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suggérer (to suggest)

Je viens de recevoir un message électronique de Postes Canada, qui traverse en ce moment une période de crise avec une grève qui paralyse le service postal partout au pays. Et voici un extrait de ce message, de toute évidence traduit de l’anglais :

Beaucoup de commentaires ont *suggéré que le service postal n’avait plus d’importance pour les Canadiens.

Je retrouve facilement l’original anglais du message sur le Web :

Recently there’s been a lot of commentary suggesting postal service no longer matters to Canadians.

Le principal problème de l’énoncé français, comme je l’indique en gras, concerne le verbe suggérer. Le traducteur de Postes Canada l’utilise ici dans un sens qu’il n’a tout simplement pas en français, qui est celui de « laisser à penser », « sembler indiquer ».

En français, le verbe suggérer a bien le sens de « susciter l’idée ou l’image de quelque chose » ou de « faire penser à quelque chose », qui peut sembler assez proche du sens évoqué ci-dessus. Mais ce sens n’existe que pour le verbe employé avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal. Le verbe suggérer ne peut pas avoir ce sens lorsqu’il est employé avec une proposition infinitive (suggérer [à quelqu’un] de faire quelque chose) ou, comme ici, avec une proposition conjonctive introduite par que.

Quand il est employé avec une proposition infinitive ou conjonctive, le verbe suggérer, en français, a toujours comme sujet un nom de personne, a toujours (sous forme sous-entendue ou explicite) un complément d’objet indirect qui est une personne (à quelqu’un) et a toujours le sens de « donner à quelqu’un l’idée de faire quelque chose », « conseiller à quelqu’un de faire quelque chose », etc.

Or ce n’est bien entendu pas le cas ici. Ici, le sujet est un nom de chose (commentaires) et non de personne et surtout, le verbe est employé sans complément indirect. En outre, la proposition conjonctive ne décrit pas quelque chose qu’on conseille à quelqu’un de faire, mais un état de fait, un constat.

Que faudrait-il écrire alors ici ? Eh bien, tout simplement, par exemple, laisser à penser ou sembler indiquer :

Beaucoup de commentaires faits récemment semblent indiquer que le service postal n’a plus d’importance pour les Canadiens.

(Je change aussi le temps des verbes, qui n’est pas approprié ici.)

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Je rencontre régulièrement dans mes travaux de traduction des originaux anglais relevant du domaine de la recherche universitaire ou des médias qui contiennent des structures du type :

Recent studies suggest that…

ou encore :

Research suggests that…

On rencontre bien trop souvent au Canada de mauvaises traductions dans lesquelles cette tournure est rendue par quelque chose comme :

La recherche *suggère que…

alors qu’il faudrait tout simplement dire quelque chose comme :

D’après les recherches, …

ou bien :

Les dernières recherches semblent indiquer que…

Mais j’irai encore plus loin. Il y a aussi des cas où l’anglais utilise to suggest avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal, mais où ce groupe nominal est en fait l’équivalent de quelque chose qui serait plus naturellement exprimé à l’aide d’une proposition conjonctive en français.

Je donnerai comme exemple cette page de Fisheries and Oceans Canada sur les moules, dont le titre est :

Research suggests new benefit of IMTA in pathogen depletion by mussels

Et voici ce que dit la version française de la page :

Les recherches suggèrent un nouvel avantage de l’AMTI dans la déplétion de pathogènes par les moules

Même avec un complément d’objet direct qui est un groupe nominal, pour moi la traduction n’est pas vraiment correcte. En effet, ce que l’anglais veut vraiment dire ici, c’est quelque chose comme :

Research suggests that IMTA may bring new benefit in pathogen depletion by mussels

Ce qu’indiquent les recherches, c’est un fait, une possibilité qui s’exprime plus naturellement sous la forme d’une proposition conjonctive en français. L’emploi d’un groupe nominal plutôt qu’une proposition conjonctive en anglais relève surtout d’un souci de concision, puisqu’il s’agit du titre d’un article, dans lequel l’auteur cherche à réduire au minimum le nombre de mots, en supprimant aussi par ailleurs les articles, comme le fait si naturellement l’anglais.

On retombe donc sur le même emploi de to suggest que celui qui est évoqué plus haut, ce qui veut dire que, ici encore, le verbe français suggérer n’est pas vraiment approprié. Le traducteur fait d’ailleurs clairement la faute plus loin dans le texte, où l’on trouve bel et bien la tournure suggest that, qui ne peut pas être rendue, comme le fait l’auteur, par *suggèrent que.

Pour le titre, même si l’anglais n’utilise pas de proposition conjonctive, on dira donc plutôt :

D’après les recherches, l’AMTI pourrait contribuer à la déplétion de pathogènes grâce aux moules

(Je ne m’attarde pas ici sur l’emploi du mot déplétion, qui me semble suspect. C’est un autre problème.)

Voir aussi:

chance (chance)

Le cas du substantif chance est un peu compliqué, du fait de la polysémie du mot aussi bien en anglais qu’en français. Le substantif anglais chance a plusieurs sens apparentés mais différents et il en va de même pour le substantif français chance.

Le problème est que, s’il y a bien intersection entre les sens du mot en anglais et les sens du mot en français, ces sens ne se recouvrent pas et sont, au contraire, dans certains cas nettement distincts.

La première observation évidente est que le sens premier du mot chance en anglais est celui de « hasard » (sans orientation ni négative ni positive), tandis que le sens courant du mot chance en français est ce que les anglais appellent luck, c’est-à-dire un hasard heureux, d’orientation positive.

C’est pour cela que, quand l’anglais dit :

He met his brother by chance.

le français ne dit pas :

Il a rencontré son frère par *chance.

mais :

Il a rencontré son frère par hasard.

De même, lorsqu’un magasin indique que ses heures d’ouverture en dehors de la saison touristique sont open by chance or appointment, cela ne veut pas dire ouvert par *chance ou sur rendez-vous mais ouvert de façon aléatoire et sur rendez-vous. (On peut certes dire que, si vous vous rendez au magasin hors-saison et qu’il se trouve qu’il est ouvert, vous avez de la chance, mais on ne peut pas dire que le magasin est ouvert par *chance. C’est vous qui avez de la chance, pas le magasin.)

