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y compris (including)

Comme le note F. Lavallée de Magistrad, contrairement à l’anglais including, la tournure française y compris « comporte généralement une petite connotation de “contrairement à ce qu’on pourrait croire” ». On dira, par exemple, que le discours de tel ou tel orateur a touché l’ensemble de l’assistance, y compris les observateurs les plus blasés (dont on pourrait normalement s’attendre à ce qu’ils ne soient pas touchés par le discours).

L’anglais including peut lui aussi avoir à l’occasion cette connotation, mais il est aussi employé dans toutes sortes d’autres contextes, où cette connotation ne se retrouve pas vraiment. En revanche, les contextes où le français y compris n’a pas cette connotation sont plus rares. On peut donc bien dire qu’on a ici une paire de faux amis.

(Il est d’ailleurs assez révélateur de consulter le Grand Robert & Collins et de constater que, dans l’article consacré à including, même si le seul équivalent donné en français est y compris, la plupart des exemples donnés n’utilisent pas cette tournure ! Ceci montre bien combien il faut se méfier des articles des dictionnaires, en particulier des dictionnaires bilingues, qui sont souvent loin d’être suffisamment détaillés. Il est en tout cas impératif de lire tous les exemples.)

L’anglais utilise par exemple presque systématiquement including pour introduire l’énumération partielle ou complète des différents éléments formant un tout.

Quand l’énumération est partielle, pour éviter la connotation ci-dessus, on évitera de rendre including à l’aide d’y compris en français et on utilisera plutôt le relatif dont, l’adverbe notamment ou une autre tournure, comme parmi lesquels/lesquelles, etc. Ainsi, une phrase comme :

This year my students are studying several planets, including Mars, Venus and Earth.

deviendra en français non pas :

Cette année, mes élèves étudient plusieurs planètes, *y compris Mars, Vénus et la Terre.

mais :

Cette année, mes élèves étudient plusieurs planètes, dont Mars, Vénus et la Terre.

ou encore :

Cette année, mes élèves étudient plusieurs planètes, notamment Mars, Vénus et la Terre.

Strictement parlant, en anglais, comme l’explique le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada, « include or including refers to only part of a whole and suggests the list that follows is incomplete ». Mais en réalité, on rencontre très souvent des emplois où il est clair que ce qui suit constitue la liste complète des différents éléments du tout.

Quand l’énumération est complète, l’utilisation d’y compris est totalement hors de question, puisque la connotation évoquée ci-dessus implique entre autres que ce qui suit n’est qu’une partie (la partie inattendue) du tout.

Prenons l’exemple de cet intitulé sur un site de Transports Canada :

Human-powered pleasure craft (including canoes, kayaks, rowboats and rowing shells)

Je ne suis pas un spécialiste de la navigation « à propulsion humaine », mais il me semble que cette énumération fait à peu près le tour de la question. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la présence dans l’énumération des canots et des kayaks n’est pas inattendue !

Pour moi, la version française du site est donc problématique :

Embarcations de plaisance à propulsion humaine (*y compris canots, kayaks, embarcations à avirons et yoles)

Mais comme on ne peut pas utiliser y compris pour introduire une énumération complète, que faut-il dire ou écrire ? Pour moi, rien du tout :

Embarcations de plaisance à propulsion humaine (canots, kayaks, embarcations à avirons et yoles)

Même si l’on considère que la liste n’est pas complète et pourrait aussi inclure des embarcations comme le pédalo, le vélo nautique, etc., l’analyse reste la même : les exemples fournis ne sont pas inattendus et y compris ne va donc pas. Si l’on veut éviter que le lecteur pense que la liste est complète, on peut simplement ajouter un etc. à la fin :

Embarcations de plaisance à propulsion humaine (canots, kayaks, embarcations à avirons, yoles, etc.)

Selon le contexte, la liste (partielle ou complète) est insérée entre parenthèses ou introduite à l’aide d’un deux-points. Cela suffit à indiquer que les éléments énumérés constituent une partie ou l’intégralité de la liste des choses ou des personnes qui relèvent de la catégorie en question. Le seul problème reste alors de déterminer si la liste fournie est complète ou non. Comme l’anglais est (dans la réalité) ambigu, cela peut à l’occasion être problématique, surtout si l’on n’est pas spécialiste du domaine et on ne connaît pas l’intention de l’auteur du texte.

Parfois, pour éviter la connotation d’« inattendu », il faut tout simplement oser tourner la phrase autrement, de façon à ne pas avoir à rendre including en français. C’est pour cela qu’une ressource comme le lexique analogique du Bureau de la traduction fournit pour including toute une liste d’équivalents possibles. Il convient d’explorer cette liste et de s’en inspirer pour rendre de façon naturelle en français ce que les anglophones rendent couramment à l’aide du terme including, sans recourir à y compris, qui risque fort d’être un faux ami.

proactive

L’adjectif anglais proactive est assez typique de la tendance jargonnante des spécialistes de diverses disciplines, dont l’éducation, la psychologie, l’administration, etc. Le problème du jargon est que, évidemment, face à un texte anglais jargonnant qu’on doit rendre en français, la tentation de jargonner de façon équivalente est grande.

L’exemple typique que je donne ces jours-ci est celui de la majorité des sites Web du gouvernement fédéral du Canada. Ceux-ci ont presque tous, en effet, en bas à gauche, un encadré ou un simple lien intitulé « Proactive Disclosure » (voir par exemple le site de Santé Canada), qui renvoie à une section expliquant les dispositions prises pour assurer la transparence des services et la divulgation des informations (contrats ou subventions dépassant un certain seuil, dépenses, condamnations, etc.) :

The Government of Canada has implemented a requirement for the proactive disclosure of financial and human resources-related information by departments and agencies.

Quelle traduction les responsables des versions françaises de ces sites ont-ils choisie en français pour « Proactive Disclosure » ? Vous l’aurez deviné :

Le gouvernement du Canada a mis en œuvre une exigence pour la divulgation *proactive des informations liées aux finances et aux ressources humaines par les ministères et les organismes.

