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croire (to believe)

Le domaine des croyances et des convictions est délicat à aborder. Non seulement les gens sont attachés à leurs convictions, mais de plus, pour le verbe croire lui-même, les nuances de sens et la diversité des constructions possibles font qu’il est parfois difficile de… convaincre.

Aujourd’hui, je suis tombé sur le site suivant : www.demarque.com. Il s’agit du site d’une entreprise québécoise qui assure la diffusion et la distribution de « contenus numériques ». (Je suis tombé dessus parce que ce site offre désormais en abonnement les dictionnaires Le Robert, à des prix malheureusement assez prohibitifs.)

Et, pour moi, les problèmes de langue commencent dès le sous-titre à la page d’accueil :

Nous croyons qu’il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Où est le problème, direz-vous ? Cette phrase semble utiliser le verbe croire dans le premier sens que lui donne le Grand Robert, justement, à savoir : « Tenir pour véritable, donner une adhésion de principe à… (sans avoir de preuve, d’évidence formelle) »

Certes. Mais, si vous avez une certaine connaissance de l’anglais et si vous connaissez la situation du français en Amérique du Nord, vous reconnaîtrez immédiatement ici un calque direct de l’anglais. Il est courant, en effet, chez les anglophones, d’exprimer la philosophie de son organisme en utilisant des énoncés commençant par we believe that…, we feel that…

En est-il de même en français ? Pour moi, la réponse est clairement non. Plus que le sens du verbe croire en français, c’est son usage qui est en question ici. Il y a en effet quelque chose de légèrement impudique à se présenter en utilisant une telle formule. Pourquoi ? Parce qu’on a le sentiment que le locuteur veut nous faire part de ses croyances les plus intimes, les plus personnelles. Or ce n’est pas vraiment de cela qu’il s’agit ici. Il s’agit de l’idée qui sous-tend les activités de l’entreprise, du créneau qu’elle pense avoir déniché (ou créé). L’acte de foi, l’entreprise l’a commis en choisissant ce créneau, en s’y consacrant dans l’objectif d’engendrer suffisamment d’activités pour pouvoir dégager un bénéfice et prospérer.

Est-il vraiment approprié pour une entreprise de formuler ainsi sa philosophie ? En anglais, peut-être, mais en français, j’aurais tendance à dire que non, que c’est maladroit et signe que le locuteur est trop influencé par l’anglais. Le français exige à mon avis une plus grande pudeur. On peut ainsi éviter le verbe croire en utilisant plutôt le concept de conviction :

Nous sommes convaincus qu’il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Mais c’est peut-être encore trop impudique. Pourquoi ne pas dire tout simplement :

Pour nous, il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Je ne sais pas si le texte du site de De Marque a été rédigé en anglais puis traduit en français ou si c’est l’inverse. Mais quoi qu’il en soit, le texte français est pour moi trop proche de l’anglais, trop influencé par l’anglais, ce qui en fait soit une traduction maladroite soit un signe que son auteur est trop influencé par l’anglais même si le texte n’est pas une traduction.

Vous me direz : « Où sont vos preuves ? » Comme on l’a vu ci-dessus, la consultation des dictionnaires n’est pas nécessairement concluante. C’est plutôt le genre de problème auquel une connaissance intime de la langue rend sensible. Je ne peux que vous demander de me… croire. Le verbe croire est un verbe dont il faut se méfier, surtout quand on est tenté de l’utiliser en français pour rendre des tournures comme to believe that…, to feel that…

(Pour les anglophones, il y a aussi un faux ami en sens inverse, dans la mesure où croire que a aussi en français un sens « dilué » qui ne se rend pas par to believe en anglais. Exemple : Je crois que je ferais mieux de lui donner un coup de fil. En anglais, on dira : I think I’d better give him a call.)

efficace (effective)

La rédaction d’un article complet examinant sous toutes leurs coutures les questions de langue relatives aux termes anglais efficient, effective, efficacious — que sais-je encore ? — et à leurs équivalents français exigerait un travail bien trop important pour moi dans le cadre de ce site. Je voudrais simplement signaler quelques points qui me paraissent évidents et qui semblent pourtant être trop pourtant ignorés par les locuteurs francophones influencés par l’anglais et en particulier par les traducteurs.

