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augmenter/accroître (to increase)

L’une des choses les plus instructives pour moi dans mon exploration des problèmes de la francophonie en Amérique du Nord, c’est d’examiner les révisions qu’apportent d’autres traducteurs à mes traductions, quand ces dernières font l’objet d’une révision et qu’on daigne m’informer des résultats.

Le sujet qui m’intéresse aujourd’hui est celui des différentes façons de rendre l’anglais to increase en français.

Voici l’exemple qui constitue le point de départ de ma réflexion :

The board adopted an immunization strategy that aims to increase needles in arms.

Voici ma traduction :

Le conseil a adopté une stratégie d’immunisation visant à faire augmenter le nombre de vaccinations.

Et voici la révision apportée par le réviseur :

Le conseil a adopté une stratégie d’immunisation visant à accroître le nombre de vaccinations.

Pour moi, il y a plusieurs raisons pour lesquelles cette révision pose problème.

Pour commencer, il y a le fait que faire augmenter n’est pas faux. Je sais bien (d’après ma propre expérience) que, quand on est payé pour réviser la traduction de quelqu’un d’autre et qu’il s’avère que cette traduction ne contient pas d’erreur grossière, on est tenté de « corriger » des choses moins évidentes, parce qu’on se dit que, si on ne corrige rien, la personne qui nous paie risque de se demander si on a vraiment fait le travail demandé.

Indépendamment de cela, le réviseur est également souvent tenté de « corriger » des choses qui ne semblent pas fausses a priori, mais qui ne correspondent pas à la façon dont il aurait lui-même traduit le texte. Il s’appuie tout naturellement sur sa propre façon de traduire comme référence et considère que son travail de révision consiste à faire en sorte (dans la mesure du raisonnable) que la traduction qu’il a à réviser se rapproche autant que possible de celle qu’il aurait produite lui-même.

Tout cela est bien beau, mais cela suppose évidemment que le réviseur lui-même soit un traducteur hors pair ou, du moins, un meilleur traducteur que le traducteur dont il révise le travail — et en particulier que les choix de traduction que le réviseur lui-même ferait instinctivement sont systématiquement meilleurs que ceux qui ont été faits par le traducteur initial.

Comme il est hors de question (pour des raisons évidentes) que le réviseur se livre, pour chacune des révisions qu’il apporte, à un raisonnement explicite confirmant son propre choix et encore moins qu’il refasse, pour chaque révision, tout le travail de recherche lexicographique ou grammaticale visant à vérifier qu’il a bien raison de faire la révision, il est normal que le réviseur se fie à son propre sens plus ou moins intuitif de la bonne façon de dire les choses. Autrement dit, le réviseur considère naturellement que la façon de dire qui lui vient intuitivement à l’esprit pour rendre un terme anglais ou une expression anglaise en français est la bonne et il ne se pose pas nécessairement, à chaque fois, la question de savoir si cette intuition est la bonne.

Or il arrive fréquemment, en ce qui me concerne, que la question se pose pour les révisions que certains réviseurs apportent à mes traductions. Si vous avez lu d’autres articles du présent site ou le manifeste, vous savez pourquoi. La situation du français au Canada est telle que les plus chevronnés des traducteurs et réviseurs (moi compris !) ne sont pas eux-mêmes à l’abri du risque de faire des erreurs liées à l’influence pernicieuse de l’anglais. Quand on vit et travaille dans une telle situation, il est indispensable de se remettre systématiquement en question.

Qu’en est-il exactement dans le cas qui nous concerne ici ? Le verbe anglais to increase est à la fois transitif et intransitif. C’est également le cas pour le verbe français augmenter. Quant à croître, il est uniquement intransitif et son pendant transitif est accroître.

Dans l’exemple ci-dessus, le verbe anglais to increase est bien entendu transitif. Pourquoi, alors, ne peut-on pas simplement utiliser le verbe français augmenter dans sa forme transitive ?

Le conseil a adopté une stratégie d’immunisation visant à *augmenter le nombre de vaccinations.

C’est ici que les choses commencent à devenir plus subtiles… et que les dictionnaires commencent à montrer leurs limites. Vous ne trouverez pas dans les dictionnaires, en particulier, d’explication concernant le fait que le transitif augmenter suppose une action directe du sujet sur l’objet. On dira, par exemple, que le gouvernement augmente le salaire minimum quand il impose lui-même aux employeurs cette augmentation de salaire. Autrement dit, dans le transitif augmenter, le sujet agit directement sur l’objet.

