier des calques grammaticaux et oser changer de tournure ou même carrément de vocabulaire pour vraiment arriver à exprimer l’idée dans un français qui soit aussi naturel que possible — ce que le traducteur de cette page du gouvernement du Canada semble avoir été incapable de faire.

comment (how)

L’adverbe interrogatif how est vraiment utilisé à toutes les sauces en anglais et parfois dans des structures qui ne sont tout simplement pas naturelles en français. Prenons l’exemple suivant :

How do people behave in a professional learning community?

Étant donné la correspondance apparente entre l’adverbe interrogatif comment en français et l’adverbe interrogatif how en anglais, on risque de penser que la traduction d’une telle phrase en français va de soi :

Comment les gens se comportent-ils dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Une telle question n’est pas fausse en soi, mais elle n’est pas, selon moi, naturelle en français comme elle l’est en anglais. Pourquoi ? La réponse n’est pas évidente. Elle est peut-être liée à une préférence plus générale en français pour les formes nominales quand l’anglais privilégie les formes verbales.

Ainsi, dans le cas de la question ci-dessus, la formulation la plus naturelle en français est selon moi la suivante :

Quel est le comportement des gens dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Vous noterez que j’ai mis en gras non seulement le pronom interrogatif quel, mais également le substantif comportement. Pourquoi ? Parce que l’un ne va pas sans l’autre. C’est seulement en exprimant le concept de « comportement » — exprimé par un verbe en anglais (to behave) — par un nom en français (comportement) qu’on parvient à s’affranchir du recours à l’adverbe comment et qu’on obtient une structure plus naturelle en français.

Loin de moi l’idée que how ne se traduirait jamais par comment en français, bien entendu. Il suffit de mentionner l’exemple qu’on enseigne toujours aux débutants qui apprennent l’anglais :

How do you do?

La formule française correspondante est bien entendu :

Comment allez-vous ?

Mais je donnerai tout de suite un autre exemple, apparemment tout aussi simple, pour illustrer une nouvelle fois la différence possible entre les deux mots :

How are you feeling?

On pourrait penser qu’à une telle question correspond naturellement en français la question suivante :

Comment vous sentez-vous ?

Et ce n’est pas faux. Mais il est aussi tout à fait possible de dire, en français :

Que ressentez-vous ?

Ici, l’adverbe interrogatif en anglais ne débouche pas sur un pronom interrogatif et un substantif en français, mais sur un pronom interrogatif et un verbe.

Y a-t-il une différence de sens entre les deux questions en français ? C’est peut-être une question de contexte. La première est peut-être quelque chose qu’on entendra plus couramment comme formule de politesse, tandis que la seconde est peut-être plutôt une question qu’un médecin poserait à un malade, ou un examinateur au sujet d’un test — c’est-à-dire qu’on poserait quand on veut vraiment savoir ce que la personne ressent (au lieu de faire semblant de s’y intéresser, par politesse). Ou bien la première s’intéresse plutôt à des choses comme la douleur physique ou morale, tandis que la deuxième s’intéresse plutôt à des émotions, comme ce qu’on ressent lors de la contemplation d’un œuvre d’art.

Quoi qu’il en soit, ce que j’essaye de dire ici, c’est qu’il faut se méfier de l’anglais how et ne pas se précipiter systématiquement sur le français comment pour l’utiliser comme équivalent. Il y a des cas où l’équivalence existe bien. Il y en a d’autres où elle est moins évidente. Il y en a d’autres encore où elle n’est pas naturelle. Et il y en a d’autres enfin où elle est carrément trompeuse et où comment est à mon avis inacceptable en français.

Voici un autre exemple :

How does this explain your problem?

Il est inacceptable, à mon avis, de dire en français :

*Comment cela explique-t-il ton problème ?

Au lieu de cela, il faut dire :

En quoi cela explique-t-il ton problème ?

Pourquoi ? Parce que la question ne porte pas sur la « manière » d’expliquer, mais sur l’explication elle-même. C’est une nuance de sens un peu subtile, parce que, d’un certain point de vue, toute explication est une manière d’expliquer. Mais pour moi, la phrase en rouge n’est pas naturelle en français et est un calque trop évident de l’anglais.

Je dirai donc que, à certains égards, how et comment constituent une paire de faux amis et qu’il faut prendre l’habitude de s’en méfier et faire preuve d’une certaine vigilance dans l’emploi de comment en français.

Et je donnerai un dernier exemple pour terminer :

How did you empower your own employees?

Là encore, la traduction avec comment peut paraître évidente :

*Comment avez-vous renforcé les moyens d’action de vos propres employés ?

Mais pour moi elle n’est pas naturelle et la question qu’il faudrait vraiment poser est la suivante :

Qu’avez-vous fait pour renforcer les moyens d’action de vos propres employés ?

