Manifeste

Je ne suis pas un puriste.

J’ai certes fait de longues études de littérature et de linguistique en France, jusqu’au troisième cycle universitaire.

Je suis certes agrégé de lettres modernes, même si je n’exerce plus la profession d’enseignant depuis longtemps (quoique la préparation et le concours de l’agrégation de lettres n’aient de toute façon jamais eu, à ma connaissance, grand-chose à voir avec l’enseignement).

Je travaille certes depuis plus de 15 ans dans la traduction (de l’anglais au français principalement) et dans la révision de textes (dans tous les domaines) au Canada, ce qui m’a rendu tout particulièrement sensible aux problèmes de langue.

Je suis certes un amoureux et un passionné de la langue française, qui prend un grand plaisir à explorer toutes sortes de questions, parfois très pointues, de vocabulaire, de grammaire, de style, de typographie, etc.

Je lis certes toutes sortes d’auteurs, qui sont parfois très exigeants et dont la production ne rencontre parfois plus qu’un faible écho dans notre société moderne.

Je suis aussi parfois perfectionniste, pointilleux, exigeant, à un point que d’autres peuvent avoir du mal à comprendre et à accepter.

Mais je ne suis pas un puriste. Je suis aussi quelqu’un qui aime créer, en particulier des textes littéraires (plus ou moins poétiques). Je suis aussi amoureux de la langue anglaise, ce qui me conduit à lire toutes sortes de choses en anglais, à apprécier toutes sortes de musiques d’expression anglaise, à dévorer dans leur langue d’origine des films et des séries télévisées d’Angleterre et d’Amérique, à m’exprimer moi-même dans cette langue, etc. Je suis sensible à la beauté des langues en général, pas juste à celle du français, et j’apprécie toutes sortes de traitements artistiques et culturels plus ou moins orthodoxes qu’on peut leur faire subir.

Ma formation, mon expérience professionnelle et mon vécu m’ont bien évidemment appris que toutes les langues, y compris le français, évoluent au fil des décennies et des siècles. Cette évolution est lente et souvent difficile à percevoir à l’échelle individuelle, mais on sait bien qu’elle existe, qu’elle a toujours existé et qu’elle continuera toujours d’exister. Il suffit d’ouvrir un livre de Chateaubriand ou même de Proust pour se rendre compte que plus personne ne s’exprime de cette façon, dans cette langue, aujourd’hui. Cette langue reste parfaitement compréhensible, mais elle est déjà morte, elle n’existe déjà plus que dans les livres.

Cela étant dit, l’évolution de la langue dont nous parlent les linguistes et qui explique comment le latin est devenu le français, comment de vieux dialectes germaniques sont devenus l’anglais, etc. est une évolution qui s’est faite pour une bonne part de façon naturelle et intrinsèque, de l’intérieur, selon diverses lois liées à l’euphonie, à l’économie linguistique en général et aux interactions entre différentes communautés parlant différentes variantes de la langue d’origine, suffisamment fortes et suffisamment proches les unes des autres pour pratiquer une sorte d’échange d’influences et de surenchère créative. Dans cette forme d’évolution traditionnelle, les autres langues parlées et écrites par d’autres communautés étrangères, plus ou moins proches, peuvent certes elles aussi avoir une certaine influence, être des sources d’emprunts, d’apports qui viennent enrichir la langue et accélérer ou modifier légèrement son évolution.

Mais ces autres langues n’ont jamais une influence prépondérante. Elles n’ont jamais un poids tel qu’elles se mettent à proprement envahir et dénaturer la langue qu’elles influencent. Or c’est pour moi précisément ce qui est en train de se produire dans la francophonie au Canada et peut-être plus généralement dans le monde francophone dans son ensemble.

Certains diront peut-être que l’anglais s’est retrouvé dans une situation comparable après la conquête du royaume anglais par Guillaume le Conquérant, avec la présence de l’anglo-normand à la Cour. Mais, outre les difficultés qu’il peut y avoir à reconstituer la réalité linguistique d’une époque si reculée, il faut noter que la langue officielle restait à l’époque le latin et que la séparation entre les classes dirigeantes et le reste de la population n’avait sans doute rien de comparable à la situation dans nos sociétés occidentales modernes. Le vieil anglais a certes évolué vers le moyen anglais au contact de l’anglo-normand, mais cela explique surtout le grand nombre de mots d’origine latine dans l’anglais moderne, qui fait justement que le problème des faux amis entre l’anglais et le français est un problème si vaste.