Beurk.

Il me paraît évident que proactif est ici un anglicisme de la plus belle espèce. Il figure certes dans le Grand Robert, par exemple, mais apparaît clairement accompagné de la mention « Anglic. ».

Un tel jargon anglicisé est-il vraiment nécessaire ou inévitable ? Le Grand Robert mentionne que ce terme serait forgé par analogie à réactif, pour exprimer l’idée opposée, tout comme proactive s’oppose à reactive en anglais. Le hic est que l’adjectif réactif lui-même est d’un usage assez restreint en français. On l’utilise certes dans le langage des sciences physiques (force réactive) et de l’électricité (circuit réactif) et dans celui de la psychologie (et on utilise le substantif réactif en chimie, bien entendu).

Mais de là à prétendre que l’adjectif réactif ferait partie de la langue courante et qu’il serait donc justifié d’adopter son contraire apparent, il y a quand même un grand pas. Prenons la citation mentionnée par le Grand Robert dans l’article proactif : « un système de gouvernance nous permettant d’être à la fois proactifs et réactifs face aux évolutions du marché du travail ». Est-ce vraiment là un exemple de quelque chose qui se dirait de façon naturelle en français ? Cela me paraît être un exemple typique de jargon de fonctionnaire ou d’homme d’affaires.

Le problème ici, comme souvent, est que, dans un cas (reactive) comme dans l’autre (proactive), il n’existe pas vraiment d’équivalent adjectival direct dans la langue française courante. Il faut recourir à une périphrase. La tournure qui se rapproche le plus de l’adjectif anglais proactive en français est prendre les devants — qui est évidemment une tournure verbale se prêtant difficilement à l’adjectivation.

Cela veut dire qu’il faut, comme toujours, tourner les choses autrement et c’est apparemment trop demander pour un assez grand nombre de locuteurs et même de traducteurs.

Prenons l’exemple suivant, tiré d’une description de poste et évoquant l’une des tâches que le titulaire de poste doit assumer dans le cadre de ses fonctions :

Establish and maintain proactive linkages and relationships with other services.

Il me paraît abusif de prétendre qu’on peut vraiment dire en français quelque chose comme :

Établir et entretenir des relations et des liens proactifs avec les autres services.

Que veut-on dire ici ? Simplement que le titulaire du poste doit prendre les devants et nouer des liens ou des relations sans attendre que le besoin s’en fasse sentir. J’aurais donc tendance à faire de cette idée de « prendre les devants » l’élément central de la proposition, quitte à bouleverser quelque peu l’ordre des éléments :

Prendre les devants pour établir et entretenir des liens et des relations avec les autres services.

N’est-ce pas là quelque chose qui se dit plus naturellement en français et qui a le mérite de ne pas recourir à un anglicisme ?

Pour le cas de l’encadré « Divulgation proactive » des sites du gouvernement du Canada, l’une des excuses est probablement qu’il fallait un intitulé qui tienne en peu de mots, qui n’utilise qu’un nombre limité de caractères dans ce coin inférieur gauche des pages Web (quoiqu’on note fréquemment dans le même contexte des éléments nettement plus longs qui s’étalent sur deux ou même trois lignes, sans que cela semble gêner).

Mais alors, pourquoi ne pas oser quelque chose de tout simple, comme « Transparence » ? C’est clair et court et cela en dit sans doute au moins autant que « Divulgation proactive ». Et l’explication mentionnée au début du présent article pourrait être formulée de façon beaucoup moins jargonnante :

Le gouvernement du Canada impose désormais aux ministères et aux organismes de faire preuve de transparence et de divulguer les informations liées aux finances et aux ressources humaines.

On pourrait aussi utiliser ici « prendre les devants », mais il me semble inutile d’insister sur l’aspect chronologique.

Évidemment, d’aucuns diront que je vais trop loin ici en m’écartant de l’original. Il est vrai qu’on pourrait avancer l’argument que, si nos administrateurs choisissent de s’exprimer à l’aide d’un jargon en anglais, le devoir du traducteur est d’adopter un jargon équivalent en français. Mais il y a jargon et jargon. Le jargon de la traduction ci-dessus est un jargon bourré d’anglicismes. Pour rester plus proche du jargon anglais, je tolérerais à la limite quelque chose comme :

Le gouvernement du Canada impose une exigence de divulgation par anticipation des informations liées aux finances et aux ressources humaines par les ministères et les organismes.

Mais je n’irais pas plus loin et je ne vois vraiment pas la nécessité d’introduire dans la langue française un adjectif (proactif) qui ne sera jamais quelque chose qui se dira naturellement et qui sera toujours un anglicisme de jargonneur.

compare and contrast

L’expression compare and contrast est fréquemment utilisée en anglais et constitue un faux ami si on essaye de la traduire littéralement. À cet égard, l’examen des diverses tentatives faites par les traducteurs, en particulier ceux qui œuvrent pour le gouvernement fédéral du Canada, est assez instructif.

Tout d’abord, il faut noter ce qui est à la source du problème et complique la situation : c’est que le verbe to contrast n’a pas d’équivalent direct en français. Les dictionnaires bilingues ne sont pas d’un grand secours. Le lexicographe sera naturellement tenté de trouver un équivalent français aussi proche que possible, à la fois lexicalement et grammaticalement, du verbe transitif anglais et proposera donc des choses comme les formes verbales transitives opposer ou mettre en opposition. Mais conviennent-elles vraiment ?

À mon avis, la réponse est non. Voici un premier exemple tiré d’un site du gouvernement fédéral du Canada :

Describe, compare and contrast in detail two events, jobs or procedures.

Et voici ce que contient la version française du site :

Décrire, comparer et mettre en opposition de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures.

