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partager (to share)

L’emploi de partager en français comme le verbe to share est employé en anglais constitue un cas de faux ami exemplaire à plusieurs égards.

Pour commencer, on notera que la ressemblance entre partager et to share n’a rien d’évident de prime abord. Les deux mots n’ont rien de commun sur le plan étymologique. Comment se fait-il alors qu’on ait pu déboucher sur un problème de faux ami ?

La première raison est bien entendu qu’il y a une forte intersection entre les deux mots sur le plan sémantique. Oui, au sens propre de « diviser en parts qu’on peut distribuer », le verbe partager est bel et bien l’équivalent de l’anglais to share. Pour rendre une phrase comme :

I would like to share this pizza with you.

on dira bien en français :

J’aimerais partager cette pizza avec vous.

Jusque-là, l’ami n’est pas faux. Et comme la notion de partage est quelque chose de très répandu dans la société, les francophones qui apprennent l’anglais et les anglophones qui apprennent le français sont naturellement enclins à penser que partager est l’équivalent de l’anglais to share dans tous les cas.

Le problème se pose dès qu’on s’écarte du sens littéral de partage pour passer à des sens plus figurés en anglais. Or, comme le note Jacques Desrosiers dans une chronique de 2004 (« Pensez-y bien avant de partager vos opinions »), l’emploi de to share pour exprimer l’idée d’une simple communication de quelque chose à quelqu’un (sans idée de division en parts) est quelque chose d’assez récent, même en anglais :

Pauline Kael shares her thoughts on the movie.

Ici, l’idée n’est pas celle de la division d’un tout (les pensées de la journaliste) en parts. Pauline Kael ne va pas diviser ses pensées en plusieurs « morceaux » et en donner certaines à telle personne et d’autres à telle autre. Elle va simplement parler de ce qu’elle pense du film, dire ce qu’elle pense à ses lecteurs.

Le hic est que ce sens figuré de to share, lui-même encore relativement récent en anglais, n’existe tout simplement pas pour le verbe partager en français. On ne pourra donc pas dire :

Pauline Kael *partage ses réflexions sur le film.

La seule expression française qui utilise la racine du verbe partager et qui ait un sens équivalent à ce sens figuré de to share en anglais est l’expression faire part de :

Pauline Kael fait part de ses réflexions sur le film.

Mais c’est une tournure qui relève d’un français assez soutenu. Dans la langue courante, on dira plutôt tout simplement :

Pauline Kael évoque ses réflexions sur le film.

Ou encore :

Pauline Kael dit ce qu’elle pense du film.

Il existe une multitude de termes en français pour exprimer l’idée d’une communication. Ce rappel linguistique du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada en donne plusieurs exemples.

Nul besoin par conséquent d’importer un nouveau terme de l’anglais pour exprimer quelque chose qui se dit déjà si bien et si facilement de tant de manières différentes !

Il faut cependant noter qu’il existe bel et bien aussi en français des emplois figurés du verbe partager, dans lesquels l’idée de division en parts pour la distribution est là aussi effacée. Par exemple, on dira en français :

Je partage votre douleur.

Mais là, la relation est inversée, puisque c’est le sentiment de quelqu’un d’autre qu’on partage et non son propre sentiment ! Ce que le verbe partager exprime ici, c’est l’idée d’empathie. Il est intéressant de noter que, dans ce sens-là, l’anglais aura tendance à éviter to share et à utiliser plutôt quelque chose comme :

I feel your pain.

C’est peut-être précisément en raison du sens de communication de to share en anglais qu’on évite de dire « I share your pain » ici, parce que cela risquerait de déboucher sur un malentendu.

De même, il existe en français l’expression faire partager, qui renverse à nouveau la relation et se rapproche du sens figuré de l’anglais to share :

J’aimerais vous faire partager mon enthousiasme.

Cette tournure est effectivement en gros l’équivalent de l’anglais :

I would like to share my enthusiasm with you.

Mais on voit bien ici que le verbe partager lui-même (sans faire) continue de fonctionner dans le sens inverse du sens figuré de to share en anglais, puisque c’est l’interlocuteur qui doit « partager » (l’enthousiasme) et non le locuteur.

Ces divers sens figurés sont bien entendu une source de confusion pour les gens et c’est ce qui explique, en partie, la propagation du faux ami partager en français qu’on observe depuis plusieurs années maintenant.

Il ne fait pas de doute, pour moi, qu’un des principaux facteurs expliquant cette propagation et son accélération est la popularité croissante des outils informatiques et en particulier des structures appelées « réseaux sociaux », comme Facebook, MySpace, etc. La plupart de ces logiciels et de ces structures sont d’origine américaine et ils présentent tous des fonctionnalités servant à l’échange d’informations, d’images, de clips vidéo, etc. Les interfaces informatiques exigeant qu’on s’exprime en peu de mots, c’est bien souvent le verbe to share qui entre dans la conception des commandes de menu ou des boutons servant à cet échange.

Malheureusement, les gens qui sont chargés de traduire ces interfaces dans d’autres langues, comme le français, ne sont pas toujours des traducteurs professionnels et se laissent trop souvent tenter par des anglicismes qui ne correspondent pas à la réalité de l’usage des termes dans l’autre langue. Et c’est comme ça qu’on se retrouve, dans l’interface française d’un outil comme Facebook, avec un bouton intitulé… « Partager ». (Il y a tant de problèmes de langue dans les traductions françaises des interfaces des logiciels américains que, la plupart du temps, je préfère quant à moi utiliser ces logiciels dans leur langue d’origine. J’écris par exemple le présent article dans un logiciel dont l’interface est en anglais.)

Cela étant dit, l’anglicisme *partager est aujourd’hui si répandu qu’on le retrouve même, malheureusement, chez les traducteurs professionnels. Je viens justement de recevoir, par exemple, une communication en provenance du Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada (CTTIC), dans laquelle il est écrit noir sur blanc : « Je vous saurais donc gré de bien vouloir prendre quelques minutes pour partager votre opinion en répondant au questionnaire. »

Et c’est signé du président de l’organisme. Ouille. (Je suis prêt à lui accorder le bénéfice du doute et à envisager l’éventualité que la version française de sa communication bilingue ait pu avoir été rédigée par quelqu’un d’autre, mais quand même…)

Si même les traducteurs professionnels se laissent tenter, il y a de bonnes raisons de penser que la situation est grave.

Est-elle irréversible ? C’est difficile à dire… J’entends de plus en plus cet emploi fautif de partager non seulement au Canada français, mais même dans l’hexagone, principalement sous l’influence des réseaux sociaux. Mais je constate aussi que le phénomène reste encore, en France du moins, limité au domaine informatique. Comme je l’ai dit plus haut, il existe tant d’autres façons en français d’exprimer l’idée de communication, de transmission d’informations ou d’émotions que la nécessité d’élargir l’anglicisme *partager à d’autres domaines ne semble pas encore pour le moment se faire sentir.

Si un jour elle se manifeste et si l’emploi se répand vraiment dans tous les domaines, alors il faudra sans doute s’y plier et voir dans partager au sens anglais un nouvel « apport » de l’anglais au français moderne. En attendant, je recommande vivement aux personnes soucieuses de s’exprimer dans un français soigné et d’éviter les anglicismes de ne pas… partager l’enthousiasme de ceux qui utilisent déjà cet anglicisme à tour de bras.