Du reste, si la situation avait perduré en Angleterre, l’anglais n’aurait peut-être pas survécu, ce qui tendrait à confirmer plutôt qu’à infirmer mon propos. Le pouvoir de l’anglais aujourd’hui est un pouvoir lié davantage à des considérations économiques et démographiques, mais c’est précisément ce qui le rend si dangereux sur le plan linguistique, parce qu’il y a fort peu de chances que la situation évolue de façon significative dans un avenir proche.

Le français est donc menacé. Il ne l’est peut-être pas dans l’immédiat en France (quoique), mais il l’est très certainement au Canada dit « français » (c’est-à-dire francophone), dans les petites communautés francophones minoritaires des différentes régions du pays, de Terre-Neuve à la Colombie-Britannique, dans la fonction publique du gouvernement fédéral théoriquement bilingue (puisque l’État canadien a deux langues officielles, l’anglais et le français) et même au Québec, n’en déplaise à ceux des Québécois qui pensent que leur langue est bien vivante et que le nombre de locuteurs dans la province et les différences politiques linguistiques instaurées au fil des ans suffisent à garantir la pérennité du français tel qu’ils le parlent et l’écrivent — ou qui pensent même que, du fait du contexte géopolitique dans lequel le Québec se trouve en Amérique du Nord, les francophones de la province sont traditionnellement encore plus vigilants et sont parvenus à préserver un français plus « pur » que celui qui se parle en France métropolitaine.

De mon point de vue, cette attitude et cette vision des choses sont complètement fausses et complètement déplacées. Le français tel qu’il se parle et s’écrit aujourd’hui au Québec et dans les autres communautés francophones du Canada est gravement menacé, parce que, pendant que les gendarmes de la langue autoproclamés se focalisent sur des questions selon eux cruciales, mais en réalité très secondaires, de francisation de nouveaux mots de vocabulaire issus de la majorité anglophone du continent, la langue qu’ils prétendent défendre est, depuis plusieurs décennies déjà, mais de plus en plus rapidement aujourd’hui, en train de se faire envahir, dans leur propre bouche et dans celle de leurs compatriotes, par toutes sortes d’anglicismes beaucoup plus sournois et dangereux, qui touchent la langue française dans son cœur, sa nature, son essence même.

Je veux parler ici non seulement de l’utilisation erronée de mots français dans un sens qu’ils n’ont en réalité qu’en anglais, mais aussi de toutes sortes de calques, de malformations grammaticales, de reproductions de la syntaxe anglaise qui ne correspondent en aucun cas à ce qui se dirait naturellement en français.

Que les choses soient bien claires : il ne s’agit pas pour moi de nier aux francophones du Canada le droit de parler leur propre variante du français, qui combine la préservation de certaines tournures du vieux français aujourd’hui oubliées en France métropolitaine et l’incorporation de toutes sortes de tournures qui se sont imposées sous l’influence de l’anglais depuis que les Français d’Amérique ont perdu leur indépendance et se sont retrouvés en situation minoritaire, gouvernés par des structures politiques principalement anglophones et obligés de faire affaire avec la majorité anglophone dans le commerce et la vie de tous les jours.

Oui, il est fort possible que la majorité des Québécois et des autres francophones du Canada disent couramment échouer un examen au lieu de dire échouer à un examen. (Il faudrait pour vérifier cela avoir les moyens de mener une enquête à l’échelle nationale, moyens que je n’ai pas. Je ne peux qu’expliquer l’erreur.)