L’important à retenir ici est que, en anglais, chance ne signifie jamais « hasard heureux ». Si on veut préciser que le hasard est heureux, il faut utiliser un adjectif qualificatif et parler, par exemple, de lucky chance :

What a lucky chance that you are here!

En français, cela donne :

Quel heureux hasard que vous soyez là !

ou bien tout simplement :

Quelle chance que vous soyez là !

Mais cette première observation n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les choses se compliquent singulièrement du fait que, à l’origine, le substantif français chance avait un sens comparable à celui qu’il a gardé en anglais, à savoir celui de « hasard » (ni heureux ni malheureux). Et il a gardé ce sens dans un certain nombre d’expressions et d’usages qui suscitent une assez grande confusion pour les anglophones et les francophones en situation minoritaire.

En effet, dans certaines tournures, il y a bel et bien équivalence entre l’anglais et le français. Ainsi, quand on dit en anglais :

He has no chance of winning this game.

on dit bien en français :

Il n’a aucune chance de gagner cette partie.

En revanche, lorsque l’anglais dit :

This meeting will give us the chance to meet with the parents.

il est hors de question de dire en français :

Cette réunion nous donnera la *chance de rencontrer les parents.

En français, on dira :

Cette réunion nous donnera l’occasion / la possibilité de rencontrer les parents.

Inversement, lorsque l’anglais dit :

There is a good chance that he will come tonight.

le français dit :

Il y a de bonnes chances qu’il viendra ce soir.

On notera ici l’adjectif bonnes, qui indique bien que, sans cet adjectif, chances a ici en français un sens neutre, comme en anglais. Les chances peuvent ici être bonnes ou mauvaises. (On notera aussi, cependant, que le français emploie ici le mot au pluriel et non au singulier.)

Pourquoi emploie-t-on le mot chance en français dans certains cas et pas dans les autres ? Parce que le mot garde en français l’idée de hasard, le caractère aléatoire. Or dans la phrase anglaise this meeting will give us the chance to meet with the parents, il n’y a plus de hasard. Au contraire, il ne fait aucun doute que la réunion nous donnera l’occasion de rencontrer les parents. Le fait de rencontrer les parents n’est ni un hasard heureux ni un événement plus ou moins aléatoire.

Cette différence entre l’anglais et le français est essentielle. Les francophones du Canada font toutes sortes d’erreurs avec le mot chance parce qu’ils l’utilisent dans ce sens anglais de « possibilité », d’« occasion » ayant perdu sa dimension aléatoire. Le mot français chance peut avoir un sens proche du sens de « possibilité », mais il s’agit toujours soit d’une possibilité favorable (guetter une chance de…) soit d’une possibilité aléatoire (au pluriel, avec bonnes, mauvaises, peu de, de grandes, etc.).

Il est indispensable de garder cette distinction à l’esprit quand on a un doute sur l’utilisation du mot chance en français. Et il faut se méfier de ce faux ami !

Superlatif et fonction grammaticale

Il y a quelques semaines, j’ai écrit un premier article sur l’emploi du superlatif en anglais et sur le fait que, pour rendre le sens de ce superlatif de façon naturelle en français, il fallait parfois oser bouleverser la structure de la phrase et détacher le superlatif de son contexte syntaxique immédiat en anglais pour, par exemple, en faire un complément circonstanciel en tête de phrase, dans lequel il est même possible de laisser complètement tomber l’emploi du superlatif sans perdre le sens de l’original anglais.

Voici un autre exemple se rapportant à l’emploi du superlatif en anglais et exigeant là encore un bouleversement syntaxique pour exprimer le sens de la phrase de la façon la plus naturelle possible en français.

L’exemple dont je m’inspire est tiré d’un document de toute évidence rédigé en anglais et traduit par la suite en français, comme c’est très souvent le cas pour les documents qui doivent être disponibles dans les deux langues officielles au Canada. En anglais, la phrase est la suivante :

The lives of those enforcement officers “on the beat” are best protected by timely, reliable information.

(Il s’agit d’un document sur les forces de police et les informations dont elles disposent.)

Et voici ce que le traducteur a pondu en français :

Des renseignements fiables et opportuns *permettront de mieux protéger la vie des policiers sur le terrain.

Passons pour commencer rapidement sur le fait que le traducteur utilise en français un comparatif pour rendre le superlatif anglais, ce qui est déjà en soi problématique. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est la syntaxe.

L’effort pour ne pas produire un calque syntaxique complet de l’anglais est certes louable. Ainsi, le traducteur a fait l’effort d’éliminer le passif si courant en anglais et de produire une tournure active, qui est plus normale en français.

Mais on est encore loin, malheureusement, d’une phrase naturelle en français. (Je mets en gras et marque avec un astérisque le contexte grammatical immédiat du comparatif, mais c’est en fait toute la phrase qui est problématique.)

La meilleure façon d’expliquer le problème sur le plan syntaxique est sans doute de donner ce qui, selon moi, constituerait une traduction beaucoup plus naturelle de cette phrase :

La meilleure façon de protéger la vie des policiers sur le terrain est de s’assurer qu’ils disposent de renseignements fiables en temps opportun.

Ici, non seulement j’élimine le passif, ce qui est bien entendu indispensable, mais je prends le superlatif (best en anglais, meilleure en français) et je le mets en tête de phrase, parce que c’est bel et bien sur ce superlatif que repose tout le sens de la phrase. On rejoint ici quelque chose que j’évoquais déjà dans un autre article, à savoir l’importance de l’ordre des mots dans la phrase, pour respecter non seulement la grammaire française, mais surtout l’ordre naturel dans lequel la phrase doit en quelque sorte « dérouler son sens » de façon à bien mettre en son cœur même le message essentiel qu’elle cherche à véhiculer.

Le message concerne ici la fiabilité et la disponibilité en temps opportun des renseignements dont les agents de police se servent dans leur travail sur le terrain. Et ce que la phrase cherche à dire, c’est que c’est en garantissant cette fiabilité et cette disponibilité en temps opportun qu’on offrira aux agents de police les conditions de travail les plus sûres. Autrement dit, la phrase dit deux choses : d’une part que, de toute évidence, il faut faire du mieux possible pour protéger la vie des agents de police et que, d’autre part, pour cela, la meilleure chose qu’on puisse faire est de leur fournir des renseignements fiables et disponibles en temps opportun.