Ce n’est évidemment pas complètement faux, mais y a-t-il un seul locuteur français pour trouver naturelle une telle structure en français ? Le simple fait de vouloir à tout prix choisir des verbes transitifs directs, pour pouvoir les coordonner tous à la file au début de la phrase avant d’indiquer le complément d’objet direct, est généralement signe de faiblesse dans la traduction, parce que la coordination est rarement aussi facile en français, du fait que les éléments qu’on veut coordonner sont souvent hétérogènes sur le plan grammatical, comme on a déjà eu l’occasion de l’évoquer dans d’autres articles.

Comme comparer et mettre en opposition n’est pas une tournure naturelle en français, les traducteurs un peu plus exigeants essayent de trouver autre chose. Voici un autre exemple, de l’Agence de la santé publique du Canada cette fois :

Compare and contrast innate and adaptive immunity.

Et voici son équivalent français :

Comparer et distinguer l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Ce n’est pas vraiment mieux !

Et un autre, toujours de la même source :

How do quantitative and qualitative evidence compare and contrast?

En français, ça donne :

Quel est le classement de ces deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative), l’une par rapport à l’autre, en ce qui concerne les meilleures preuves d’efficacité ?

Ouille ouille ouille ! Ça se gâte.

D’autres traducteurs finissent par renoncer :

Compare and contrast conventional and alternative energy sources with respect to criteria such as availability, renewability, cost and environmental impact;

En français, on trouve :

Comparer les sources d’énergie conventionnelles et de remplacement à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Autrement dit, la deuxième moitié de l’expression est passée à la trappe !

C’est une attitude qui se défend. Après tout, une vraie comparaison devrait englober la « mise en opposition » des choses qu’on compare. C’est une situation un peu comparable à celle du fameux and/or que tant de personnes persistent à vouloir utiliser en anglais (et qui se voit de plus en plus en français du même coup, sous la forme et/ou), alors que, par définition, la conjonction or en anglais (ou en français) n’est pas exclusive et englobe la possibilité que les deux éléments coordonnés soient vrais (ou existent) en même temps.

Cela dit, il existe à mon avis une tournure française qui correspond assez bien au compare and contrast anglais et à laquelle aucun des traducteurs cités ne semble avoir songé… C’est tout simplement la formule les points communs et les différences. Elle dit bien exactement ce que compare and contrast veut dire, à savoir qu’on veut déterminer à la fois en quoi les choses comparées sont semblables et en quoi elles sont différentes.

Le seul hic est que cette formule n’est pas un verbe. Alors oui, il faut oser tourner les choses un peu autrement… Dans les différents exemples ci-dessus, cela pourrait ainsi donner, pour le premier :

Décrire de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures, en en soulignant les points communs et les différences.

Pour le deuxième :

Indiquer les points communs et les différences entre l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Pour le troisième :

Quels sont les points communs et les différences entre les deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative) ?

Et pour le dernier :

Mettre en évidence les points communs et les différences entre les sources d’énergie conventionnelles et les sources d’énergie de substitution à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Il me semble que l’expérience est concluante. Dans tous ces cas où l’anglais utilise compare and contrast, le français s’accommode très bien d’une structure tournant autour de la formule les points communs et les différences. Je ne crois donc pas trop m’avancer en déclarant que cette formule est bel et bien l’équivalent français de l’expression anglaise. Elle n’est peut-être pas aussi idiomatique et figée et n’est donc pas vraiment une expression française à proprement parler, mais elle fait parfaitement l’affaire dans tous les exemples mentionnés ci-dessus.

Coordination et prépositions [1]

Le passage de l’anglais au français pose souvent des problèmes liés à la coordination et à l’utilisation de prépositions.

Le cas qui m’intéresse aujourd’hui est celui de la coordination de verbes qui sont tous transitifs directs en anglais, mais dont les équivalents français ne sont pas tous transitifs directs.

Voici un exemple typique :

What will change is that you’ll soon enter, access and manage all of this information on TIENET.

Les trois verbes anglais utilisés ici (to enter, to access et to manage) sont tous trois transitifs, de sorte qu’il est facile de les coordonner et d’éviter de répéter le complément d’objet direct (all this information).

Malheureusement, parmi ces trois verbes, deux ont un équivalent français qui est lui aussi transitif (to enter = saisir et to manage = gérer), mais l’équivalent français du troisième (to access) est un verbe transitif indirect : accéder à + quelque chose.

Que faire alors pour reproduire la coordination en français ? Il est impossible de calquer directement la syntaxe anglaise et d’écrire :

Ce qui va changer, c’est que vous allez bientôt *saisir, accéder à et gérer toutes ces informations sur TIENET.

La règle générale en français dans le domaine de la coordination est en effet qu’il est impossible de coordonner des éléments hétérogènes. Lorsqu’on veut coordonner plusieurs éléments dans une phrase en français, il faut que ces éléments soient homogènes et se construisent de façon identique sur le plan grammatical. Comme accéder est transitif indirect et exige la préposition à et que saisir et gérer sont transitifs directs, la coordination telle qu’elle se présente ci-dessus est impossible. (On ne peut pas séparer la préposition de ce qui la suit.)

Il existe plusieurs solutions au problème, qui sont plus ou moins élégantes et naturelles en français.

La première consiste à tricher en changeant l’ordre des éléments coordonnés de façon à ce que l’élément qui exige une préposition (accéder ici) se retrouve à la fin de la liste et que sa préposition ne soit donc plus séparée du complément :

Ce qui va changer, c’est que vous allez bientôt *saisir, gérer et accéder à toutes ces informations sur TIENET.

Pour moi, cependant, cette solution n’est pas acceptable, parce que, en français, cette structure implique que les trois verbes coordonnés se construisent tous avec la préposition à, ce qui est évidemment faux.

La deuxième solution consiste à respecter strictement la règle qui veut qu’on ne coordonne que des éléments compatibles et à répéter donc le complément deux fois :

Ce qui va changer, c’est que vous allez bientôt saisir et gérer toutes ces informations et accéder à ces informations sur TIENET.

Ce n’est pas faux, mais c’est malheureusement très lourd et maladroit et cela force aussi à changer l’ordre de la coordination, ce qui n’est pas toujours souhaitable.