Mais est-il pour autant acceptable d’écrire une telle chose ? de la mettre noir sur blanc dans des documents à valeur officielle ou prétendant faire autorité ? de considérer que l’absence de la préposition à — qui est de toute évidence liée ici non pas à une quelconque structure d’ancien français qui se serait miraculeusement préservée au Canada français alors qu’elle se serait perdue en France, mais bel et bien à l’influence grammaticale du verbe anglais to fail, qui est lui transitif (to fail an exam) — mérite désormais d’être reconnue comme faisant partie intégrante du français canadien, comme étant le fruit d’une évolution naturelle de la langue qui voudrait que, ma foi, on finisse par laisser tomber les prépositions parce qu’elles sont trop… fatigantes ?

Il me semble évident, dans ce cas-ci comme dans tant d’autres, qu’il faut savoir faire la distinction entre ce qui se dit (peut-être et malheureusement) couramment dans la langue parlée et ce qui s’écrit et se dit dans la langue soignée, celle qu’on enseigne, celle qu’on doit apprendre pour devenir un locuteur qui maîtrise sa langue. Dans toutes les langues, il y a des niveaux de langue. Il y a des choses qui se disent, mais ne s’écrivent pas, sauf avec des intentions bien précises. Au Canada français, ce qui se dit un peu partout dans la vie de tous les jours est un français envahi de toutes sortes de termes, de structures, de tournures empruntées à l’anglais. C’est comme ça. On n’y peut rien. Mais cela n’a rien de naturel et ne correspond pas à une évolution « saine » de la langue qui la conduirait tout doucement vers autre chose, une nouvelle version d’elle-même, avec de nouvelles règles, un nouveau vocabulaire, de nouvelles expressions, sous l’impulsion de la créativité de ses propres locuteurs. Au lieu de cela, ce qu’on observe au Canada, c’est une véritable infection de la langue française par l’anglais, en raison de la faiblesse du système immunitaire des locuteurs francophones, qui ne sont tout simplement pas armés pour faire face à une telle invasion d’organismes étrangers, précipitée par la chute ou la disparition des barrières traditionnelles que constituaient l’éloignement géographique, l’isolement culturel, la rigueur et l’exigence du système d’enseignement et d’autres choses encore.

Aujourd’hui, ces locuteurs ne bénéficient plus de toutes ces barrières traditionnelles qui les protégeaient sans qu’ils aient eux-mêmes à faire le moindre effort. Aujourd’hui, le seul espoir de survie de la langue française en tant que telle (c’est-à-dire en tant que langue vivante et indépendante) dans un tel contexte est une prise de conscience de chaque individu, de chaque locuteur francophone, qui doit choisir délibérément de devenir plus vigilant, de lire plus de choses en français en provenance de sources de qualité, de s’exposer davantage à des modèles linguistiques fiables et reconnus — ce qui veut dire, bien entendu, qu’on ne peut pas se contenter de se nourrir de son environnement immédiat, qu’il faut aller chercher au-delà, bien plus loin, faire l’effort de sortir du cocon confortable des interactions avec ses semblables et d’explorer des textes en provenance de sources plus solides, plus fortes, qui sont encore capables de créer, d’évoluer par elles-mêmes et non presque exclusivement sous l’influence omniprésente de la langue de la majorité anglophone du continent.

Le génie d’une langue, ce n’est pas quelque chose de rigide, de gravé dans le marbre qu’il faudrait respecter et honorer comme une vérité immuable à laquelle il faudrait obéir pour l’éternité. Le génie d’une langue, c’est la capacité qu’elle a de susciter sa propre évolution, en absorbant certes, à l’occasion, des influences extérieures, mais surtout en créant de nouvelles choses par elle-même, parce qu’elle est un organisme vivant qui se régénère et se développe constamment, parce qu’elle inspire des créateurs qui sont amoureux d’elle et qui veulent la pousser encore plus loin dans l’éternelle quête d’expression de l’indicible, du sublime, du vital qui donne son sens à la vie humaine.

Est-ce qu’une telle quête peut se réaliser en subissant passivement les coups de boutoir d’une autre langue omniprésente, en s’accommodant de ce qui constitue une infiltration irréversible et qui débouchera inévitablement sur l’assimilation pure et simple ?