J’aurai l’occasion de revenir sur how et comment à plusieurs reprises sur ce site consacré aux faux amis, en particulier quand j’aborderai l’interrogative indirecte.

to have no idea

Dans le domaine des faux amis anglais-français qui sont des expressions et non des mots pris isolément, on trouve l’expression to have no idea. Il existe bien en français une expression utilisant la formule aucune idée, mais cette expression diffère de façon significative de l’expression anglaise sur le plan grammatical et syntaxique.

Pour commencer, prenons l’expression utilisée isolément. Mettons que quelqu’un vous pose une question, vous demande par exemple où se trouvent les clefs de la voiture. En anglais, vous pouvez répondre :

I have no idea.

En français, cependant, vous ne pouvez pas répondre :

Je *n’ai aucune idée.

Pourquoi ? Parce que, en français, l’expression se construit systématiquement avec un complément introduit par la préposition de. Si vous ne voulez pas répéter le complément, il faut donc au minimum utiliser le pronom en :

Je n’en ai aucune idée.

Les choses se compliquent lorsque le complément est explicité et exprimé sous la forme d’une interrogative indirecte :

I have no idea where the keys are.

Il n’est pas vraiment possible, en français (même si cela s’entend dans la langue familière), d’utiliser une tournure comme :

Je *n’ai aucune idée où se trouvent les clefs.

Et encore moins :

Je *n’ai aucune idée de où se trouvent les clefs.

La contraction n’arrange rien. La tournure suivante reste fautive :

Je *n’ai aucune idée d’où se trouvent les clefs.

Pourquoi ? C’est un problème qui relève d’une différence fondamentale entre l’anglais et le français pour ce qui est de l’emploi de l’interrogative indirecte. La grammaire anglaise est beaucoup plus flexible que le français et permet des interrogatives indirectes dans toutes sortes de contextes syntaxiques.

Par exemple, on peut dire quelque chose comme :

You have to make a decision about how you are going to get there.

Impossible en français de dire quelque chose comme :

Il faut que tu prennes une décision *sur comment tu vas t’y rendre.

Autrement dit, on ne peut pas combiner une interrogative indirecte avec une préposition qui ne peut introduire qu’un syntagme nominal. En français, on est obligé de tourner la phrase autrement, par exemple en rétablissant le verbe au lieu du nom d’action :

Il faut que tu décides comment tu vas t’y rendre.

Le retour au verbe, lequel peut se construire avec une interrogative indirecte, permet d’éviter le problème. On peut aussi remplacer l’interrogative indirecte par un syntagme nominal :

Il faut que tu prennes une décision sur la façon dont tu vas t’y rendre.

Le remplacement de l’adverbe interrogatif par un nom permet d’introduire une proposition relative et le tour est joué.

Pour revenir à to have no idea, comme l’équivalent français se construit avec la préposition de, il faut là aussi tourner les choses autrement. La solution est de remplacer l’adverbe interrogatif par un nom :

Je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouvent les clefs.

Tous les adverbes interrogatifs peuvent ainsi se remplacer par des noms : comment par la façon de, par l’endroit où, pourquoi par la raison pour laquelle, etc. (Il y a évidemment plusieurs synonymes possibles.) Lorsque l’interrogative indirecte utilise un pronom interrogatif, la situation est légèrement différente. Ainsi :

I have no idea which car to choose.

Ici encore, il est évidemment impossible en français de dire :

Je n’ai aucune idée *de quelle voiture choisir.

Il faut alors dire quelque chose comme :

Je n’ai aucune idée de la voiture que je vais choisir.

Ou bien utiliser carrément une autre tournure :

Je ne sais pas quelle voiture choisir.

Pour récapituler, to have no idea tout seul se rend par n’en avoir aucune idée, avec le pronom en obligatoire. Et to have no idea suivi d’une interrogative indirecte introduite par un adverbe interrogatif se rend par une structure où l’adverbe interrogatif est remplacé par un syntagme nominal. Pour have no idea suivi d’une interrogative indirecte introduite par un pronom interrogatif, il faut modifier la structure de la phrase ou bien carrément changer d’expression.

Certains diront peut-être que je pinaille et que l’expression n’avoir aucune idée peut être considéré comme une expression figée à valeur verbale et donc utilisée comme ne pas savoir, directement avec une interrogative indirecte, sans de. À ceux-ci, je répondrai que, pour qu’une expression devienne vraiment figée, il faudrait qu’elle ne puisse plus changer de forme. Or, comme on l’a vu avec le tout premier exemple, quand elle est utilisée seule sans complément explicite, l’expression exige le pronom en, qui vient s’insérer avant le verbe(n’en avoir aucune idée). L’expression n’est donc pas si figée que cela et ne pourra pas vraiment le devenir tant qu’on continuera à exiger ce pronom. Je dirai donc que, en français soigné, il vaut mieux continuer d’éviter l’interrogative indirecte directement après idée.

Nous aurons par ailleurs l’occasion de revenir sur le problème de l’interrogative indirecte, qui est en elle-même une fausse amie, dans le cadre d’autres articles.