Dans le cas qui nous intéresse ici, il n’y a pas d’action directe du sujet (la stratégie et donc le conseil dont elle émane) sur l’objet (le nombre de vaccinations). Le conseil n’administre pas lui-même les piqûres. Il prend des mesures incitant les services de santé à vacciner les gens et incitant les gens eux-mêmes à se faire vacciner (ou à faire vacciner leurs enfants).

L’augmentation du nombre de vaccinations n’est donc pas une action directe des autorités et de la stratégie qu’elles emploient, mais le résultat indirect des mesures incitatives. C’est de là que vient mon choix d’utiliser la tournure faire augmenter.

L’un des problèmes liés à l’influence de l’anglais est qu’on a trop souvent tendance, au Canada francophone, à chercher, quand l’anglais utilise un seul mot, à utiliser un seul mot en français aussi. Rien ne permet cependant de prédire l’équivalence systématique du nombre de mots. Il est bien connu que les traductions françaises sont généralement de quinze à vingt pour cent (sinon plus) plus longues que les originaux anglais. Même si ce n’est pas une excuse pour produire des traductions à rallonge et pour ne pas s’efforcer d’exprimer les choses de façon concise en français, cela reste une vérité incontournable : il faut généralement plus de mots en français qu’en anglais pour dire la même chose (entre autres parce que la richesse lexicale de l’anglais est nettement supérieure à celle du français).

Je ne peux pas m’empêcher de penser que l’une des raisons pour lesquelles le réviseur a choisi ici de « corriger » faire augmenter en le remplaçant par accroître est que l’anglais n’utilise qu’un mot (increase) pour exprimer tout l’éventail des nuances d’action directe ou indirecte du sujet sur l’objet.

Cela ne serait évidemment pas si problématique (simplement fastidieux) si la correction n’était pas elle-même douteuse. Le verbe français accroître est certes le pendant transitif de croître. Mais est-il vraiment approprié ici ? À mon avis, non. De même que les intransitifs augmenter et croître ne sont pas interchangeables, les transitifs faire augmenter (ou augmenter) et accroître ne le sont pas non plus. On parle ainsi de croissance de l’emploi ou de l’économie, mais d’augmentation des prix ou des salaires. On parle de croissance d’un enfant ou d’une plante, mais d’augmentation de la surface, du volume, de la durée, etc. La différence est subtile, mais elle existe.

Il faudrait tout un travail lexicographique qui dépasse mes capacités ici pour expliquer les différences de sens et d’usage entre croissance et augmentation et les verbes correspondants. Disons, pour faire simple, que le terme de croissance a intrinsèquement des connotations positives et « organiques », alors que le terme augmentation est plus « neutre » et plus « technique » (plus « mathématique »).

C’est pour cela que je considère ici que la correction de mon réviseur est abusive. On ne dira pas que le nombre de vaccinations croît, mais qu’il augmente, en particulier parce que c’est sous l’angle mathématique des autorités administratives qu’on l’envisage. Ce qui intéresse les autorités ici, c’est un chiffre et non un phénomène envisagé sous un angle plus ou moins « organique », c’est-à-dire comme un organisme en phase de développement. (Il y a aussi, de façon sous-jacente, une opposition entre accroissement non comptable et comptable.)

Pour moi, le transitif accroître a évidemment son utilité et ses usages en français, mais il n’est certainement pas le choix par défaut pour rendre le transitif anglais to increase en français. Or je constate depuis des années qu’il est couramment utilisé au Canada francophone pour rendre le transitif anglais dans le sens d’une action indirecte, comme si la tournure faire augmenter n’existait pas et comme s’il fallait absolument rendre le mot anglais par un seul mot en français.

(L’une des autres bizarreries lexicales comparables que je rencontre régulièrement depuis que je travaille dans la traduction au Canada est l’emploi abusif de rehausser pour rendre l’anglais to improve ou to enhance. Mais ce sera pour un autre article…)

Verbe ou substantif ?

