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intérêt (interest)

La polysémie du substantif anglais interest et du substantif français intérêt est telle qu’il faudrait des heures pour examiner toutes les nuances de sens et toutes les différences plus ou moins subtiles entre les emplois en anglais et les emplois en français.

Ce qui m’intéresse plus particulièrement ici, c’est un sens qui se répand de plus en plus en français, sous l’influence de l’anglais, et qui s’applique au substantif intérêts au pluriel : celui de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ».

On le trouve, par exemple, dans l’interface française du réseau social Facebook, dans la section « Modifier le profil » :

Interface Facebook - Modifier le profil

Ce sens est un sens qui, selon moi, n’existe pas en français et qui n’apparaît ici dans l’interface française de Facebook que parce que, comme beaucoup de logiciels et beaucoup de sites Web, cette interface est le fruit d’une traduction de mauvaise qualité.

Qu’est-ce qui me permet de dire que ce sens n’existe pas en français et qu’on a ici un faux ami ? C’est la combinaison de ma propre connaissance de la langue française et de l’étude des dictionnaires.

Le substantif intérêt a, comme dit, de nombreux sens en français. Ceux qui m’intéressent ici sont ceux qui semblent se rapprocher du sens anglais de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ».

Par exemple, après les sens 1 et 2 qui n’ont rien à voir, le Robert donne, comme sens 3, la définition suivante : « ce qui importe, ce qui convient à quelqu’un. » Cela pourrait sembler se rapprocher du sens anglais. Mais l’examen des nombreux exemples que donne le Robert à la suite de cette définition montre bien qu’il s’agit d’autre chose. Même quand le dictionnaire donne l’exemple connaître ses intérêts, ce dont il est question, ce ne sont pas des choses qui ont de l’intérêt pour la personne, mais des choses qui sont susceptibles de rapporter un bénéfice ou un avantage à la personne.

C’est le sens qu’on retrouve dans une tournure anglaise comme :

It would be in your interest to call her now.

En français, cela donnerait quelque chose comme :

Tu aurais intérêt à l’appeler maintenant.

Mais avoir intérêt à faire quelque chose est une tournure très répandue en français qui a pris un sens figuré atténué. Pour bien indiquer qu’on parle de l’intérêt de la personne au sens propre indiqué ci-dessus, on aurait plutôt tendance à dire quelque chose comme :

Tu aurais tout intérêt à l’appeler maintenant.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la tournure avoir intérêt à faire quelque chose dans son sens figuré n’a pas d’équivalent en anglais utilisant le substantif interest. L’équivalent anglais serait quelque chose comme :

You’d better call her now.

Cet exemple montre bien, s’il le fallait, que les mots interest et intérêt, même s’ils partagent évidemment la même origine, ont suivi des parcours sémantiques différents en anglais et en français. Ils sont parfois synonymes, mais ils sont aussi souvent des faux amis.

Revenons à interests au sens de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ». Après avoir écarté les sens 1, 2 et 3 du Robert, nous pouvons aussi facilement écarter les sens 4 (« recherche d’un avantage personnel ») et 5 (« attention favorable à quelqu’un »).

Mais qu’en est-il du sens 6 (« état de l’esprit qui prend part à ce qu’il trouve digne d’attention ») ? On retrouve ici le champ sémantique des choses qui intéressent l’individu. Mais il est très important de noter ici qu’il s’agit de l’état d’esprit lui-même, et non des choses auxquelles cet état d’esprit s’applique — et d’ailleurs le substantif s’emploie exclusivement au singulier dans ce sens. (Il est difficile d’avoir plusieurs états d’esprit identiques en même temps.) C’est donc un sens abstrait qui ne correspond pas au sens concret de l’anglais.

Il en va de même pour le sens 7, qui est celui de « qualité de ce que retient l’attention », de ce qui intéresse. Là encore, on ne peut pas passer par métonymie du sens abstrait que le mot a en français à un sens concret (celui de « chose qui retient l’attention ») qu’il n’a pas en français. La métonymie est bien entendu un phénomène lexical qui existe aussi bien en français qu’en anglais, mais c’est un phénomène qui ne s’applique pas à tous les substantifs indifféremment ! C’est un phénomène qui s’inscrit dans l’évolution diachronique de la langue et qui doit avoir eu lieu à une époque ou à une autre pour justifier le passage de l’abstrait au concret ou de la qualité à la chose à laquelle cette qualité s’applique.

Or ce phénomène n’a pour l’instant pas eu lieu en français pour le substantif intérêt. Le substantif décrit bel et bien l’état d’esprit de la personne qui s’intéresse à quelque chose, mais non les choses auxquelles cette personne s’intéresse.

Et c’est pour cela que, selon moi, l’interface française de Facebook et toutes les traductions de l’anglais au français qui rendent interests (au sens de « choses qui intéressent quelqu’un dans sa vie ») par intérêts sont de mauvaises traductions.