Ma traduction ne va pas jusqu’à éclater l’original anglais pour en faire deux propositions séparées en français, comme je viens de le faire dans ma paraphrase. Mais elle prend le superlatif, qui a la forme d’un adverbe en anglais (best) pour en faire un syntagme nominal (la meilleure façon) qui dénote explicitement cette fonction d’adverbe (façon) et surtout qui en fait le sujet même de la phrase, de façon à ce que cette phrase devienne la réponse à une question implicite du genre : « Sachant qu’il faut protéger la vie des policiers, quelle est la meilleure façon de procéder ? »

On pourrait aussi envisager une traduction comme la suivante :

C’est en s’assurant que les policiers sur le terrain disposent de renseignements fiables en temps opportun qu’on leur offrira la meilleure protection possible.

J’aime moins cette tournure, parce qu’elle rejette à nouveau la question de la protection en fin de phrase (ce qui rend la traduction plus proche, à cet égard, de l’original anglais), mais elle me semble également acceptable, du fait de l’emploi de la mise en relief.

La traduction française que je cite en rouge ci-dessus, en revanche, me paraît inacceptable. Elle n’est bien sûr pas grammaticalement fausse, mais elle fait de la fiabilité et de la disponibilité en temps opportun des renseignements le sujet de la phrase, alors que celui-ci devrait la question de la protection des policiers (ou que cette question devrait à tout le moins se situer au cœur de la syntaxe, comme avec la tournure emphatique dans ma deuxième traduction en bleu.)

Je note aussi, au passage, la nécessité, une fois de plus, d’expliciter l’implicite en français. Quand l’anglais dit simplement by timely, reliable information, il me paraît indispensable d’introduire une structure plus complète et plus explicite en français, avec un verbe comme disposer ou offrir ou encore un substantif comme disponibilité. On ne peut pas se contenter de dire, en français « des renseignements fiables en temps opportun » pour exprimer l’idée de disposer de tels renseignements.

C’est là un autre problème majeur, selon moi, dans la traduction figurant ci-dessus en rouge.

La conclusion ici est qu’il faut non seulement oser expliciter l’implicite, mais aussi bouleverser la syntaxe de la phrase, non seulement pour éviter l’abus de tournures comme le passif, mais pour aller plus loin encore et vraiment donner à l’élément central du sens de la phrase la place centrale qu’il doit avoir dans la structure de la phrase. C’est quelque chose que l’anglais n’exige pas, entre autres en raison de différences d’intonation qui permettent de mettre l’accent un peu partout, ce qui est évidemment hors de question en français.

éventuellement (eventually)

Ce faux ami est propre au Canada francophone. Au Québec et ailleurs au Canada, sous l’influence de l’anglais, les francophones ont tendance à utiliser éventuellement dans un sens qu’il n’a tout simplement pas en français.

Le problème est que le sens de l’adjectif éventuel en français n’est pas très facile à expliquer. Pour bien comprendre ce sens, il faut mettre en relief la racine du mot, à savoir le latin eventus, signifiant « événement ». Une chose est donc éventuelle s’il est possible qu’elle devienne un événement, c’est-à-dire s’il est possible qu’elle arrive.

L’adverbe éventuellement exprime, en français, la même idée. Quand je dis :

J’aurai éventuellement besoin de votre aide.

je veux dire qu’il est possible que le fait que j’aie besoin de votre aide devienne un événement, c’est-à-dire qu’il est possible que j’aie effectivement besoin de votre aide à un moment ou à un autre.

Cela ne correspond pas du tout, en anglais, à l’adverbe eventually. Pour rendre une telle chose en anglais, on dira quelque chose comme :

I might need your help.

Alors même que le lien entre le substantif event (« événement ») et l’adverbe eventually est encore plus évident en anglais que le lien entre événement et éventuellement ne l’est en français, le lien sémantique entre les deux est nettement différent. En anglais, l’adjectif eventual veut dire « qui se produit à l’issue d’une série d’événements, à la fin, au bout du compte ». Ce sens ne comporte aucun doute concernant l’occurrence de la chose. Il concerne seulement le fait qu’elle se produit à la fin de quelque chose, d’un processus. Il est presque contraire au sens français.

Du coup, l’adverbe eventually, en anglais, veut dire « au bout du compte, à la fin, après toute une série d’événements ». Il est assez proche du sens français de finalement, lequel, on l’a vu dans un article antérieur, est lui-même un faux ami, puisqu’il n’a pas le même sens que finally en anglais.

Cela dit, en réalité, la plupart du temps, ce n’est pas par un adverbe que l’on traduira eventually, mais par une tournure verbale comme finir par. Ainsi, comme le note le Robert & Collins :

He eventually became Prime Minister.

devient en français non pas :

Il est *éventuellement devenu premier ministre.

mais :

Il a fini par devenir premier ministre.

L’adverbe éventuellement ne peut tout simplement pas être utilisé en français avec un verbe au passé composé, parce qu’il exprime précisément le fait que l’action n’est que possible, qu’elle n’a pas encore eu lieu, ce qui est incompatible avec le passé composé.

Mais bien entendu, même avec un verbe au futur, éventuellement n’a pas le même sens que eventually. Quand je dis en anglais :

He will come eventually.

je ne veux pas dire :

Il viendra *éventuellement.

mais bel et bien :

Il finira par venir.

La phrase en rouge existe en français, mais signifie « il est possible qu’il vienne, si les circonstances le permettent », s’il est d’accord, s’il le faut, etc.

Il y a un bien trop grand nombre de francophones au Canada qui utilisent l’adverbe éventuellement dans le sens de l’adverbe anglais eventually. C’est tout particulièrement problématique parce qu’il n’y a aucune chance que cet anglicisme traverse l’Atlantique. Le sens de l’adverbe anglais n’est pas un sens auquel l’adverbe français pourrait finir par aboutir par évolution naturelle. C’est uniquement en raison de l’omniprésence de l’anglais au Canada qu’il a pris ce sens chez les francophones canadiens. Le sens est si différent qu’il faudrait que l’anglais devienne aussi omniprésent dans la société française (et dans les autres sociétés francophones ailleurs dans le monde) pour que le même phénomène puisse s’étendre.