La solution que je privilégierais ici est de remplacer le verbe transitif indirect accéder à par un verbe transitif à peu près synonyme. Dans ce cas particulier, je dirais quelque chose comme :

Ce qui va changer, c’est que vous allez bientôt saisir, consulter et gérer toutes ces informations sur TIENET.

Le verbe consulter est ici, pour moi, à peu près synonyme d’accéder à. Je note d’ailleurs que l’anglais à tendance à utiliser le verbe to access plus fréquemment que le français utiliser accéder. Mon impression est que accéder est plus souvent utilisé au sens propre en français (celui d’un accès physique à un lieu), alors que to access est très souvent utilisé en anglais dans un sens figuré. (Les informations ne sont pas un lieu auquel on accède physiquement.)

Comme souvent, il faut donc ici oser s’écarte quelque peu d’une traduction littérale pour produire quelque chose qui est à la fois plus naturel et moins lourd en français.

Mais il faut bien aussi reconnaître que la solution proposée ici est propre à l’exemple particulier fourni. Il n’y a pas de solution universelle qu’on puisse appliquer dans tous les cas. Il est fort possible, par exemple, de rencontrer en anglais une phrase coordonnant des éléments hétéroclites pour lesquels il est impossible de trouver une série d’éléments homogènes correspondants en français. Après tout, il existe de nombreux verbes qui sont transitifs directs dans une langue et transitifs indirects dans l’autre. Ils n’ont pas tous des synonymes qui relèvent de la même catégorie grammaticale en français.

Dans ce cas, on retombe sur la solution précédente, qui oblige à faire des répétitions et à alourdir le texte. Il convient, cependant, d’éviter cette lourdeur dans la mesure du possible.

how + adjectif

L’adverbe interrogatif anglais how est lui-même un faux ami dans la mesure où on peut être tenté de le rendre par son équivalent apparent en français, comment (ou combien, équivalent français de how much / how many), dans toutes sortes de situations dans lesquelles cela n’est pas approprié.

J’ai déjà mentionné dans un article le cas de la structure to learn how to, dans laquelle il faut éviter de rendre le how par comment en français.

Mais le problème s’étend à toutes sortes d’autres utilisations de how en anglais, comme je l’ai déjà expliqué dans un autre article. Je m’intéresse aujourd’hui plus particulièrement à la structure how + adjectif, qui est de toute évidence impossible à traduire littéralement.

Quand l’anglais dit :

How big is this house?

on ne peut pas, bien entendu, dire en français :

*Comment grande est cette maison ?

ni même :

*Combien grande est cette maison ?

Il faut dire :

Quelle est la taille de cette maison ?

Mais il y a des situations où cette impossibilité est moins évidente et la tentation est grande d’utiliser comment en français comme équivalent de how. Voici une question extraite d’une page du site Web du ministère de la justice du gouvernement fédéral du Canada :

What is data preservation and how is it different from data retention?

Et voici ce qu’on trouve sur la page française équivalente :

Qu’est-ce que la conservation des données et *comment diffère-t-elle du stockage des données ?

Même si cela n’est pas aussi évident ici, le problème est semblable au premier exemple ci-dessus. La tournure à traduire est how different. Qu’il s’agisse d’une interrogative directe (comme ici) ou d’une interrogative indirecte, il est impossible de rendre cela par *comment différent ou *combien différent.

Et l’auteur de la version française de la page du ministère de la justice du Canada en est bien conscient. Mais sa tentative pour contourner le problème, avec la tournure *comment elle diffère, n’est pas plus naturelle en français. Elle reste un calque de la tournure en anglais, dans la mesure où elle persiste à utiliser l’adverbe interrogatif comment.

Or en français, ce n’est pas l’adverbe comment qu’on associe naturellement à l’adjectif différent ou au verbe différer. Si on tient à conserver l’adjectif ou le verbe, alors il faut utiliser la tournure en quoi. On dira donc :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi est-elle différente du stockage des données ?

ou encore :

Qu’est-ce que la conservation des données et en quoi diffère-t-elle du stockage des données ?

Mais on peut aussi tout simplement recourir au substantif différence et changer complètement la tournure :

Qu’est-ce que la conservation des données et quelle est la différence avec le stockage des données ?

On voit que les options ne manquent pas. Mais comme toujours, pour rendre les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter du modèle anglais et résister à la tentation d’une traduction littérale ou semi-littérale.

Quand je parle de « traduction », je ne veux pas dire ici, bien entendu, que le problème se limite aux situations où le texte original est écrit en anglais et on cherche à le traduire (comme c’est le plus souvent le cas au gouvernement fédéral du Canada).

Il s’applique aussi à toutes les personnes plus ou moins bilingues qui vivent dans un environnement dominé par l’anglais et qui ont elles-mêmes assimilé les tournures anglaises au point qu’elles sont souvent tentées, plus ou moins inconsciemment, de les reproduire en français. Et il s’applique aussi aux francophones qui entendent de telles tournures fautives en français dans la bouche de leurs concitoyens ou de leurs collègues et sont eux-mêmes tentés de les reproduire à leur tour, alors qu’ils ne sont pas eux-mêmes aussi influencés par l’anglais.

Adjectif et structure du groupe nominal

Il m’arrive régulièrement, dans mon travail de traducteur, de rencontrer des listes d’éléments textuels qui s’appuient souvent, en anglais, sur la capacité qu’a cette langue d’exprimer de nombreuses informations sous forme condensée, en particulier en raison de conventions grammaticales concernant la forme et la place de l’adjectif dans le groupe nominal.

Voici l’exemple d’une liste que je rencontre aujourd’hui même :

• Monitoring and evaluation
Annual planning and priority setting
• Regular public reporting

Ce qui m’intéresse ici en particulier, c’est le deuxième élément. Il est clair pour moi que l’adjectif annual s’applique à l’ensemble du groupe nominal, c’est-à-dire aux deux substantifs coordonnés, planning et priority setting.

