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agir comme

J’ai parfois du mal à comprendre les recommandations du Bureau de la traduction. Selon cet organisme, en effet, la construction agir comme « est tout à fait correcte ». L’unique exemple donné pour justifier cette position est le suivant :

J’agis comme mandataire de M. Laporte.

Certes. Mais la question ne mérite-t-elle pas d’être examinée d’un peu plus près ? Ce n’est pas parce que le Grand Robert, par exemple, donne lui aussi comme exemple j’agis ici comme mandataire de M. X. que la construction se justifie dans toutes sortes de contextes.

La première chose à remarquer est la rubrique sous laquelle l’exemple apparaît dans l’article du Grand Robert. Le sens d’agir donné ici est celui de « se comporter dans l’action (de telle ou telle manière) ». Et on peut dire, effectivement, que, quand Y. est mandaté par X., il se comporte dans ses actes comme un mandataire. Ce sur quoi on met l’accent ici, c’est moins la fonction que le comportement.

Il y a toutes sortes de contextes, en revanche, où ce dont il est clairement question, c’est la fonction et en particulier son caractère officiel. Par exemple, quand l’anglais dit :

During in command, he also acted as President of the AFCEA Ottawa Chapter.

il me semble évident que ce qu’il veut dire, c’est non pas que l’individu en question s’est comporté comme un président, mais qu’il a bel et bien été officiellement président de l’organisme concerné pendant la période. Pourtant, voici ce que dit la version française du texte dit :

Pendant son Commandement, il a aussi *agit comme président pour le chapitre Ottawa de l’AFCEA.

Il est clair que cette traduction est bâclée : majuscule superflue à Commandement, faute d’orthographe flagrante dans agit

Ce qui m’intéresse ici, cependant, c’est que la construction agir comme est déplacée et sent l’anglicisme. On dira plutôt :

Pendant son commandement, il a aussi été président du chapitre d’Ottawa de l’AFCEA.

Dans une telle notice biographique, on ne s’intéresse pas vraiment à ce qu’il a fait, mais à ce qu’il a été, aux titres qui lui ont été décernés, aux fonctions qu’il a remplies.

Il y a certes sans doute des contextes où la différence de sens s’estompe et l’on se trouve dans la zone floue qui sépare les deux sens. C’est pour cela que le Bureau de la traduction et la base TERMIUM donnent aussi des équivalents français comme agir à titre de ou agir en qualité de.

Cela n’empêche pas de remarquer que le verbe agir, quelle que soit la construction dont il fait partie, n’est pas vraiment approprié dans tous les cas où l’anglais utilise to act as.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est de voir des francophones utiliser agir comme alors même que l’original anglais qu’ils traduisent n’utilise pas to act as. Dans cet autre extrait du site du ministère de la Défense nationale du Canada, on trouve en titre la question :

Who Can Be a Reference?

Et cela devient en français :

Qui peut *agir comme répondant(e) ?

En fait d’action, tout ce que fait le « répondant », c’est fournir des renseignements sur la personne. Difficile de voir, dans un tel contexte, ce qui justifie l’emploi d’une construction comme agir comme.

Toujours dans le domaine militaire, on trouve dans une autre biographie en anglais :

Col Stevens also serves as Director, Health Services Reserves.

Ici encore, pas d’action en anglais, mais un service. En français, pourtant, on a :

Le Col Stevens *agit également comme Directrice – Réserve des services de santé.

Mouais.

Suis-je vraiment le seul à trouver, dans une telle tournure (sans tenir compte des autres problèmes de la phrase), qu’on a l’impression que la personne en question a rempli ces fonctions par intérim ou à titre de remplaçante ?

En dépit de ce que dit le Bureau de la traduction, j’aurais donc tendance à recommander la méfiance vis-à-vis de l’emploi d’agir comme en français.

encourir (to incur)

L’anglais to incur et le français encourir ont de toute évidence la même origine latine, mais leur évolution a été différente et ils n’ont pas aujourd’hui le même sens, ce qui en fait une paire de faux amis.

Comme l’indique clairement le Robert, en français, encourir, c’est « se mettre dans le cas de subir (quelque chose de fâcheux) » et non « subir ». Quand on encourt une peine, par conséquent, on ne la subit pas, on s’y expose. On finira peut-être par la subir, mais ce n’est pas le sens du verbe encourir.

Il en va de même pour des frais ou des dépenses. Encourir des frais, ce n’est pas avoir à les payer, c’est « se mettre dans le cas » d’avoir à les payer.

Or, si l’anglais to incur a aussi a priori ce même sens, en réalité il est très souvent utilisé pour signifier simplement « subir ». C’est tout particulièrement vrai quand le verbe est conjugué au passé. Par exemple, quand un site de l’Agence du revenu du Canada dit en anglais :

The amount that you can claim depends on when you incurred the loss.

il est clair qu’il s’agit d’une perte d’argent qui a bel et bien été subie et non qu’on s’est simplement exposé à subir. La traduction française de ce site a donc bien raison de donner comme équivalent :

Le montant que vous pouvez demander dépend de la date où vous avez subi la perte.

Il serait impossible ici, selon moi, de dire la date où vous avez *encouru la perte, en particulier parce qu’il s’agit précisément de la date à laquelle on a perdu l’argent (et non à laquelle on s’est exposé à la perte de l’argent).

Ce qui est intéressant ici, c’est que les dictionnaires anglais que je consulte (Oxford, Merriam-Webster) ne semblent pas tenir compte explicitement de ce glissement de sens. Ils ne donnent comme définition que « to become liable or subject to », ce qui semble correspondre à la définition d’encourir en français. Il est vrai qu’ils disent aussi « to bring down upon oneself », ce qui semble décrire une situation déjà plus irréversible. Mais il me semble qu’ils devraient aller plus loin et traiter clairement to incur comme ayant deux sens distincts : un sens propre, qui serait le même que celui d’encourir en français, et un autre sens obtenu par glissement, dans laquelle la chose désagréable ou négative est plus qu’une éventualité à laquelle on s’expose et a bel et bien lieu.

Toujours pour cette même raison, dans le cas de dépenses, là où l’anglais dira expenses incurred, le français ne pourra pas utiliser *encourues et devra dire quelque chose comme dépenses engagées. Il s’agit en effet non pas de dépenses auxquelles on se serait exposé, mais de dépenses qu’on a eu à faire. La distinction paraît peut-être subtile, mais elle est importante, et les bons traducteurs savent éviter d’utiliser encourir en dehors des contextes (souvent littéraires) où le verbe est vraiment approprié.