On en est loin.

réussir et échouer

Le cas de ces deux antonymes est assez particulier et mérite, à mon avis, qu’on examine les deux verbes ensemble.

Pour commencer, je crois qu’il est important de souligner que ces deux verbes sont avant tout des verbes intransitifs. Il existe pour chacun certains emplois transitifs (et, dans le cas d’échouer, une forme pronominale), mais ils sont secondaires. Dans leur sens principal, ces deux verbes s’emploient avant tout sous une forme intransitive.

Voici un exemple typique :

He wanted to break the world record. He succeeded.

En français, cela donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a réussi.

De même pour échouer. Le même exemple :

He wanted to break the world record. He failed.

donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a échoué.

Jusqu’ici, pas de problème. On peut dire sans hésiter que les paires réussir / to succeed et échouer / to fail ne sont pas des faux amis et sont bel et bien équivalentes.

C’est quand on passe aux constructions transitives que les choses se compliquent.

En effet, en anglais, le verbe to fail peut se construire à la fois sous une forme intransitive et sous une forme transitive. Sous la forme intransitive, il peut être suivi d’un complément circonstanciel :

He failed in his exam.

Mais on peut exprimer la même idée avec une tournure transitive :

He failed his exam.

Les deux tournures ont exactement le même sens, à savoir que l’individu a passé l’examen et a échoué.

Grammaticalement parlant, le verbe français échouer ne se comporte pas de la même manière. Il est toujours intransitif et ne peut pas se construire avec un C.O.D. On ne pourra donc pas dire :

Il *a échoué son examen.

La seule tournure possible est la forme intransitive avec un complément circonstanciel :

Il a échoué à son examen.

(Même si le complément commence par la préposition à, il ne s’agit pas d’un complément d’objet indirect. Mais la distinction importe peu : l’important est que, dans ce sens, le verbe se construit toujours avec la préposition.)

Le verbe anglais to fail peut également avoir comme C.O.D. non pas la chose dans laquelle on a connu l’échec, mais la personne à qui on a fait subir l’échec. Ainsi, dans le milieu éducatif, on peut dire :

The teacher failed three students.

Ici, le verbe to fail n’est plus synonyme d’échouer, puisque l’échec concerne les élèves (le C.O.D.) et non l’enseignant (le sujet). En français, cela donnera non pas :

Il *a échoué trois élèves.

mais :

Il a fait échouer trois élèves.

ou encore :

Il a recalé trois élèves.

Bien entendu, il existe bel et bien un emploi transitif du verbe échouer en français. Mais cet emploi concerne un sens différent du verbe : celui de « toucher le fond et se retrouver arrêté », pour un navire. C’est le sens premier du verbe sous sa forme intransitive (le navire a échoué), mais c’est aussi le sens qu’on retrouve dans l’emploi transitif, sous forme inversée. Ainsi, le capitaine a échoué le navire signifie « le capitaine a fait échouer le navire », « le capitaine a fait en sorte que le navire échoue ».

Mais il faut noter que, en français moderne, la forme la plus courante dans ce sens premier de « toucher le fond et se retrouver arrêté » est la forme pronominale. On tira donc plus couramment le navire s’est échoué et le capitaine a fait s’échouer le navire.

Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, cependant, l’important est que l’équivalent anglais du verbe échouer ou s’échouer sous cette forme transitive ou pronominale n’est pas to fail. Une phrase comme le bateau s’est échoué (ou a échoué) sur un banc de sable devient the boat ran aground on (ou ran onto) a sandbank. Et une phrase comme il a échoué sa barque sur un écueil devient he ran his boat onto a reef.

Il n’y a donc aucune correspondance entre échouer et to fail dans les emplois transitifs ou pronominaux du verbe en français.

Pour réussir, la situation est différente en ce que l’anglais to succeed dans le sens de « connaître la réussite » n’existe que sous forme intransitive. Il n’y a pas, contrairement à to fail, d’emploi transitif du verbe construit à partir du même sens. (Le verbe to succeed est bien un verbe transitif en anglais, mais uniquement au sens de « succéder à » : he succeeded his father at the helm of the company.)

Et le plus intéressant est que, là où le français utilise le verbe réussir dans le sens contraire de celui d’échouer :

Il a réussi à son examen.

l’anglais n’utilise pas du tout to succeed, mais un autre verbe :

He passed the exam.

Ce verbe est évidemment un autre faux ami, puisque le verbe correspondant en français, à savoir passer, ne signifie pas « réussir », mais « participer à », « subir ». En français, passer un examen ne signifie pas « réussir à un examen » !

Cela ne manque pas de susciter une certaine confusion chez les anglophones. Au Canada francophone, d’ailleurs, on a tendance à éviter d’utiliser ce verbe passer dans son sens pourtant correct en français, de crainte que les anglophones à qui l’on s’adresse attribuent au verbe français passer le sens du verbe anglais to pass. C’est ce qui se passe quand on a une communauté linguistique minoritaire qui ploie sous la pression de la communauté majoritaire. Au lieu de demander aux anglophones de s’instruire un peu et d’apprendre que le verbe passer a un sens différent en français, on évite tout simplement d’utiliser le verbe, histoire de ne pas les embrouiller. C’est une attitude qu’il faut selon moi éviter, pour la raison très simple que la minorité a le droit d’exister, avec sa propre langue et ses propres faux amis. Si la majorité veut faire affaire avec la minorité et communiquer avec elle dans sa propre langue, elle doit faire l’effort d’apprendre cette langue de façon complète, dans toute sa subtilité et avec toutes ses différences.

Il reste à mentionner les emplois transitifs du verbe réussir en français. Contrairement à l’anglais to succeed, le verbe français existe bien sous une forme transitive dans un sens voisin de celui de la forme intransitive. Mais, dans la tournure transitive, la réussite concerne l’exécution et non simplement le résultat. On dira, par exemple :

Il a réussi son soufflé au fromage.