Tout d’abord, il est faux de penser que l’équivalent français d’effective est systématiquement efficace. Prenons l’exemple suivant :

Participants will learn how to write more clearly and concisely to ensure effective communication with managers, colleagues, clients and the general public

Faut-il vraiment se précipiter ici sur l’adjectif français efficace pour rendre l’anglais effective ?

Les participants acquerront des connaissances et des compétences afin de communiquer efficacement par écrit avec leurs gestionnaires, collègues et clients ainsi qu’avec le grand public.

De mon point de vue, la réponse est non. Parler d’une communication « efficace » n’est pas faux en soi, mais décrit le phénomène sous un angle qui ne correspond pas nécessairement à ce qui se dirait le plus naturellement en français. Peut-on vraiment dire que la communication produit nécessairement un « effet » ? Pour moi, un phénomène comme la communication est quelque chose de plus complexe qu’un processus qu’on aborderait sous le seul angle de l’effet qu’il produit et, quand l’anglais utilise l’adjectif effective pour décrire la communication, il n’aborde pas nécessairement le phénomène sous ce seul angle.

La définition de l’adjectif effective en anglais est certes assez proche de celle de l’adjectif efficace en français, puisqu’elle dit qu’il décrit quelque chose qui réussit à produire le résultat attendu ou souhaité. Mais il me semble que, dans la langue courante, en anglais, l’adjectif met davantage l’accent, sur le plan sémantique, sur la réussite que sur le résultat, alors que l’adjectif efficace en français met plus l’accent sur l’effet et sur l’économie de moyens.

Du coup, je trouve qu’ils ne sont pas nécessairement équivalents. Dans un cas comme celui de la communication, dans l’exemple ci-dessus, on se s’intéresse pas exclusivement à l’effet de la communication et on ne l’envisage pas seulement sous l’angle de l’économie de moyens. Ce qu’on veut dire, c’est que les gens arrivent bien à communiquer entre eux, que la communication se fait bel et bien. Il me semble qu’il serait plus approprié de dire quelque chose comme :

Les participants acquerront des connaissances et des compétences leur permettant d’assurer une bonne communication par écrit avec leurs gestionnaires, collègues et clients, ainsi qu’avec le grand public.

En français, en effet, on parle plus naturellement de bonne ou de mauvaise communication que de communication efficace ou inefficace. La distinction peut paraître subtile, mais elle est à mon avis essentielle.

Et il y a — toujours à mon avis — de nombreux autres cas semblables, où, lorsque l’anglais dit effective, le français aura naturellement tendance à dire tout simplement bon ou bien. Du coup, recourir systématiquement à efficace en français me paraît maladroit et non naturel.

J’irais même plus loin. Il y a certains cas où l’équivalent français de l’anglais effective est tout simplement… rien du tout. Prenons l’exemple suivant :

The presence of anxiety or depression indicates that the person is experiencing stress and is unable to manage the situation effectively.

Va-t-on vraiment utiliser efficace ici en français ?

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à gérer la situation *efficacement.

Pour moi, la réponse est non et l’équivalent français d’une telle phrase est tout simplement :

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à gérer la situation.

Le fait même de dire ici n’arrive pas indique déjà l’idée de non-réussite qui est, comme je l’ai dit ci-dessus, l’aspect central du sens du mot effective en anglais. Il est donc redondant d’ajouter quoi que ce soit et à mon avis, dans ce cas-ci, l’emploi d’efficace en français est carrément une faute. On pourrait à la limite dire :

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à bien gérer la situation.

Mais cela me paraît redondant.

Comme je l’ai dit au début de cet article, il y aurait bien d’autres choses à dire sur la famille d’adjectifs effective, efficient, etc. avec leurs multiples dérivés (substantifs, adverbes, etc.) et leurs équivalents en français. Mais si on prend comme point de départ l’idée que l’adjectif effective ne se rend pas nécessairement par efficace en français, on fait déjà un grand pas en vue de préserver le caractère naturel de la langue française dans ce qu’on dit et ce qu’on écrit et d’éviter l’influence excessive de l’anglais.

frustrer (to frustrate)

Ce verbe est un exemple typique de faux ami lexical « sournois ». La différence de sens entre l’anglais et le français n’est en effet pas flagrante et, du coup, sous l’influence de l’anglais, un trop grand nombre de francophones, en particulier au Canada, utilisent le verbe frustrer et ses dérivés dans des sens qu’ils n’ont pas en français.