Ceci peut poser problème quand il s’agit de rendre un tel élément en français. En effet, en français, l’adjectif se place généralement après le substantif et s’accorde en genre et en nombre avec le ou les substantifs qu’il qualifie.

Si on cherchait donc à traduire littéralement cet élément qui m’intéresse, cela donnerait quelque chose comme :

• planification et définition des priorités *annuelles

Il va sans dire que c’est éminemment bancal, et même ambigu, puisque, priorités ayant le même genre et le même nombre que les substantifs coordonnés planification et définition, on ne sait plus, à la lecture d’une telle expression, ce que annuelles qualifie vraiment. (L’anglais souffre lui-même, bien entendu, de ses propres problèmes d’ambiguïté, puisque la position de l’adjectif et l’absence d’accord font qu’on ne peut pas être certain — dans cet exemple — de savoir si l’adjectif s’applique aux deux substantifs coordonnés ou seulement au premier. Ce qui permet de décider, c’est le contexte.)

Comment s’en sortir ici pour rendre une telle coordination en français ? Il faut, selon moi, comme souvent, oser s’écarter de la traduction littérale et adopter une structure correspondant à ce qu’on dirait plus naturellement en français, tout en se gardant bien sûr de déformer l’original anglais. Dans ce cas particulier, j’aurais tendance à adopter l’approche suivante :

travail annuel de planification et de définition des priorités

Comme on le voit, j’ai ici opté d’expliciter l’implicite, ce à quoi s’applique vraiment l’adjectif annuel, à savoir la combinaison des deux substantifs, que je choisis d’exprimer à l’aide du substantif travail. (On pourrait aussi dire quelque chose comme processus ou démarche.)

Bien entendu, cette explicitation de l’implicite rallonge le texte. Mais c’est inévitable. Il y a toutes sortes de considérations (lexique, grammaire, etc.) qui font que, pour rendre naturellement en français ce que dit l’anglais, il faut en moyenne un texte qui est plus long de 20 à 25 pour cent. C’est une réalité universellement reconnue et acceptée, sauf par des gens comme les graphistes et autres prétendus spécialistes en communication, en particulier au Canada, qui prétendent parfois pouvoir imposer aux francophones des limites d’espace et de nombre de mots qui sont acceptables en anglais mais absurdes en français. (J’ai rencontré plusieurs personnes de cette catégorie au fil de ma carrière de traducteur.)

Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, ce qui est un faux ami, ce n’est pas un mot particulier, mais bel et bien la fonction grammaticale de l’adjectif, qui semble être comparable en anglais et en français, alors qu’elle présente des différences fondamentales (place, accords, etc.), dont l’impact peut rejaillir sur toute la phrase ou du moins sur tout le syntagme dont l’adjectif fait partie.

Ces différences font souvent que, pour exprimer les choses en français, il faut éviter de se laisser influencer par la grammaire anglaise et s’efforcer de trouver une façon naturelle de dire les choses dans la langue dans laquelle on parle, quelles que soient les considérations relatives à l’espace ou au nombre de mots qu’on essaye, par ignorance, de nous imposer.

Superlatif et fonction grammaticale

Il y a quelques semaines, j’ai écrit un premier article sur l’emploi du superlatif en anglais et sur le fait que, pour rendre le sens de ce superlatif de façon naturelle en français, il fallait parfois oser bouleverser la structure de la phrase et détacher le superlatif de son contexte syntaxique immédiat en anglais pour, par exemple, en faire un complément circonstanciel en tête de phrase, dans lequel il est même possible de laisser complètement tomber l’emploi du superlatif sans perdre le sens de l’original anglais.

Voici un autre exemple se rapportant à l’emploi du superlatif en anglais et exigeant là encore un bouleversement syntaxique pour exprimer le sens de la phrase de la façon la plus naturelle possible en français.

L’exemple dont je m’inspire est tiré d’un document de toute évidence rédigé en anglais et traduit par la suite en français, comme c’est très souvent le cas pour les documents qui doivent être disponibles dans les deux langues officielles au Canada. En anglais, la phrase est la suivante :

The lives of those enforcement officers “on the beat” are best protected by timely, reliable information.

(Il s’agit d’un document sur les forces de police et les informations dont elles disposent.)

Et voici ce que le traducteur a pondu en français :

Des renseignements fiables et opportuns *permettront de mieux protéger la vie des policiers sur le terrain.

Passons pour commencer rapidement sur le fait que le traducteur utilise en français un comparatif pour rendre le superlatif anglais, ce qui est déjà en soi problématique. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est la syntaxe.

L’effort pour ne pas produire un calque syntaxique complet de l’anglais est certes louable. Ainsi, le traducteur a fait l’effort d’éliminer le passif si courant en anglais et de produire une tournure active, qui est plus normale en français.

Mais on est encore loin, malheureusement, d’une phrase naturelle en français. (Je mets en gras et marque avec un astérisque le contexte grammatical immédiat du comparatif, mais c’est en fait toute la phrase qui est problématique.)

La meilleure façon d’expliquer le problème sur le plan syntaxique est sans doute de donner ce qui, selon moi, constituerait une traduction beaucoup plus naturelle de cette phrase :

La meilleure façon de protéger la vie des policiers sur le terrain est de s’assurer qu’ils disposent de renseignements fiables en temps opportun.

Ici, non seulement j’élimine le passif, ce qui est bien entendu indispensable, mais je prends le superlatif (best en anglais, meilleure en français) et je le mets en tête de phrase, parce que c’est bel et bien sur ce superlatif que repose tout le sens de la phrase. On rejoint ici quelque chose que j’évoquais déjà dans un autre article, à savoir l’importance de l’ordre des mots dans la phrase, pour respecter non seulement la grammaire française, mais surtout l’ordre naturel dans lequel la phrase doit en quelque sorte « dérouler son sens » de façon à bien mettre en son cœur même le message essentiel qu’elle cherche à véhiculer.