Pour exprimer la même idée en anglais, on ne peut utiliser le verbe to succeed (à moins de recourir à une périphrase très maladroite, comme he succeeded in creating his cheese soufflé). On emploie plutôt le substantif success, l’adjectif successful ou l’adverbe successfully. Ainsi, la façon la plus naturelle de parler d’un soufflé au fromage réussi en anglais sera de dire :

His cheese soufflé was a great success.

Il est à noter que cette phrase est ambiguë et pourrait aussi faire référence, non pas au caractère réussi du soufflé, mais au succès rencontré par ce soufflé auprès des convives. On évoquera dans un autre article la paire de faux amis que constituent les substantifs succès et success.

L’intéressant ici est que, pour l’idée de « réussite », ce qui est exprimé par un verbe en français est exprimé par un substantif en anglais. Nous avons déjà rencontré un phénomène semblable lorsque nous avons évoqué le faux ami compléter. Il faut savoir reconnaître que, parfois, la façon la plus naturelle d’exprimer une idée en français s’appuie sur une fonction grammaticale différente.

Pour terminer, je ne peux m’empêcher de mentionner que la différence entre réussir à et réussir a tendance à s’effacer en français moderne. J’ai ainsi entendu, pas plus tard qu’avant-hier, au journal télévisé, une mère de famille française parler du fait que sa fille avait « réussi son baccalauréat ». La tournure correcte serait ici « réussi au baccalauréat ». Mais la nuance de sens entre « obtenir le résultat souhaité » et « exécuter avec bonheur, avec succès » est sans doute un peu trop subtile et il est fort possible que, à terme, l’emploi transitif du verbe dans le sens du verbe intransitif (ou transitif indirect, selon le Robert) finisse par être considéré comme acceptable.

copie (copy)

Les substantifs copy et copie peuvent sembler synonymes, mais ne le sont pas. En anglais, le mot copy a, dans certains cas, perdu le sens de « copie d’un original » et signifie simplement « exemplaire ».

Ainsi :

This store has several copies of his latest novel.

deviendra en français non pas :

Ce magasin a plusieurs *copies de son dernier roman.

mais :

Ce magasin a plusieurs exemplaires de son dernier roman.

Quand on achète un roman, on n’achète pas de « copie » qui serait produite par duplication à partir d’un modèle unique. On achète un exemplaire du tirage du livre. Bien entendu, tous les exemplaires sont (normalement) identiques, mais il n’y en a pas un qui serait le modèle suivi pour tous les autres et ils n’ont pas été produits à proprement parler par duplication. (Paradoxalement, le sens d’exemplaire était à l’origine justement celui de « modèle, patron, archétype, prototype ».)

En français, on n’utilise copie que pour désigner quelque chose qui est clairement le fruit d’un processus de duplication. Par exemple, si je fais des photocopies d’un texte pour mes élèves, ce que je vais distribuer à mes élèves, ce sont des copies de ce texte, et non des exemplaires du texte. (Une fois de plus, paradoxalement, en imprimerie, le mot copie sert aussi à désigner l’écrit à partir duquel on compose le document imprimé, donc en quelque sorte le modèle…)

Il y a bien entendu d’autres sens du mot copy en anglais et du mot copie en français. Et il peut aussi y avoir des cas particuliers dans lesquels la frontière entre copie et exemplaire est un peu floue, entre autres dans le domaine de plus en plus important du numérique.

Mais il n’en reste pas moins que la paire copy/copie est bel et bien une paire de faux amis dont il faut se méfier.

compared to/with

En anglais, l’expression compared to/with est devenue une expression figée qui est employée comme une préposition. Elle n’exige plus un substantif antécédent auquel le participe passé compared serait explicitement lié. Prenons l’exemple suivant, tiré du site Web de Statistique Canada :

Full-time employment increased 1.6% annually for men compared with 2.8% for women. 

Dans cette phrase, compared n’a pas d’antécédent. Ce n’est certainement pas men, puisque ce qui est comparé, c’est le taux d’emploi et non les personnes (hommes et femmes). Et ce n’est pas le taux lui-même non plus, d’abord parce que la phrase n’utilise pas le substantif rate explicitement et ensuite parce que, si compared était considéré comme un participe passé s’appliquant à 1.6%, on aurait une proposition subordonnée incomplète, sans verbe.

En réalité, en anglais, compared to/with est une expression figée qui peut être analysée comme étant équivalente à quelque chose comme « which can be compared to/with » :

Full-time employment increased 1.6% annually for men, which can be compared to 2.8% for women. 

Dans cette structure, l’antécédent du pronom relatif which est non pas un nom, mais toute la proposition. C’est un emploi tout à fait légitime du pronom relatif, qui correspond en français à la tournure ce qui/que.

Le problème qui nous intéresse ici est que, malheureusement pour les paresseux, il n’existe pas en français d’expression figée comparé à équivalente à l’anglais compared to/with. Il est donc inadmissible, quand on veut rendre la phrase anglaise ci-dessus, d’utiliser une telle tournure en français. C’est pourtant ce que fait la page Web française équivalente sur le site Web de Statistique Canada :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, *comparé à 2,8 % chez les femmes.

Malheureusement, même avec une virgule, c’est inacceptable. Le participe passé comparé ne peut être utilisé qu’avec un antécédent clair en français. Il faut donc expliciter cet antécédent, comme on peut le faire en anglais avec le pronom relatif which. En français, cela donne :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, ce qui est à comparer à 2,8 % chez les femmes.

Voici un autre exemple fautif, tiré d’un autre site du gouvernement du Canada (Industrie Canada cette fois-ci). En anglais, le site dit :

Displays the cumulative year-to-date (YTD) data for the current year and compares the results to the equivalent period for the previous year (e.g. January-March 2009 compared to January-March 2008).

Et la page française correspondante dit :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 *comparé à janvier-mars 2008).

Ici, la faute est encore plus évidente, parce que, s’il y avait un antécédent pour comparé, ce serait forcément une période, et le participe devrait donc être accordé au féminin !

Dans ce cas particulier, puisque la phrase principale avant la parenthèse utilise explicitement le verbe comparer, on peut simplement se contenter de la préposition à :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 à janvier-mars 2008).

L’autre solution est d’utiliser l’expression figée française par rapport à, qui est à peu près équivalente à l’expression figée anglaise compared to/with et qui s’utilise aussi comme une préposition :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 par rapport à janvier-mars 2008).