Voici un exemple de mauvaise traduction typique tirée d’un site Web du gouvernement du Canada. En anglais, la page dit :

Persons suspected of organized crime involvement do not tend to display their illicit activities on their social media profiles, but instead use social media to keep connected to their friends, families, and to share their interests

Et voici ce que dit la page française correspondante :

Les personnes soupçonnées d’être impliquées dans le crime organisé n’ont pas tendance à mentionner leurs activités illicites dans leurs profils sur les médias sociaux. Elles se servent plutôt des médias sociaux pour rester en contact avec leurs amis et leur famille et pour échanger sur leurs *intérêts

Bien sûr, il y a plus d’un problème dans cette traduction, puisque échanger sur ne vaut guère mieux que partager, autre faux ami typique qu’on a déjà évoqué ici.

Pour ce qui nous intéresse ici aujourd’hui, la faute est bien entendu d’avoir rendu interests par intérêts. Au lieu de cela, il faudrait dire quelque chose comme :

Elles se servent plutôt des médias sociaux pour rester en contact avec leurs amis et leur famille et pour discuter des choses qui les intéressent.

On peut aussi, selon le contexte, utiliser des expressions comme champs d’intérêt ou centres d’intérêt pour rendre en français l’anglais interests. Mais on ne peut pas, dans l’état actuel des choses, utiliser intérêts tout court.

Bien entendu, il est fort possible que, sous l’influence de l’anglais et des réseaux sociaux, le phénomène de métonymie que je décris ci-dessus soit justement en train d’avoir lieu sous nos yeux. Peut-être que, d’ici quelques décennies, ce nouveau sens du substantif intérêts sera véritablement entré dans l’usage et admis.

J’ai d’ailleurs vu l’autre jour un reportage au journal télévisé de France 2 dans lequel le journaliste interviewait de jeunes étudiants issus des classes défavorisées qui fréquentaient des classes préparatoires aux grandes écoles grâce à des bourses. Je me souviens très bien d’avoir entendu un des jeunes étudiants interrogés parler justement de ses « intérêts » au sens du mot anglais interests.

Puisqu’il s’agissait d’un jeune français qui vivait et faisait ses études à Paris et qui n’avait donc pas de raison d’être indûment influencé par l’anglais dans sa vie quotidienne, comme les jeunes francophones peuvent l’être au Canada, j’en conclus que c’est sans doute l’influence des réseaux sociaux et de mauvaises traductions comme celle de l’interface de Facebook qui explique qu’il ait utilisé ici ce mot dans son sens anglais.

Même s’il ne parle pas lui-même anglais, il est indirectement affecté par la propagation rapide de ces mauvaises traductions et par le fait que tout ce qui paraît sur le Web et qui émane d’organismes de grande envergure est immédiatement frappé d’un sceau d’exactitude et de qualité qui n’est pas nécessairement mérité. (J’en veux pour preuve les innombrables traductions de mauvaise qualité sur les sites Web du gouvernement fédéral du Canada.)

partager (to share)

L’emploi de partager en français comme le verbe to share est employé en anglais constitue un cas de faux ami exemplaire à plusieurs égards.

Pour commencer, on notera que la ressemblance entre partager et to share n’a rien d’évident de prime abord. Les deux mots n’ont rien de commun sur le plan étymologique. Comment se fait-il alors qu’on ait pu déboucher sur un problème de faux ami ?

La première raison est bien entendu qu’il y a une forte intersection entre les deux mots sur le plan sémantique. Oui, au sens propre de « diviser en parts qu’on peut distribuer », le verbe partager est bel et bien l’équivalent de l’anglais to share. Pour rendre une phrase comme :

I would like to share this pizza with you.

on dira bien en français :

J’aimerais partager cette pizza avec vous.

Jusque-là, l’ami n’est pas faux. Et comme la notion de partage est quelque chose de très répandu dans la société, les francophones qui apprennent l’anglais et les anglophones qui apprennent le français sont naturellement enclins à penser que partager est l’équivalent de l’anglais to share dans tous les cas.

Le problème se pose dès qu’on s’écarte du sens littéral de partage pour passer à des sens plus figurés en anglais. Or, comme le note Jacques Desrosiers dans une chronique de 2004 (« Pensez-y bien avant de partager vos opinions »), l’emploi de to share pour exprimer l’idée d’une simple communication de quelque chose à quelqu’un (sans idée de division en parts) est quelque chose d’assez récent, même en anglais :

Pauline Kael shares her thoughts on the movie.

Ici, l’idée n’est pas celle de la division d’un tout (les pensées de la journaliste) en parts. Pauline Kael ne va pas diviser ses pensées en plusieurs « morceaux » et en donner certaines à telle personne et d’autres à telle autre. Elle va simplement parler de ce qu’elle pense du film, dire ce qu’elle pense à ses lecteurs.

Le hic est que ce sens figuré de to share, lui-même encore relativement récent en anglais, n’existe tout simplement pas pour le verbe partager en français. On ne pourra donc pas dire :

Pauline Kael *partage ses réflexions sur le film.

La seule expression française qui utilise la racine du verbe partager et qui ait un sens équivalent à ce sens figuré de to share en anglais est l’expression faire part de :

Pauline Kael fait part de ses réflexions sur le film.