Le message concerne ici la fiabilité et la disponibilité en temps opportun des renseignements dont les agents de police se servent dans leur travail sur le terrain. Et ce que la phrase cherche à dire, c’est que c’est en garantissant cette fiabilité et cette disponibilité en temps opportun qu’on offrira aux agents de police les conditions de travail les plus sûres. Autrement dit, la phrase dit deux choses : d’une part que, de toute évidence, il faut faire du mieux possible pour protéger la vie des agents de police et que, d’autre part, pour cela, la meilleure chose qu’on puisse faire est de leur fournir des renseignements fiables et disponibles en temps opportun.

Ma traduction ne va pas jusqu’à éclater l’original anglais pour en faire deux propositions séparées en français, comme je viens de le faire dans ma paraphrase. Mais elle prend le superlatif, qui a la forme d’un adverbe en anglais (best) pour en faire un syntagme nominal (la meilleure façon) qui dénote explicitement cette fonction d’adverbe (façon) et surtout qui en fait le sujet même de la phrase, de façon à ce que cette phrase devienne la réponse à une question implicite du genre : « Sachant qu’il faut protéger la vie des policiers, quelle est la meilleure façon de procéder ? »

On pourrait aussi envisager une traduction comme la suivante :

C’est en s’assurant que les policiers sur le terrain disposent de renseignements fiables en temps opportun qu’on leur offrira la meilleure protection possible.

J’aime moins cette tournure, parce qu’elle rejette à nouveau la question de la protection en fin de phrase (ce qui rend la traduction plus proche, à cet égard, de l’original anglais), mais elle me semble également acceptable, du fait de l’emploi de la mise en relief.

La traduction française que je cite en rouge ci-dessus, en revanche, me paraît inacceptable. Elle n’est bien sûr pas grammaticalement fausse, mais elle fait de la fiabilité et de la disponibilité en temps opportun des renseignements le sujet de la phrase, alors que celui-ci devrait la question de la protection des policiers (ou que cette question devrait à tout le moins se situer au cœur de la syntaxe, comme avec la tournure emphatique dans ma deuxième traduction en bleu.)

Je note aussi, au passage, la nécessité, une fois de plus, d’expliciter l’implicite en français. Quand l’anglais dit simplement by timely, reliable information, il me paraît indispensable d’introduire une structure plus complète et plus explicite en français, avec un verbe comme disposer ou offrir ou encore un substantif comme disponibilité. On ne peut pas se contenter de dire, en français « des renseignements fiables en temps opportun » pour exprimer l’idée de disposer de tels renseignements.

C’est là un autre problème majeur, selon moi, dans la traduction figurant ci-dessus en rouge.

La conclusion ici est qu’il faut non seulement oser expliciter l’implicite, mais aussi bouleverser la syntaxe de la phrase, non seulement pour éviter l’abus de tournures comme le passif, mais pour aller plus loin encore et vraiment donner à l’élément central du sens de la phrase la place centrale qu’il doit avoir dans la structure de la phrase. C’est quelque chose que l’anglais n’exige pas, entre autres en raison de différences d’intonation qui permettent de mettre l’accent un peu partout, ce qui est évidemment hors de question en français.

Verbe ou adverbe ? [2]

J’ai déjà évoqué dans un autre article le fait que, pour exprimer les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter d’une traduction littérale de l’anglais (quand on est traducteur) ou ne pas se laisser influencer par la grammaire anglaise (quand on est simple locuteur) et ne pas chercher systématiquement à exprimer ce qui s’exprime à l’aide d’un adverbe en anglais à l’aide d’un adverbe en français.

Voici un autre exemple, tiré d’une grille d’évaluation pour les directeurs d’école :

Skillfully and eloquently communicates his goals

Il ne s’agit pas d’une phrase complète, mais simplement d’une façon abrégée de décrire une des qualités recherchées dans le travail d’un directeur d’école.

Dans une telle tournure, l’anglais utilise volontiers le verbe (ici to communicate) pour décrire la tâche et des adverbes (ici skillfully et eloquently) pour décrire les qualités qu’on recherche dans le travail du directeur.

Face à cet énoncé anglais (ou simplement si on est trop influencé par la grammaire anglaise dans sa façon de penser et de s’exprimer), on pourrait être tenté de produire un calque comme celui-ci :

Communique ses buts avec habileté et éloquence

Les adverbes deviennent un complément circonstanciel de manière et se placent après le C.O.D., mais à part cela, il n’y a pas de modification de la structure grammaticale de l’énoncé par rapport à l’original anglais.

Et le résultat produit n’est pas faux. (Notez que je n’ai pas mis d’astérisque.)

Mais selon moi, il ne s’agit pas de la façon la plus naturelle de dire la même chose en français. En effet, pour moi, c’est la qualité du travail qui est l’aspect le plus important ici (puisqu’il s’agit d’une grille d’évaluation du travail du directeur). Or, avec une telle tournure en français, cet élément qui est le plus important se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel et en fin d’énoncé. Cela tend à affaiblir l’impact de l’énoncé et à mettre trop l’accent sur la tâche elle-même (communiquer) au détriment de la qualité de son exécution.

J’aurais donc plutôt tendance à rendre cet énoncé de la façon suivante :

Fait preuve d’habileté et d’éloquence quand il s’agit de communiquer ses buts

Grâce à ce renversement, la qualité du travail fait désormais partie du premier groupe grammatical de l’énoncé, à savoir le groupe verbal, et c’est le contexte (la tâche) qui se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel. C’est l’ordre plus naturel des choses et c’est l’ordre dans lequel elles se présentent également en anglais, puisque les adverbes viennent naturellement avant le verbe dans cette langue.

On est ici dans le domaine des faux amis les plus pernicieux, c’est-à-dire des faux amis qui concernent des aspects fondamentaux de la langue, comme la fonction grammaticale et la position dans la phrase. Ce sont à mon avis ceux dont il faut se méfier le plus (même si bien entendu les faux amis lexicaux ont leur importance) et ils sont loin d’être évidents. Mais je pense que l’exemple donné ci-dessus est assez clair et assez parlant.