Les dictionnaires sont pourtant clairs à ce sujet. Si on consulte le Robert & Collins, par exemple, on verra que, pour le verbe to frustrate, le dictionnaire donne les équivalents français contrecarrer, déjouer ou faire échouer (quand le verbe est appliqué à une chose, comme un complot, des efforts, etc.) et contrarier ou énerver (quand le verbe est appliqué à une personne).

Autrement dit, aucun des équivalents du verbe anglais to frustrate n’est le verbe français frustrer !

La situation mérite cependant qu’on s’y attarde davantage. Que veut dire exactement le verbe frustrer en français et pourquoi n’est-il pas un équivalent approprié du verbe anglais ?

Pour répondre à ces questions, il convient d’examiner les définitions d’un dictionnaire unilingue français. Le Robert indique, pour commencer (sens 1.a), que frustrer quelqu’un (de quelque chose), c’est le priver de cette chose, d’un avantage escompté, promis ou attendu. Dans ce sens, on utiliserait en anglais une tournure comme to deprive somebody of something — et certainement pas le verbe to frustrate, qui n’a pas ce sens en anglais. Il faut noter, cependant, que ce sens du verbe en français relève d’une langue, disons, « classique » et non de la langue courante d’aujourd’hui.

Il en va de même pour le deuxième sens (1.b) mentionné par le Robert, qui est une nuance différente de la même notion de privation. Il est intéressant de noter que, sous ce sens 1.b, le Robert mentionne « par métonymie » la tournure frustrer les efforts de quelqu’un, en disant qu’elle est équivalente à frustrer quelqu’un du résultat de ses efforts. (La métonymie consiste ici à faire de les efforts le C.O.D. au lieu de quelqu’un.)

C’est la première fois que je rencontre cette tournure. Si elle existe vraiment, c’est peut-être un cas de chevauchement (au moins partiel) entre l’emploi du verbe to frustrate en anglais et l’emploi du verbe frustrer en français — mais peut-être seulement : l’accent en français reste mis sur le résultat plutôt que sur le processus. Quoi qu’il en soit, cette tournure, si elle existe, est sans doute très rare et ne justifie en aucun cas l’élargissement des emplois de frustrer en français au sens du verbe to frustrate dans la langue courante.

Le sens 1.c du Robert concerne simplement l’emploi du verbe frustrer dans le même sens, mais avec des choses abstraites au lieu de biens concrets.

Le sens 2 du Robert est le suivant : « ne pas répondre à (un espoir, une attente) ». L’objet direct est ici une chose et cette chose est quelque chose qu’on espère, qu’on attend. On peut aussi frustrer quelqu’un dans son attente.

Là encore, ce sens ne correspond à aucun des sens du verbe to frustrate en anglais, dont le sens principal tourne autour de la notion d’« empêcher ». Évidemment, on pourrait dire que, en empêchant quelqu’un de faire quelque chose, on finit par le frustrer dans son attente, mais cela ne veut pas dire qu’on le *frustre de faire quelque chose. Ce sont bel et bien deux sens différents.

Je dirais que ce sens 2 donné par le Robert est plus courant en français, mais qu’il n’est quand même pas si courant que cela.

D’ailleurs le Robert lui-même réserve le label « courant » au sens 3 du verbe, qui est le sens qui relève de la psychologie et de la psychanalyse et qui est celui de « mettre dans un état de frustration », le substantif frustration lui-même étant pris au sens de « état d’une personne qui se refuse ou à qui on refuse la satisfaction d’une demande pulsionnelle ».

Autrement dit, en français, dans son sens le plus courant, le verbe frustrer a de fortes connotations affectives et même, avouons-le, sexuelles.

Du coup, à chaque fois que l’on traduit le verbe anglais to frustrate par le verbe français frustrer — ou le participe passé adjectival frustrated by le français frustré, ou le participe présent adjectival frustrating par le français frustrant —, on commet à mon avis une erreur grave, parce que le verbe anglais n’a en aucun cas de telles connotations affectives ou sexuelles.

Le seul cas où le sens du verbe anglais semble rejoindre quelque peu celui du verbe français, c’est lorsqu’on utilise frustrate, frustrating ou frustrated pour exprimer l’idée d’agacement, d’énervement. Mais là encore, il est à mon avis faux de rendre cela par frustrer, frustrant ou frustré en français, parce qu’on donne à l’agacement ou à l’énervement des connotations qu’il n’a tout simplement pas en anglais.

Comme l’indique le Robert & Collins, ce sens-là de l’anglais sera rendu en français par des mots comme énervé, contrarié, etc.