Mais c’est une tournure qui relève d’un français assez soutenu. Dans la langue courante, on dira plutôt tout simplement :

Pauline Kael évoque ses réflexions sur le film.

Ou encore :

Pauline Kael dit ce qu’elle pense du film.

Il existe une multitude de termes en français pour exprimer l’idée d’une communication. Ce rappel linguistique du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada en donne plusieurs exemples.

Nul besoin par conséquent d’importer un nouveau terme de l’anglais pour exprimer quelque chose qui se dit déjà si bien et si facilement de tant de manières différentes !

Il faut cependant noter qu’il existe bel et bien aussi en français des emplois figurés du verbe partager, dans lesquels l’idée de division en parts pour la distribution est là aussi effacée. Par exemple, on dira en français :

Je partage votre douleur.

Mais là, la relation est inversée, puisque c’est le sentiment de quelqu’un d’autre qu’on partage et non son propre sentiment ! Ce que le verbe partager exprime ici, c’est l’idée d’empathie. Il est intéressant de noter que, dans ce sens-là, l’anglais aura tendance à éviter to share et à utiliser plutôt quelque chose comme :

I feel your pain.

C’est peut-être précisément en raison du sens de communication de to share en anglais qu’on évite de dire « I share your pain » ici, parce que cela risquerait de déboucher sur un malentendu.

De même, il existe en français l’expression faire partager, qui renverse à nouveau la relation et se rapproche du sens figuré de l’anglais to share :

J’aimerais vous faire partager mon enthousiasme.

Cette tournure est effectivement en gros l’équivalent de l’anglais :

I would like to share my enthusiasm with you.

Mais on voit bien ici que le verbe partager lui-même (sans faire) continue de fonctionner dans le sens inverse du sens figuré de to share en anglais, puisque c’est l’interlocuteur qui doit « partager » (l’enthousiasme) et non le locuteur.

Ces divers sens figurés sont bien entendu une source de confusion pour les gens et c’est ce qui explique, en partie, la propagation du faux ami partager en français qu’on observe depuis plusieurs années maintenant.

Il ne fait pas de doute, pour moi, qu’un des principaux facteurs expliquant cette propagation et son accélération est la popularité croissante des outils informatiques et en particulier des structures appelées « réseaux sociaux », comme Facebook, MySpace, etc. La plupart de ces logiciels et de ces structures sont d’origine américaine et ils présentent tous des fonctionnalités servant à l’échange d’informations, d’images, de clips vidéo, etc. Les interfaces informatiques exigeant qu’on s’exprime en peu de mots, c’est bien souvent le verbe to share qui entre dans la conception des commandes de menu ou des boutons servant à cet échange.

Malheureusement, les gens qui sont chargés de traduire ces interfaces dans d’autres langues, comme le français, ne sont pas toujours des traducteurs professionnels et se laissent trop souvent tenter par des anglicismes qui ne correspondent pas à la réalité de l’usage des termes dans l’autre langue. Et c’est comme ça qu’on se retrouve, dans l’interface française d’un outil comme Facebook, avec un bouton intitulé… « Partager ». (Il y a tant de problèmes de langue dans les traductions françaises des interfaces des logiciels américains que, la plupart du temps, je préfère quant à moi utiliser ces logiciels dans leur langue d’origine. J’écris par exemple le présent article dans un logiciel dont l’interface est en anglais.)

Cela étant dit, l’anglicisme *partager est aujourd’hui si répandu qu’on le retrouve même, malheureusement, chez les traducteurs professionnels. Je viens justement de recevoir, par exemple, une communication en provenance du Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada (CTTIC), dans laquelle il est écrit noir sur blanc : « Je vous saurais donc gré de bien vouloir prendre quelques minutes pour partager votre opinion en répondant au questionnaire. »

Et c’est signé du président de l’organisme. Ouille. (Je suis prêt à lui accorder le bénéfice du doute et à envisager l’éventualité que la version française de sa communication bilingue ait pu avoir été rédigée par quelqu’un d’autre, mais quand même…)

Si même les traducteurs professionnels se laissent tenter, il y a de bonnes raisons de penser que la situation est grave.

Est-elle irréversible ? C’est difficile à dire… J’entends de plus en plus cet emploi fautif de partager non seulement au Canada français, mais même dans l’hexagone, principalement sous l’influence des réseaux sociaux. Mais je constate aussi que le phénomène reste encore, en France du moins, limité au domaine informatique. Comme je l’ai dit plus haut, il existe tant d’autres façons en français d’exprimer l’idée de communication, de transmission d’informations ou d’émotions que la nécessité d’élargir l’anglicisme *partager à d’autres domaines ne semble pas encore pour le moment se faire sentir.

Si un jour elle se manifeste et si l’emploi se répand vraiment dans tous les domaines, alors il faudra sans doute s’y plier et voir dans partager au sens anglais un nouvel « apport » de l’anglais au français moderne. En attendant, je recommande vivement aux personnes soucieuses de s’exprimer dans un français soigné et d’éviter les anglicismes de ne pas… partager l’enthousiasme de ceux qui utilisent déjà cet anglicisme à tour de bras.