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finalement (finally)

Le cas de l’adverbe finalement est à bien des égards typique. Il partage avec l’anglais finally la même origine latine et on pourrait penser que les deux mots partagent aussi le même sens. Mais la réalité est que les choses sont plus complexes.

Les ouvrages de référence ne nous sont pas d’une grande aide. Le Grand Robert, en particulier, n’offre que deux sens formulés de façon très succincte et largement insuffisante. Et l’exploration d’ouvrages sur l’histoire de la langue française, comme le Trésor de la langue française, montre que finalement avait sans doute par le passé le sens que lui donnent à tort aujourd’hui certains locuteurs francophones sous l’influence de l’anglais, de sorte qu’on s’expose, en soulevant la question de son emploi en français moderne, aux arguments classiques de ceux qui se servent abusivement de l’histoire de la langue pour excuser des emplois qui sont de toute évidence des anglicismes dans la langue d’aujourd’hui.

Le problème fondamental est qu’il y a, en français, deux adverbes exprimant l’idée de finalité et partageant la même racine : finalement et enfin. Mais ces deux adverbes présentent, en français moderne, des différences de sens et d’emploi qu’on ne peut ignorer.

Pour illustrer ces différences, je donne souvent l’exemple authentique d’une phrase prononcée par ma femme anglophone il y a de cela près de deux décennies maintenant, lorsqu’elle a rencontré pour la première fois ses beaux-parents (français) après avoir entendu parler d’eux et correspondu avec eux pendant une période de plusieurs mois. Je ne me souviens plus de la phrase exacte, mais c’était quelque chose du genre :

Eh bien, je suis contente de vous rencontrer *finalement.

Sur le coup, pour ne pas l’embarrasser, je n’ai rien dit, mais j’ai bien vu le regard un peu surpris et le léger malaise de mes parents lorsqu’ils ont entendu cette phrase, ne sachant pas vraiment comment y réagir. Et en fin de soirée, après qu’ils sont allés se coucher, je n’ai pas pu m’empêcher de revenir sur cette phrase pour expliquer à ma femme que, en disant cela, elle avait involontairement conduit mes parents à penser qu’elle n’avait pas, à l’origine, envie de les rencontrer et qu’elle n’avait changé d’avis qu’après les avoir rencontrés.

Car il se trouve que l’adverbe finalement a en français, une certaine nuance de sens négative. Il exprime non seulement l’idée d’aboutissement chronologique d’un processus, mais aussi — et surtout — l’idée que le résultat du processus s’est avéré être quelque peu contraire à ce qu’on attendait. En disant cela, ma femme a involontairement laissé mes parents penser qu’elle s’attendait à ne pas les aimer et qu’elle avait été surprise, au bout du compte, de constater que, contrairement à ses attentes, elle les aimait bien.

En réalité, ce que ma femme voulait exprimer, c’était bien entendu seulement l’idée qu’elle était contente que la longue attente soit terminée. Or en français moderne, cette idée d’ordre surtout temporel ne s’exprime pas à l’aide de l’adverbe finalement, mais à l’aide de l’adverbe enfin. Ce qu’elle aurait dû dire, c’est quelque chose comme :

Je suis contente de vous avoir enfin rencontrés.

Il s’agit d’une nuance de sens subtile, mais essentielle. La preuve en est que, après que je lui ai expliqué le problème, ma femme n’a pas dormi de la nuit et s’est empressée, dès que mes parents se sont levés le lendemain matin, de leur expliquer ce qui s’était passé et l’origine de son erreur et du malentendu.

Plus généralement, cependant, le principal problème posé par finalement en français moderne est lié à un contexte beaucoup plus terre-à-terre, qui est celui des adverbes utilisés quand on veut faire une énumération. Quand on veut numéroter de façon explicite les différents éléments d’une liste, on utilise en anglais soit firstly, secondly, thirdly, etc., jusqu’à lastly, soit, plus couramment, first, second, third, etc. jusqu’à last, en utilisant les adjectifs dans une fonction adverbiale :

First, dice three potatoes. Second, add the bouillon. Last, simmer for half an hour.

Si on ne veut pas nécessairement numéroter les éléments de façon explicite, on utilise plutôt first, then, et… finally :

First, dice three potatoes. Then add the bouillon. Finally, simmer for half an hour.