Mais dans toutes ces situations, il est hors de question d’utiliser comparé à comme une expression figée en français.

Les seules situations où l’on peut effectivement utiliser comparé à en français là où l’anglais utilise compared to/with sont les situations où l’antécédent du participe passé comparé est clair et explicite. Voici un autre exemple de Statistique Canada (titre d’une figure) :

Figure 3
Population weighted indicator compared with the unweighted indicator, national level

La page française équivalente dit :

Figure 3
Indicateur pondéré en fonction de la population comparé à l’indicateur non pondéré

Et dans ce cas-ci, l’emploi est parfaitement correct, parce que l’antécédent de comparé — à savoir indicateur… — est explicite et vient immédiatement avant le participe. Il ne faut pas oublier, bien entendu, que, dans une telle situation, comparé se comporte comme n’importe quel participe passé et s’accorde en genre et en nombre. Il se trouve ici que indicateur est masculin singulier, mais si l’antécédent était féminin ou pluriel, il faudrait accorder comparé en genre et en nombre.

C’est d’ailleurs sans doute le fait que les adjectifs et participes ne s’accordent ni en genre ni en nombre en anglais qui a facilité l’apparition dans la langue de cette expression figée. Comme les accords font partie intégrante de la langue française, il ne peut pas y avoir de phénomène équivalent en français (sauf dans des cas rares et très particuliers, comme celui de étant donné, qui vient avant le groupe nominal et se comporte comme une préposition, sans s’accorder).

contribuer (to contribute)

Le verbe français contribuer et le verbe anglais to contribute ont dans une large mesure le même sens. Mais il existe des différences notables entre l’anglais et le français, en particulier dans la façon dont le verbe se construit.

La première différence concerne le complément du verbe. En anglais comme en français, le verbe peut être utilisé comme un verbe transitif indirect. En anglais, il se construit avec la préposition to. En français, il se construit avec la préposition à. Ainsi :

He contributed to his own downfall.

devient en français :

Il a contribué à sa propre chute.

Mais l’anglais est beaucoup plus souple que le français en ce qui concerne le type de complément d’objet indirect que le verbe accepte. En anglais, on peut « contribuer » à toutes sortes de choses, alors qu’en français, on contribue avant tout à un processus.

Ainsi, quand l’anglais dit :

He’ll be instrumental in managing the day to day financial responsibilities as well as contributing to the long term strategic objectives for the company.

il est impossible de dire en français :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également *aux objectifs stratégiques à long terme de la société.

Pourquoi ? Parce qu’un objectif n’est pas un processus. En français, on peut contribuer à des actions appliquées à un objectif, mais pas à un objectif lui-même. Si on y réfléchit bien, c’est la même chose en anglais. Mais pour une raison ou une autre, en anglais moderne, les gens ont tendance à prendre un raccourci et à ne pas exprimer le processus concerné.

En français, il faut donc expliciter ce qui est implicite en anglais. La phrase ci-dessus donnera donc quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

Bien entendu, rien n’interdit de penser que l’anglais sous-entendait plus que cela et impliquait également que la personne en question participerait à la définition de ces objectifs. On pourra donc aussi dire quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la définition et à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

On a ici une certaine liberté, puisque l’original anglais ne prend pas la peine d’expliciter le ou les processus auxquels la personne contribuera. Mais l’essentiel est que le complément de contribuer en français soit un groupe nominal décrivant un processus.

Dans le premier exemple donné plus haut, chute est bel et bien un processus. Il existe certes quelques exemples en français de tournures où le français autorise un raccourci plus ou moins comparable à celui que l’anglais autorise. On pourra ainsi dire :

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue.

On peut donc contribuer au bonheur. Le bonheur n’est peut-être pas un processus à proprement parler, mais ce qui est sous-entendu ici, c’est que l’argent contribue à faire le bonheur, à susciter le bonheur de la personne. Il y a donc là encore un processus.

Mais ce genre de raccourci est beaucoup plus rare en français et dans la plupart des cas, il sera impératif que le complément décrive un processus.

Parfois, le processus sous-entendu en anglais est vraiment vague, comme dans la phrase ci-dessous :

He is able to contribute to society.

Là encore, il est impossible de traduire littéralement :

Il est en mesure de *contribuer à la société.

La raison est que la société n’est pas un processus. On pourrait alors dire quelque chose comme :

Il est en mesure de contribuer au fonctionnement de la société.

Mais c’est un peu maladroit. On préférera dans ces cas-là utiliser une autre façon de contourner le problème, qui est de remplacer le verbe contribuer par l’expression apporter une contribution :

Il est en mesure d’apporter une contribution à la société.

Comme, dans cette tournure, la société devient le C.O.I. du verbe apporter et n’est plus directement le complément de contribuer, qui a été remplacé par le substantif contribution, le problème de l’explicitation du processus implicite ne se pose plus.

L’autre différence entre l’anglais to contribute et le français contribuer est plus évidente : le verbe anglais peut également se construire avec un complément d’objet direct. En anglais, on peut en effet « contribuer quelque chose à quelque chose », ce quelque chose étant la contribution qu’on apporte à l’autre chose (souvent une somme d’argent). Cette structure est inacceptable en français. Le verbe contribuer ne se construit jamais avec un C.O.D.

La question suivante, apparaissant sur un forum québécois, est donc inacceptable :

Est-ce que je peux *contribuer plus que ce que donne l’employeur ?

L’emploi de contribuer avec un C.O.D. est malheureusement une erreur assez répandue au Canada francophone.

Verbe ou adverbe ? [2]

J’ai déjà évoqué dans un autre article le fait que, pour exprimer les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter d’une traduction littérale de l’anglais (quand on est traducteur) ou ne pas se laisser influencer par la grammaire anglaise (quand on est simple locuteur) et ne pas chercher systématiquement à exprimer ce qui s’exprime à l’aide d’un adverbe en anglais à l’aide d’un adverbe en français.

Voici un autre exemple, tiré d’une grille d’évaluation pour les directeurs d’école :

Skillfully and eloquently communicates his goals

Il ne s’agit pas d’une phrase complète, mais simplement d’une façon abrégée de décrire une des qualités recherchées dans le travail d’un directeur d’école.