Comme dit, l’énoncé français en rouge ci-dessus n’est pas faux et est probablement acceptable. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne correspond pas à l’essence même de la langue et je pense que mon explication montre quelle est cette chose et ce qu’il faut faire pour l’éliminer.

C’est un travail pénible, un effort de tous les instants, quand on est traducteur et qu’on est constamment bombardé d’énoncés mal traduits ou de discours dont les locuteurs se laissent trop influencer par la grammaire de la langue de la majorité. Mais c’est une vigilance indispensable si on veut préserver, à terme, la nature même de la langue dans laquelle on s’exprime. Et selon moi, la seule façon d’entretenir cette vigilance est de continuer à lire et à écouter constamment des choses exprimées en français dans une langue naturelle, c’est-à-dire dans un milieu qui n’est pas influencé outre mesure par la langue d’une majorité qui n’est pas francophone.

Oui, cela veut dire, en termes plus simples, qu’il faut lire des livres de littérature française, des journaux français, regarder des films français, des émissions de télévision en français — et je ne parle pas de ce français dénaturé qu’on voit ou qu’on entend trop souvent dans les médias francophones en Amérique du Nord. Si on veut vraiment préserver le français en Amérique du Nord, il faut savoir sortir de ses frontières pour aller régulièrement se ressourcer ailleurs, dans des ouvrages produits dans des milieux qui ne sont pas aussi influencés par l’anglais que nous le sommes en Amérique du Nord.

Combien de francophones en Amérique du Nord peuvent honnêtement dire qu’ils le font régulièrement ?

to learn how to

Dans la continuité de ce que j’écrivais la semaine dernière au sujet de la fausse équivalence entre l’anglais how et le français comment, voici un cas particulier qui montre que deux mots peuvent être des faux amis non pas sur le plan sémantique, mais sur le plan grammatical, dans la façon dont ils se construisent et s’emploient dans la phrase.

L’anglais to learn et le français apprendre peuvent paraître équivalents et le sont à bien des égards. Mais le verbe anglais est très souvent utilisé avec how, dans une structure du type to learn how to do something.

Or on trouve trop souvent dans la bouche ou sous la plume de francophones au Canada une tendance à calquer directement cette structure en employant comment en français. Voici un exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada sur la sécurité au travail pour les jeunes travailleurs. En anglais, le texte dit :

You can learn how to work safely and better know your rights by reviewing Alberta’s New and Young Workers Web pages.

Et voici ce que dit la page française équivalente :

Vous pouvez *apprendre comment travailler de façon sécuritaire et mieux connaître vos droits en examinant les pages Web New and Young Workers (anglais seulement) du gouvernement de l’Alberta.

Je passe sur les autres aspects problématiques de cette traduction (en particulier l’adjectif sécuritaire) et je m’intéresse ici à la structure du verbe.

Est-il vraiment acceptable ici de construire le verbe apprendre avec comment ? Selon moi, la réponse est non. Là où l’anglais dit to learn how to something, le français dit normalement tout simplement apprendre à faire quelque chose. (C’est d’ailleurs une faute courante chez les francophones qui apprennent l’anglais de dire to learn to do something, sans le how.)

Vous me direz que les règles grammaticales ne sont en l’occurrence pas aussi strictes, même en français, et que, le verbe apprendre était un verbe transitif direct et la proposition infinitive comment travailler… formant une proposition complète, on devrait pouvoir l’utiliser dans la fonction de complément d’objet direct du verbe. Du point de vue de la grammaire générative, c’est peut-être vrai. Mais la réalité est qu’il existe déjà en français une structure reliant le verbe apprendre à une proposition infinitive, et cette structure utilise la préposition à et non comment. À moins de prétendre qu’il y ait une différence de sens entre apprendre à faire quelque chose et apprendre comment faire quelque chose, je ne vois pas comment on peut justifier ce calque de l’anglais au lieu de la structure normale en français.

Cela étant dit, dans l’exemple ci-dessus, je ne suis pas certain que la tournure avec à soit le bon choix non plus :

Vous pouvez apprendre à travailler de façon sécuritaire…

La structure n’est pas fausse, mais est-ce vraiment ce que l’anglais veut dire ? À mon avis, il y a une différence entre to learn how to do something au sens de « apprendre la technique / la méthode / le procédé / la marche à suivre pour faire quelque chose » et to learn how to do something au sens de « apprendre les conditions à respecter si l’on veut faire quelque chose ». En effet, dans l’exemple ci-dessus, ce que le jeune doit apprendre, c’est non pas à travailler, mais à respecter les conditions nécessaires pour que son travail se déroule dans des conditions sûres, sans danger.

Autrement dit, je pense que l’anglais utilise to learn how to work safely comme une sorte de raccourci pour dire quelque chose comme « to learn how to be safe when you are working ». Ce n’est pas le travail lui-même que le jeune doit apprendre, mais les consignes de sécurité s’appliquant à ce travail. Comme souvent en anglais, bien qu’il soit l’élément central du point de vue grammatical, le verbe (to work ici) n’est pas l’élément central du point de vue sémantique.

Or le français ne se prête pas aussi bien à ce genre de raccourci et il convient, à mon avis, d’expliciter les choses en replaçant l’élément central sur le plan sémantique en position centrale sur le plan grammatical.

Pour moi, il est donc plus naturel de dire en français quelque chose comme :

Vous pouvez apprendre ce qu’il faut faire pour travailler en toute sécurité…

On peut même carrément s’écarter davantage de l’original anglais et renoncer à utiliser le verbe apprendre :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail…

Cette tournure se prêterait d’ailleurs mieux à la coordination avec la deuxième moitié de la phrase :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail et sur vos droits en consultant les pages…

Ma conclusion est ici que, comme souvent, il faut se méfier des calques grammaticaux et oser changer de tournure ou même carrément de vocabulaire pour vraiment arriver à exprimer l’idée dans un français qui soit aussi naturel que possible — ce que le traducteur de cette page du gouvernement du Canada semble avoir été incapable de faire.