Comme on a déjà eu l’occasion de le voir à plusieurs occasions, le problème des faux amis entre l’anglais et le français ne se limite pas au lexique. Ce qui est parfois trompeur, c’est la structure même de la phrase. Il faut résister à la tentation du calque, parfois parce que le résultat n’est pas idiomatique, parfois parce que le résultat, sans être faux, n’est pas ce qui se dit le plus naturellement dans la langue concernée.

Voici un exemple selon moi typique, qui concerne la différence entre verbe et substantif. En anglais, on rencontrera une tournure comme la suivante :

Internal medicine is a field which truly fascinates me.

On pourrait être tenté de calquer d’assez près la structure anglaise, en respectant simplement la place normale de l’adverbe en français, qui tombe, sauf exception, après le verbe :

La médecine interne est un domaine qui me fascine véritablement.

Le résultat n’est pas faux. Mais il ne correspond pas, selon moi, à ce qui se dit naturellement en français, en particulier dans le contexte, comme ici, d’une lettre de motivation, où il y a un souci de rédiger son texte dans une langue assez soignée.

Pourquoi une telle structure n’est-elle pas naturelle en français ? C’est, d’après moi, une question d’intonation et d’accent. L’anglais peut facilement mettre l’accent sur le verbe conjugué fascinates dans la phrase ci-dessus.

Il n’est pas possible d’en faire de même en français, où la rigidité des règles d’intonation et d’accentuation fait que l’accent tombe toujours sur le dernier élément du groupe rythmique ou de la proposition. Or, dans cette phrase, le concept de fascination est plus important que l’adverbe (véritablement) qualifiant cette fascination et il s’agit davantage d’un état que d’une action.

Le français aura donc plus naturellement tendance à utiliser le substantif au lieu du verbe et à utiliser une tournure comme :

La médecine interne est un domaine qui exerce sur moi une véritable fascination.

C’est certes un peu plus long (comme souvent en français), mais cela respecte davantage l’ordre naturel des mots et l’importance respective que donne la syntaxe aux différents éléments de la phrase. La fascination est désormais exprimée à l’aide d’un substantif, et l’adverbe devient un adjectif, qui, dans ce cas particulier, se place avant le substantif.

La différence est peut-être subtile aux yeux de certains, mais elle est selon moi assez importante pour mériter d’être donnée en exemple.

pratiquer (to practice)

Ces deux verbes forment une paire de faux amis très répandus au Canada francophone, parce que, bien entendu, les sports, la musique, etc. sont des activités qui, dans nos sociétés, exigent toutes… de la pratique.

Eh oui, tout le problème est là : il y a des contextes où le substantif français pratique est bel et bien synonyme du substantif anglais practice. Mais cela ne veut pas dire que le verbe français pratiquer soit synonyme du verbe anglais to practice !

Il suffit pour s’en rendre compte de consulter un dictionnaire bilingue comme le Robert & Collins. Dans ce dictionnaire, pour le verbe to practice (ou to practise), le sens qui nous intéresse n’est pas le sens 1.a, « mettre en pratique », mais le sens 1.b, « s’exercer à faire quelque chose ».

Dans ce sens-là, les choses sont claires : on n’utilise jamais, en français, le verbe pratiquer. S’il s’agit d’un sport, on utilise le verbe s’entraîner. S’il s’agit d’un instrument de musique, on utilise s’exercer, travailler ou encore répéter (avec un C.O.D. comme « un morceau de musique »).

En revanche (et là, un dictionnaire bilingue comme le Robert & Collins montre bien ses limites), il y a d’autres sens où le verbe pratiquer s’emploie bel et bien en français. Par exemple, on dira bien de quelqu’un qu’il pratique un sport. Mais cela ne veut pas dire qu’il s’entraîne dans ce sport. Cela veut dire que le sport en question est un sport auquel il s’adonne. Or, en anglais, dans ce sens-là, on n’utilise pas le verbe to practice, mais plutôt to play.

Ce qui peut donc induire les francophones influencés par l’anglais en erreur, c’est que le verbe qui est un faux ami dans un contexte/sens donné peut très bien être utilisé dans un autre sens dans un contexte voisin. Tel est bel et bien le cas ici.