Dans une telle tournure, l’anglais utilise volontiers le verbe (ici to communicate) pour décrire la tâche et des adverbes (ici skillfully et eloquently) pour décrire les qualités qu’on recherche dans le travail du directeur.

Face à cet énoncé anglais (ou simplement si on est trop influencé par la grammaire anglaise dans sa façon de penser et de s’exprimer), on pourrait être tenté de produire un calque comme celui-ci :

Communique ses buts avec habileté et éloquence

Les adverbes deviennent un complément circonstanciel de manière et se placent après le C.O.D., mais à part cela, il n’y a pas de modification de la structure grammaticale de l’énoncé par rapport à l’original anglais.

Et le résultat produit n’est pas faux. (Notez que je n’ai pas mis d’astérisque.)

Mais selon moi, il ne s’agit pas de la façon la plus naturelle de dire la même chose en français. En effet, pour moi, c’est la qualité du travail qui est l’aspect le plus important ici (puisqu’il s’agit d’une grille d’évaluation du travail du directeur). Or, avec une telle tournure en français, cet élément qui est le plus important se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel et en fin d’énoncé. Cela tend à affaiblir l’impact de l’énoncé et à mettre trop l’accent sur la tâche elle-même (communiquer) au détriment de la qualité de son exécution.

J’aurais donc plutôt tendance à rendre cet énoncé de la façon suivante :

Fait preuve d’habileté et d’éloquence quand il s’agit de communiquer ses buts

Grâce à ce renversement, la qualité du travail fait désormais partie du premier groupe grammatical de l’énoncé, à savoir le groupe verbal, et c’est le contexte (la tâche) qui se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel. C’est l’ordre plus naturel des choses et c’est l’ordre dans lequel elles se présentent également en anglais, puisque les adverbes viennent naturellement avant le verbe dans cette langue.

On est ici dans le domaine des faux amis les plus pernicieux, c’est-à-dire des faux amis qui concernent des aspects fondamentaux de la langue, comme la fonction grammaticale et la position dans la phrase. Ce sont à mon avis ceux dont il faut se méfier le plus (même si bien entendu les faux amis lexicaux ont leur importance) et ils sont loin d’être évidents. Mais je pense que l’exemple donné ci-dessus est assez clair et assez parlant.

Comme dit, l’énoncé français en rouge ci-dessus n’est pas faux et est probablement acceptable. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne correspond pas à l’essence même de la langue et je pense que mon explication montre quelle est cette chose et ce qu’il faut faire pour l’éliminer.

C’est un travail pénible, un effort de tous les instants, quand on est traducteur et qu’on est constamment bombardé d’énoncés mal traduits ou de discours dont les locuteurs se laissent trop influencer par la grammaire de la langue de la majorité. Mais c’est une vigilance indispensable si on veut préserver, à terme, la nature même de la langue dans laquelle on s’exprime. Et selon moi, la seule façon d’entretenir cette vigilance est de continuer à lire et à écouter constamment des choses exprimées en français dans une langue naturelle, c’est-à-dire dans un milieu qui n’est pas influencé outre mesure par la langue d’une majorité qui n’est pas francophone.

Oui, cela veut dire, en termes plus simples, qu’il faut lire des livres de littérature française, des journaux français, regarder des films français, des émissions de télévision en français — et je ne parle pas de ce français dénaturé qu’on voit ou qu’on entend trop souvent dans les médias francophones en Amérique du Nord. Si on veut vraiment préserver le français en Amérique du Nord, il faut savoir sortir de ses frontières pour aller régulièrement se ressourcer ailleurs, dans des ouvrages produits dans des milieux qui ne sont pas aussi influencés par l’anglais que nous le sommes en Amérique du Nord.

Combien de francophones en Amérique du Nord peuvent honnêtement dire qu’ils le font régulièrement ?

engager (to engage)

Le substantif anglais engagement et son pendant verbal to engage sont de plus en plus utilisés aujourd’hui, en particulier dans la langue de bois des hommes politiques et dans les textes théoriques portant sur l’éducation.

Voici un exemple tout frais tiré de l’édition du samedi 14 mai 2011 du principal journal quotidien paraissant ici en Nouvelle-Écosse, The Chronicle Herald (aussi appelé par certains The Chronically Horrid en raison de la piètre qualité de son contenu). Il s’agit d’une lettre envoyée par le vice-premier ministre actuel de la Nouvelle-Écosse, M. Frank Corbett, et répondant aux vives critiques concernant l’élimination par son gouvernement d’un corps consultatif appelé Nova Scotia Voluntary Planning.

Comme vous le verrez si vous suiviez le lien, cette lettre utilise à tour de bras les expression citizen engagement et public engagement.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il existe évidemment en français le substantif engagement et son pendant verbal engager, ce dernier existant également sous une forme pronominale, s’engager. Mais quelle est l’utilisation qui est faite de ces termes en français et correspond-elle à l’utilisation qui est faite en anglais des termes correspondants ?

Nous allons voir que non.

En français, on peut engager (to pawn) des bijoux chez un prêteur sur gages. On peut engager (to pledge) son honneur ou sa responsabilité. On peut signer un contrat qui alors nous lie, nous engage (to bind). On peut engager (to hire) un chauffeur ou un jardinier en lui offrant un travail sous contrat. On peut engager (to insert) une clef dans une serrure ou sa voiture dans un passage. On peut engager (to start) la partie dans un jeu ou une compétition sportive. On peut engager (to enter into) des négociations. On peut engager (to involve) quelqu’un dans une aventure. On peut engager (to urge) quelqu’un à faire quelque chose. On peut engager (to invest) des capitaux dans une affaire ou engager (to incur) des frais ou des dépenses.

Sous la forme pronominale du verbe, on peut s’engager (to commit) dans un contrat ou s’engager (to promise) à faire quelque chose. On peut s’engager (to enter into) dans une voie, on peut s’engager (to embark) dans une aventure plus ou moins risquée. On peut s’engager (to enlist) dans l’armée.

Est-ce que vous remarquez quelque chose ? Dans aucun de ces sens du verbe l’équivalent anglais n’est to engage ! C’est un signe qui ne trompe pas… Nous avons bien là une paire de faux amis. Mais cela vaut aussi dans l’autre sens — et c’est là que les choses se compliquent un peu.