À moins de vouloir donner à toutes sortes de situations de la vie quotidienne des connotations pulsionnelles ou sexuelles, il importe donc d’éviter soigneusement d’utiliser à tour de bras frustrer et ses dérivés en français aux sens que l’anglais donne à to frustrate et à ses dérivés.

défi (challenge)

Il se trouve sans doute des Québécois pour se moquer des « Français de France » et en particulier des sportifs professionnels français (et francophones) qui parlent du fait qu’ils ont besoin d’un « nouveau challenge » quand ils décident de changer d’équipe.

Il est effectivement assez ridicule d’utiliser un tel mot emprunté à l’anglais et à la prononciation francisée au lieu du mot français défi, qui veut dire exactement la même chose. Mais ce sont des sportifs professionnels dont on parle, qui ne brillent généralement pas par leur maîtrise de la langue et ne sont pas considérés comme des modèles sur ce plan.

Pendant ce temps, il y a un problème beaucoup plus sournois et beaucoup plus grave qui affecte le mot défi dans la bouche des francophones et en particulier des Québécois eux-mêmes. Ce problème vient du fait que le mot challenge a, en anglais, deux sens principaux bien distincts.

Le premier sens est effectivement celui de « défi » et, dans ce sens-là, on rendra effectivement challenge par défi en français. Ainsi, une phrase comme :

The government’s first challenge is to get the economy going.

sera rendue par :

Le premier défi qu’aura à relever le gouvernement est la relance économique.

(L’exemple est tiré du Grand Robert & Collins.)

On notera, dans cet exemple, l’emploi en français du verbe relever, qu’on trouve effectivement souvent avec défi. En français, un défi, c’est un objectif que je me fixe ou qu’autrui fixe pour moi et que je vais m’efforcer d’atteindre, en relevant le défi.

Le mot challenge a cependant aussi, en anglais, un autre sens, qui est celui de « difficulté », de « problème ». Ce problème ne constitue pas nécessairement un défi. Il peut s’agir simplement d’un obstacle à surmonter.

The student will have to overcome several challenges in the learning process.

Ici, on ne peut pas dire :

L’élève devra surmonter plusieurs *défis dans son apprentissage.

On devra, au contraire, dire :

L’élève devra surmonter plusieurs difficultés dans son apprentissage.

L’enseignement peut, certes, lui fixer un défi, qui sera celui de surmonter ces difficultés. Mais ce que l’élève surmontera, ce seront les difficultés et non le défi. Le défi consistera précisément à surmonter ces difficultés.

Cette nuance de sens se comprend mieux quand on pense à l’adjectif anglais challenging. Cet adjectif anglais n’a tout simplement pas d’équivalent français formé à partir de la base défi. On ne peut pas dire que a challenging task est une tâche *défiante !

L’adjectif français correspondant à challenging est généralement difficile.

Je ne dis pas, bien entendu, qu’il n’y a pas de lien sémantique entre défi et difficulté. Au contraire, c’est précisément ce que je viens d’expliquer ci-dessus. Mais ce lien sémantique ne rend pas les deux mots synonymes. La différence entre les deux mots se situe en particulier dans la façon dont on va les employer dans la phrase, dans les verbes auxquels ils vont se combiner. On rencontre une difficulté, on la surmonte, mais on relève un défi.

Au lieu de difficulté, on utilisera aussi dans certains cas problème. Là encore, tout est dans le verbe avec lequel on emploie le nom. On rencontre un problème, un problème se pose et on le résout, mais on ne « résout » pas un défi. Un défi est quelque chose qu’on relève, un idéal qu’on essaye d’atteindre, pour lequel on essaye de dépasser ses limites.

On pourrait à la limite aussi « rencontrer » un défi en français, mais seulement, à mon avis, si ce défi était explicitement fixé en tant que tel par quelqu’un d’autre. Or s’il est explicitement fixé par quelqu’un, il est peu probable qu’on le « rencontre », qu’on s’y « heurte » par accident, de façon inattendue.

Dans le sens plus général de « difficulté », en français soigné, challenge doit donc être rendu par difficulté ou problème et non par défi. Pendant ce temps, les sportifs francophones peuvent continuer de parler de leur besoin d’un « nouveau challenge » en français et les Québécois puristes peuvent continuer de se moquer d’eux. C’est un problème bien moins grave et bien plus superficiel.