En outre, ce qui est vrai pour le verbe n’est pas nécessairement vrai pour le substantif de la même famille. Comme je l’indique au premier paragraphe ci-dessus, on peut bel et bien dire, en français, qu’un sport comme l’escrime est quelque chose qui exige de la pratique, tout comme l’anglais dirait it takes practice. Ici, le substantif français et le substantif anglais ont le même sens, qui est celui d’« exercices répétés en vue de développer ses compétences ».

Malheureusement, cette synonymie ne s’étend pas aux autres sens du substantif. Ainsi, on entend aussi parfois les francophones du Canada dire qu’ils doivent aller à une *pratique de hockey. Malheureusement, dans ce cas-ci, on retombe dans l’anglicisme. Qu’il s’agisse de sport, de musique ou d’autre chose encore, le substantif pratique ne peut être employé que pour évoquer le fait même de s’adonner à la chose (ou l’idée générale de s’entraîner à la chose) et non une session particulière d’entraînement à la chose. On pourra donc dire en français quelque chose comme :

La pratique du hockey est très répandue au Canada.

Mais cela ne concerne pas l’entraînement au hockey. Cela concerne le fait même qu’on s’adonne à ce sport qu’est le hockey.

Vous trouverez encore d’autres explications et d’autres exemples sur cette page de la banque d’articles « Le français sans secrets » du Portail linguistique du Canada.

Éviter les faux amis, cela demande de la pratique et surtout de la méfiance !

Verbe ou adverbe ? [2]

J’ai déjà évoqué dans un autre article le fait que, pour exprimer les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter d’une traduction littérale de l’anglais (quand on est traducteur) ou ne pas se laisser influencer par la grammaire anglaise (quand on est simple locuteur) et ne pas chercher systématiquement à exprimer ce qui s’exprime à l’aide d’un adverbe en anglais à l’aide d’un adverbe en français.

Voici un autre exemple, tiré d’une grille d’évaluation pour les directeurs d’école :

Skillfully and eloquently communicates his goals

Il ne s’agit pas d’une phrase complète, mais simplement d’une façon abrégée de décrire une des qualités recherchées dans le travail d’un directeur d’école.

Dans une telle tournure, l’anglais utilise volontiers le verbe (ici to communicate) pour décrire la tâche et des adverbes (ici skillfully et eloquently) pour décrire les qualités qu’on recherche dans le travail du directeur.

Face à cet énoncé anglais (ou simplement si on est trop influencé par la grammaire anglaise dans sa façon de penser et de s’exprimer), on pourrait être tenté de produire un calque comme celui-ci :

Communique ses buts avec habileté et éloquence

Les adverbes deviennent un complément circonstanciel de manière et se placent après le C.O.D., mais à part cela, il n’y a pas de modification de la structure grammaticale de l’énoncé par rapport à l’original anglais.

Et le résultat produit n’est pas faux. (Notez que je n’ai pas mis d’astérisque.)

Mais selon moi, il ne s’agit pas de la façon la plus naturelle de dire la même chose en français. En effet, pour moi, c’est la qualité du travail qui est l’aspect le plus important ici (puisqu’il s’agit d’une grille d’évaluation du travail du directeur). Or, avec une telle tournure en français, cet élément qui est le plus important se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel et en fin d’énoncé. Cela tend à affaiblir l’impact de l’énoncé et à mettre trop l’accent sur la tâche elle-même (communiquer) au détriment de la qualité de son exécution.

J’aurais donc plutôt tendance à rendre cet énoncé de la façon suivante :

Fait preuve d’habileté et d’éloquence quand il s’agit de communiquer ses buts

Grâce à ce renversement, la qualité du travail fait désormais partie du premier groupe grammatical de l’énoncé, à savoir le groupe verbal, et c’est le contexte (la tâche) qui se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel. C’est l’ordre plus naturel des choses et c’est l’ordre dans lequel elles se présentent également en anglais, puisque les adverbes viennent naturellement avant le verbe dans cette langue.

On est ici dans le domaine des faux amis les plus pernicieux, c’est-à-dire des faux amis qui concernent des aspects fondamentaux de la langue, comme la fonction grammaticale et la position dans la phrase. Ce sont à mon avis ceux dont il faut se méfier le plus (même si bien entendu les faux amis lexicaux ont leur importance) et ils sont loin d’être évidents. Mais je pense que l’exemple donné ci-dessus est assez clair et assez parlant.