Le problème est en effet que, comme dit ci-dessus, l’anglais moderne utilise de plus en plus le substantif engagement, le verbe to engage et l’adjectif engaged, et ce, dans un sens qui semble susciter le trouble de bon nombre de francophones essayant de rendre la même idée en français. Quand M. Frank Corbett parle de public engagement ou de citizen engagement dans sa lettre, de quoi veut-il parler exactement ? Quand les théoriciens de l’éducation nous parlent aujourd’hui de student engagement, de quoi veulent-ils parler ?

Eh bien, de quelque chose qui ne correspond à aucun des sens que le verbe engager et le substantif engagement ont en français. Ce dont ils veulent parler, c’est la mise en place d’un certain contact, d’une certaine relation, en l’occurrence entre le public (ou les citoyens) et son gouvernement et entre les élèves et leurs enseignants.

Quand le vice-premier ministre de la Nouvelle-Écosse parle en anglais d’engagement, ce dont il veut parler, c’est, comme il l’explique lui-même, c’est « a two-way exchange that allows citizens to learn about the issues, take positions and offer ideas, and ask tough questions ».

Est-ce que le substantif français engagement peut avoir le même sens ? À mon avis, la réponse est clairement non. Dans aucun des sens que j’évoque ci-dessus, on ne retrouve cette notion d’échange bilatéral, de participation, de mise à contribution des personnes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : au lieu de gouverner les citoyens sans faire appel à eux, sans leur demander leur avis, on veut les mettre à contribution, on veut qu’ils se sentent concernés par les décisions prises par le gouvernement et s’expriment quand ils ont quelque chose à exprimer, sans attendre les prochaines élections pour le faire.

Autrement dit, quand M. Corbett dit :

This government believes in public engagement.

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

Notre gouvernement est partisan de l’*engagement du grand public.

mais plutôt par quelque chose comme :

Notre gouvernement est partisan de la participation du grand public [au processus de prise de décisions].

ou encore :

Notre gouvernement est partisan de la mise à contribution des citoyens [dans le processus de prise de décisions].

De même, quand les théoriciens de l’éducation disent en anglais quelque chose comme

students who are engaged in the learning process

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

des élèves qui sont *engagés dans le processus d’apprentissage

Même au sens le plus littéral de engaged, on dirait en français quelque chose comme :

des élèves qui se livrent au processus d’apprentissage

Mais en réalité, ce dont il est généralement question quand on parle en anglais d’engaged students, c’est :

des élèves qui se sentent concernés par le processus d’apprentissage

La notion de student engagement se rapproche de la notion de motivation, de participation. Seulement, évidemment, ces deux derniers mots existent déjà aussi bien en anglais qu’en français. Alors les gens ne peuvent pas s’empêcher de penser que, quand on parle d’engagement en anglais, on veut parler de quelque chose d’autre, qui n’est pas de la simple motivation, qui ne se ramène pas à une simple participation.

Et la solution de facilité, bien trop souvent, en particulier pour les francophones qui essayent de traduire le concept en français, est d’utiliser le substantif français engagement ou le verbe engager. Je trouve, pour parler franchement, cette solution de facilité assez choquante, surtout de la part de traducteurs professionnels.

Voici un exemple provenant du gouvernement de l’Ontario. Le document anglais, intitulé Acting Today, Shaping Tomorrow, a dans sa table des matières une section intitulée « Student Engagement and Community Connections ». Et dans la version française du document, intitulée Préparons l’avenir dès aujourd’hui, on trouve à l’endroit équivalent dans la table des matières… « L’engagement des élèves et les relations avec la communauté ».

Quel que soit le contexte particulier, c’est pour moi une traduction inacceptable. Ce dont il est question dans ce document, c’est la sensibilisation des élèves aux questions écologiques et il s’agit bien évidemment de susciter leur participation, de les mettre à contribution, de faire en sorte qu’ils se sentent concernés par l’exploration de ces questions écologiques… mais non de les « engager » !

La seule situation où l’on pourrait parler d’« engager les élèves », ce serait dans une phrase construite explicitement autour du sens que peut avoir le verbe en français de conduire quelqu’un à se lancer dans quelque chose, donc avec un complément circonstanciel décrivant explicitement l’aventure, le projet dans lequel ils s’engagent. Mais hors de ce contexte bien précis et bien concret, il n’est pas possible d’utiliser ainsi de façon systématique le substantif français engagement comme on utilise le substantif équivalent en anglais.

Hors contexte, en effet, quand on parle d’engagement en français, on se limite spécifiquement au domaine politique. On parle d’un écrivain engagé pour décrire un écrivain qui prend fait et cause pour un parti politique, pour un mouvement social, etc. Et on peut alors parler de l’engagement de cet écrivain.

Mais on ne peut pas parler d’un « élève engagé » pour décrire simplement un élève qui se sent concerné par ses études !

Le problème est évidemment qu’une tournure comme se sentir concerné par ne se construit pas de la même manière qu’un adjectif comme engagé et ne se prête pas facilement à l’expression à l’aide d’un substantif. Il n’existe pas en français de substantif dont le sens serait « fait de se sentir concerné par quelque chose ». Le substantif le plus proche est motivation, mais il ne rend pas exactement la même idée.

Cela n’est pas une excuse, cependant, pour angliciser le substantif français engagement en lui donnant en français le sens que les locuteurs anglophones lui donnent de plus en plus souvent aujourd’hui en anglais. C’est, comme dit, une solution de facilité et, de la part d’un traducteur, un aveu de paresse, un manque de rigueur et de déontologie.

Il faut simplement faire l’effort de tourner les choses autrement, afin d’exprimer le concept de mise à contribution, le fait de se sentir concerné sous une forme naturelle en français, même si cela exige quelques mots de plus et même si les anglophones font pression sur vous pour que vous utilisiez le même terme qu’en anglais (parce qu’ils considèrent que, puisque le même mot existe dans les deux langues, il doit forcément avoir le même sens). Et ce n’est pas parce que d’autres traducteurs professionnels font la faute qu’il faut la reproduire soi-même dans son travail !