Superlatif et complément circonstanciel

Comme je l’explique dans mon manifeste, quand on parle de faux amis, on pense souvent et surtout aux faux amis lexicaux, qui sont relativement évidents et relativement faciles à expliquer.

Mais je tiens aussi, sur ce site, à évoquer d’autres aspects moins évidents de cette « fausse amitié » qui lie l’anglais et le français, qui n’en sont pas moins importants. Ces aspects sont plus difficiles à expliquer, mais ils méritent qu’on s’y attarde, parce qu’ils tendent à avoir un impact plus sournois et partant plus dangereux sur le français tel qu’on le parle et l’écrit dans les régions du monde comme le Canada, où bon nombre de textes de référence sont en réalité des traductions de textes anglais et non des textes qui ont été rédigés en français par des locuteurs dont le français est la langue maternelle.

Voici un exemple que je rencontre aujourd’hui dans mon travail et qui me servira à illustrer mon propos :

Teacher learning is most effective when linked to student learning that is embedded in the daily life of schools.

Le problème qui m’intéresse dans cette phrase aujourd’hui est celui de la façon dont on va rendre une structure comme « is most XXX when » en français. Je crois qu’il est intuitivement clair, même pour ceux qui ne sont pas traducteurs, qu’il est impossible de traduire cette structure littéralement. On ne dira donc pas :

L’apprentissage de l’enseignant *est le plus efficace quand il est lié à celui de l’élève et intégré dans la vie scolaire au quotidien.

Le caractère fautif d’une telle phrase n’est pas évident, mais on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Qu’est-ce qui cloche ? De mon point de vue, c’est le fait que le superlatif, en français, ne s’emploie pas exactement comme le superlatif en anglais. Si on veut utiliser un complément circonstanciel de temps pour expliciter les circonstances qui rendent le superlatif supérieur à tous les autres, il faut, à mon avis, que ce complément circonstanciel vienne avant le superlatif. Autrement dit, on pourra rendre la phrase ci-dessus acceptable en lui appliquant une structure de mise en relief :

C’est quand il est lié à celui de l’élève et intégré dans la vie scolaire au quotidien que l’apprentissage de l’enseignant est le plus efficace.

Si on tient à expliciter les conditions qui rendent le superlatif supérieur à tous les autres après le superlatif lui-même, alors on ne peut pas utiliser un complément circonstanciel et il faut, à mon avis, utiliser une structure du type suivant :

L’apprentissage de l’enseignant le plus efficace est un apprentissage qui est lié à celui de l’élève et qui est intégré dans la vie scolaire au quotidien.

Vous aurez remarqué, cependant, que je laisse cette structure en rouge. Pourquoi ? Pour moi, elle n’est pas fausse, mais ce n’est pas ce qui se dirait le plus naturellement en français pour exprimer ce que l’anglais cherche à exprimer.

Car, au fond, que cherche à dire l’anglais ? Est-ce nécessairement par un superlatif qu’il faut rendre en français ce qui l’anglais exprime à l’aide d’un superlatif ? Je ne suis pas convaincu que ce soit indispensable, même si l’exemple en bleu ci-dessus, avec la mise en relief, est pour moi correct.

Il me semble que ce que l’anglais cherche surtout ici à exprimer, c’est un lien de causalité entre deux choses, à savoir d’une part le fait que l’apprentissage de l’enseignant est lié à celui de l’élève et est intégré dans la vie scolaire au quotidien et d’autre part le fait que cet apprentissage est vraiment efficace. Autrement dit, pour rendre cette phrase en français, ce qui me vient le plus naturellement à l’esprit, c’est en fait l’emploi d’un complément circonstanciel exprimant ce lien de causalité, c’est-à-dire en l’occurrence un complément de but :

Pour être vraiment efficace, il faut que l’apprentissage de l’enseignant soit lié à celui de l’élève et soit intégré dans la vie scolaire au quotidien.

C’est ici la combinaison du complément de but (pour…) et de la structure impersonnelle exprimant la nécessité (il faut que…) qui rend le mieux, à mon avis, ce que l’anglais cherche à exprimer. Le superlatif devient ici redondant et je constate que le souci d’exprimer les choses le plus naturellement possible en français me conduit à m’écarter de la traduction littérale.

C’est une leçon importante pour les traducteurs et tous ceux qui cherchent à éviter de se laisser trop influencer par une langue autre que la leur : parfois, même si une structure (ici, le superlatif) semble être la même dans les deux langues, cela ne veut pas dire que c’est la meilleure solution pour rendre l’idée que la phrase d’origine exprimait. Il faut oser s’écarter de la traduction littérale, de l’emploi systématique des mêmes structures, de la même syntaxe, même si elle semble fonctionner de manière identique dans les deux langues.

Vous me direz qu’on est loin ici de la notion de « faux ami ». Mais est-ce vraiment le cas ? Je ne suis pas convaincu. Pour moi, le faux ami ici n’est pas un mot du lexique, mais le superlatif lui-même. Pour rendre ce que le superlatif servait à exprimer en anglais, j’ai fini par utiliser une structure qui, grammaticalement parlant, n’a rien à voir avec le superlatif en français, même si bien entendu elle s’en rapproche sur le plan du sens (ce qui fait justement que je peux l’utiliser à cette fin !).

C’est de cela que je veux parler quand je parle de faux amis syntaxiques. Ce n’est pas parce deux langues ont toutes deux un outil qui s’appelle le superlatif que ce qu’on exprime à l’aide d’un superlatif dans l’une s’exprimera nécessairement et de façon naturelle à l’aide d’un superlatif dans l’autre. Et ce n’est pas parce qu’une langue exprime une circonstance à l’aide d’un complément circonstanciel de temps que l’autre n’exprimera pas plus naturellement cette même circonstance à l’aide d’un lien de causalité.