Comme dit, l’énoncé français en rouge ci-dessus n’est pas faux et est probablement acceptable. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne correspond pas à l’essence même de la langue et je pense que mon explication montre quelle est cette chose et ce qu’il faut faire pour l’éliminer.

C’est un travail pénible, un effort de tous les instants, quand on est traducteur et qu’on est constamment bombardé d’énoncés mal traduits ou de discours dont les locuteurs se laissent trop influencer par la grammaire de la langue de la majorité. Mais c’est une vigilance indispensable si on veut préserver, à terme, la nature même de la langue dans laquelle on s’exprime. Et selon moi, la seule façon d’entretenir cette vigilance est de continuer à lire et à écouter constamment des choses exprimées en français dans une langue naturelle, c’est-à-dire dans un milieu qui n’est pas influencé outre mesure par la langue d’une majorité qui n’est pas francophone.

Oui, cela veut dire, en termes plus simples, qu’il faut lire des livres de littérature française, des journaux français, regarder des films français, des émissions de télévision en français — et je ne parle pas de ce français dénaturé qu’on voit ou qu’on entend trop souvent dans les médias francophones en Amérique du Nord. Si on veut vraiment préserver le français en Amérique du Nord, il faut savoir sortir de ses frontières pour aller régulièrement se ressourcer ailleurs, dans des ouvrages produits dans des milieux qui ne sont pas aussi influencés par l’anglais que nous le sommes en Amérique du Nord.

Combien de francophones en Amérique du Nord peuvent honnêtement dire qu’ils le font régulièrement ?

compléter (to complete)

En français, on ne peut compléter quelque chose qu’en lui ajoutant autre chose. Autrement dit, le verbe français compléter est, dans la plupart des cas, l’équivalent approximatif du verbe anglais to complement et non du verbe anglais to complete.

L’emploi du verbe français compléter au sens du verbe anglais to complete est malheureusement très répandu au Canada francophone.

to complete an exercise
to complete a marathon
to complete a course

Ces expressions donnent des choses comme :

*compléter un exercice
*compléter un marathon
*compléter un cours

Tous ces emplois sont faux et inacceptables en français, parce que compléter un exercice voudrait dire en faire un autre, qui vienne s’ajouter à celui qu’on vient de faire; compléter un marathon signifierait faire une autre activité physique en complément; et compléter un cours signifierait faire une autre activité pour compléter ce qu’on a appris dans le cours.

Comme les exemples ci-dessus le montrent, le verbe anglais to complete est une espèce de verbe passe-partout qui sert à évoquer la réalisation de toutes sortes de tâches. Or il n’existe pas de verbe français unique ayant le même caractère de passe-partout, à part peut-être le verbe faire. En français, on dira donc des choses comme :

faire un exercice
courir un marathon
suivre un cours

Vous trouverez toujours des francophones au Canada qui essayeront de vous expliquer que l’anglais to complete exprime quelque chose de plus (une certaine notion d’achèvement), et que la seule manière de l’exprimer en français est d’employer le verbe compléter au sens anglais.

C’est évidemment faux. Si on veut vraiment exprimer l’idée d’achèvement (ce qui est loin d’être toujours le cas, vu que to complete est utilisé si couramment que, dans bon nombre de cas, il est tout simplement l’équivalent de faire et qu’il n’y a aucune intention d’insister sur l’achèvement de la chose), on peut aussi utiliser un verbe comme finir, terminer ou achever, justement. Ainsi :

He has completed three exercices.

pourra être rendu par :

Il a terminé trois exercices.

Mais il ne faut pas se forcer à toujours exprimer explicitement cette notion d’achèvement quand on cherche à rendre l’anglais to complete en français, parce que, comme dit, dans la plupart des cas, ce n’est pas l’intention en anglais non plus.

Le problème peut sembler plus complexe quand le verbe to complete est combiné à un adverbe, comme successfully :

He has successfully completed the course.

Nous verrons dans un autre article tous les problèmes de faux amis liés à la polyvalence de l’anglais success — mais c’est une autre question. Ici, la question est de savoir comment rendre une telle expression sans recourir au faux ami *compléter.

Pour moi, la solution est simple. Puisque le verbe anglais to complete est un passe-partout sans sens propre, on peut sans hésiter remplacer l’expression to successfully complete par un simple verbe en français, c’est-à-dire en faisant de l’adverbe le verbe et en éliminant le verbe de l’original :

Il a réussi au cours.