Qu’en est-il en français ? Il existe également deux façons d’énumérer. La première, comme l’anglais, utilise les adjectifs ordinaux sous forme adverbiale :

Premièrement, couper en dés trois pommes de terre. Deuxièmement, ajouter le bouillon. Dernièrement, faire mijoter pendant une demi-heure.

Mais on peut aussi énumérer sans numérotation, en commençant par d’abord ou tout d’abord et en continuant avec ensuite et puis. Pour terminer l’énumération, cependant, en français moderne, on n’utilise pas finalement :

Tout d’abord, couper en dés trois pommes de terre. Ensuite, ajouter le bouillon. *Finalement, faire mijoter pendant une demi-heure.

Cet emploi de finalement est fautif. L’énumération, qui concerne l’ordre temporel des étapes et n’appelle aucune nuance de sens négative, doit se terminer non pas par finalement, mais par enfin :

Tout d’abord, couper en dés trois pommes de terre. Ensuite, ajouter le bouillon. Enfin, faire mijoter pendant une demi-heure.

Or, au Canada français en particulier, on entend bien trop souvent les locuteurs francophones utiliser finalement dans cette position.

Bien entendu, comme je l’ai laissé entendre plus haut, si on explore un peu l’histoire de la langue, on arrive assez facilement à trouver des exemples prouvant que finalement a été utilisé par le passé en français dans ce sens temporel, sans nuance de sens négative. Le Trésor de la langue française cite ainsi un extrait du Nez d’un notaire, d’un certain Edmond About (1862) :

Il s’adressa d’abord à la raison, puis à la conscience, et finalement au cœur de son malade.

Mais cet emploi n’existe plus vraiment en français moderne et je crois que, en toute conscience, aucun locuteur canadien moderne ne peut sérieusement prétendre que l’emploi de finalement dans ce sens en français au Canada illustre la préservation d’un emploi du mot au Canada qui se serait perdu ailleurs dans la francophonie. Il me paraît évident que la plupart des locuteurs canadiens qui utilisent finalement dans le contexte d’une énumération en français au Canada le font sous l’influence de l’anglais et que, à ce titre, finalement est bel et bien un faux ami, comme ma femme a pu le constater à son plus grand désarroi le jour où elle a enfin rencontré mes parents pour la première fois.

étudier (to study)

Les verbes to study et étudier ne sont pas vraiment de faux amis. Ils sont dans une large mesure synonymes et s’emploient en gros de la même manière. Mais il y a une différence entre l’anglais et le français qui, selon moi, mérite d’être notée.

En anglais, on utilise en effet couramment le verbe sous une forme intransitive, pour exprimer l’idée de « faire ses études ». Cet emploi intransitif du verbe dans ce sens existe certes en français, mais le Robert le qualifie de « vieilli » et il est, à mon avis, à éviter en français moderne.

Ainsi, une tournure comme :

Canadian students studying abroad

donnera en français non pas :

les étudiants canadiens qui étudient à l’étranger

mais plutôt :

les étudiants canadiens qui font leurs études à l’étranger

Les lecteurs attentifs auront remarqué que je n’ai pas mis d’astérisque dans la version française en rouge. C’est parce que le tour n’est pas faux. Il n’est tout simplement pas courant en français moderne.

On le trouve cependant régulièrement sous la plume de locuteurs francophones au Canada et c’est à mon avis non pas parce qu’ils auraient gardé en vie une tournure vieillie du français classique, mais sous l’influence de l’anglais moderne, dans lequel cet emploi intransitif du verbe to study est bel et bien vivant et la façon normale d’exprimer le fait de faire ses études.

Il s’agit donc ici d’un faux ami « grammatical », qui ne concerne que la façon dont le verbe se construit et non ce qu’il signifie à proprement parler.

Quand on utilise le verbe étudier sous une forme intransitive en français moderne, cela fait un effet bizarre, comme s’il manquait quelque chose (à savoir le C.O.D. du verbe). Quand j’entends ou je lis une tournure comme « les étudiants canadiens qui étudient à l’étranger », j’ai envie de demander : « Qui étudient quoi ? »

C’est peut-être du pinaillage, mais je n’arrive pas à défendre et à accepter un usage que d’aucuns pourraient prétendre justifier au nom d’un vieux français « authentique » qui se serait miraculeusement préservé au Canada — alors que, dans la plupart des cas, c’est en raison de l’influence de l’anglais qu’on retrouve cet emploi intransitif en français.