(Je passe ici sur la question de la construction du verbe réussir avec la préposition à. Elle mérite elle aussi un article séparé.)

On pourra même dire tout simplement :

Il a terminé le cours.

même s’il est vrai qu’il est théoriquement possible de terminer un cours tout en étant en situation d’échec. Si le contexte laisse la moindre ambiguïté concernant la réussite ou l’échec de l’individu, on préférera le verbe réussir, mais sinon, le verbe terminer est largement suffisant :

Il a terminé le cours avec une moyenne de 18 sur 20.

Ici, exprimer explicitement l’idée de réussite serait redondant, puisque, avec une moyenne pareille, il n’y a pas de doute possible.

Pour revenir au faux ami compléter, il faut peut-être préciser qu’il y a un contexte particulier dans lequel il pourrait être considéré comme un équivalent acceptable de to complete :

Please complete this form and send it back to XXX.

Comme un formulaire est généralement quelque chose d’incomplet et que le fait de le remplir lui ajoute quelque chose, on peut à la limite considérer la phrase suivante comme acceptable :

Veuillez compléter ce formulaire et le renvoyer à XXX.

Mais même ici, je dirais que le verbe le plus approprié est remplir et que ce qu’on complète, ce n’est pas le formulaire lui-même, mais les différentes rubriques incomplètes de ce formulaire, de même que, quand on a un exercice en cours de langue dans lequel il faut compléter des phrases incomplètes, on complète les phrases, mais on ne *complète pas l’exercice lui-même.

Verbe ou adverbe ? [1]

Il arrive assez fréquemment que ce qui s’exprime à l’aide d’un verbe en anglais s’exprime à l’aide d’un adverbe ou d’un syntagme adverbial en français. On connaît l’exemple typique :

He ran across the street.

Cette phrase très simple ne peut se traduire littéralement en français :

Il *a couru à travers la rue.

Au lieu de cela, en français, la notion de passage à travers la rue est rendue par le verbe traverser et la notion de course est rendue par un syntagme adverbial :

Il a traversé la rue en courant.

Autrement dit, ce qui était une préposition en anglais (across) est devenu le verbe (traverser) et ce qui était le verbe en anglais (to run) est devenu un complément circonstanciel (en courant).

Dans mon exemple, le complément circonstanciel utilise le participe présent du verbe courir, mais on pourrait très bien avoir un complément où la notion de course devient un substantif :

Il a traversé la rue au pas de course.

Ce type d’exemple de changement de fonction grammaticale de la notion est classique et enseigné dans tous les cours d’anglais.

Mais il faut également noter que le phénomène inverse peut aussi se produire, c’est-à-dire que ce qui est un adverbe en anglais peut correspondre à un verbe en français. Voici un exemple tiré des documents sur l’éducation sur lesquels je travaille au quotidien.

The teacher implements a program that successfully develops positive interactions between students.

Je fais abstraction ici du côté jargonneux de ce type de phrase. Je m’intéresse plutôt à la façon dont on va rendre la structure en gras en français. Si on ne fait pas attention, on peut être tenté de suivre le modèle anglais et de dire quelque chose comme :

L’enseignant met en œuvre un programme qui *met en place avec succès des interactions positives entre les élèves.

Dans cette phrase, ce qui était un verbe en anglais (to develop) devient en gros un verbe en français (mettre en place) et ce qui était un adverbe (successfully) devient un syntagme adverbial (avec succès). Mais pour moi, une telle tournure n’est pas acceptable, entre autres parce que le substantif succès n’est pas strictement équivalent à l’anglais success. Ici, ce qui est un adverbe en anglais va en fait devenir le verbe principal de la proposition :

L’enseignant met en œuvre un programme qui réussit à mettre en place des interactions positives entre les élèves.

C’est le verbe réussir qui rend le mieux, en français, la notion exprimée par l’adverbe successfully en anglais. Il faut donc oser s’écarter de l’original anglais et ne pas chercher à calquer systématiquement les différents éléments de la phrase en faisant une traduction mot à mot. La ressemblance entre les fonctions grammaticales en anglais et les fonctions grammaticales en français est une chose dont il faut se méfier.