Il y aura certes toujours des originaux, des créateurs à cheval sur les deux mondes qui s’amuseront à les mélanger de façon irrévérencieuse et polémique ou ludique. Étant moi-même à peu près bilingue et toujours porté sur la création, je suis parfois tenté d’être de ceux-là et je n’ai pas honte de me laisser emporter à l’occasion. Mais je le fais, nous le faisons en connaissance de cause, en détournant les codes traditionnels des deux mondes à nos propres fins. Nous ne le faisons pas pour cautionner l’invasion de la langue majoritaire au quotidien. Bien au contraire, le mélange délibéré des langues, comme le mélange des genres, a surtout pour but de déranger, de dérouter et, par là même, de faire prendre conscience. C’est une démarche non pas linguistique, mais artistique. C’est autre chose.

La réalité est que ce n’est pas de cela qu’il est question ici. Ce dont il est question, c’est la dénaturation du français au Canada (et peut-être bientôt en France) sous l’influence de l’anglais, qui est si sournoise, si pernicieuse que personne n’est à l’abri.

Je me propose donc ici de procéder à un recensement de toutes sortes d’exemples illustrant ce phénomène, dans l’espoir, sans doute assez vain, de contribuer à une prise de conscience, à un sursaut d’orgueil et d’amour pour la langue qui lui pourrait lui redonner vie et la faire sortir de cette spirale infernale dans laquelle la plupart des locuteurs francophones du Canada sont en train de la laisser filer, par paresse, par nihilisme ou par simple faiblesse et manque de moyens de résister.

Les « faux amis » que j’évoque ici ne se limitent pas au domaine lexical, c’est-à-dire aux cas des paires de mots français/anglais dont la forme est semblable, mais dont le sens est différent. Ils s’étendent à tous les aspects de la langue, y compris la morphologie, la grammaire, la syntaxe, les expressions idiomatiques, la typographie, le style, etc. Les faux amis lexicaux ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Ils sont importants, mais on ne peut pas s’y limiter. Les autres types de faux amis sont plus difficiles à expliquer et à éviter, mais cela les rend d’autant plus importants, parce que ce n’est pas en se limitant au vocabulaire qu’on arrivera à protéger et à préserver la langue française et sa capacité d’évoluer par elle-même, sous l’impulsion de son génie propre.

La plupart des francophones du Canada reconnaîtront immédiatement les exemples que je donne, tandis que, pour un Français de France qui ne parle pas un mot d’anglais et qui ne connaît pas du tout le Canada, il pourra sembler vraiment bizarre ou surprenant qu’il existe des locuteurs francophones qui disent ou écrivent effectivement des choses pareilles. Mais je n’invente rien. Tous les exemples que je donne concernent des problèmes bien réels, que je rencontre dans mon travail et dans ma vie au quotidien. Ils concernent surtout, pour la plupart, les francophones du Canada, mais certains ont bel et bien traversé l’Atlantique (ou la Manche) et commencent à se répandre également en France et dans d’autres pays francophones. Bien entendu, dans de tels cas, il est fort possible que le phénomène soit irréversible et que l’anglicisme finisse bel et bien par être absorbé par la langue française dans sa forme la plus universelle. Je n’ai rien contre et je m’y plierai le moment venu. Mais si j’en parle ici, c’est que, à mon avis, l’irréversibilité du phénomène est loin d’être avérée et qu’on est loin d’une intégration du phénomène dans la langue soignée.

Il existe évidemment déjà des dictionnaires des faux amis anglais-français, comme celui de De Boeck / Duculot. Mais il s’agit d’ouvrages qui, par définition, se focalisent sur l’aspect lexical. Celui-ci est bien entendu important et je lui consacre moi-même ici de nombreux exemples, en tâchant dans la mesure du possible d’ajouter des observations nouvelles et utiles à ce que les ouvrages existants peuvent dire sur le sujet. Mais ce n’est qu’un aspect parmi d’autres du processus de dénaturation que le français au Canada (et ailleurs) est en train de subir sous l’influence de l’anglais et je tiens à consacrer ce site à tous les aspects, à savoir non seulement le lexique, mais aussi la morphologie, la grammaire, la syntaxe, les expressions, la typographie et peut-être d’autres encore qui viendront s’ajouter à mesure.

C’est aussi pour cette même raison que je ne tiens pas particulièrement à présenter mes exemples dans un ordre particulier. L’ordre alphabétique s’impose pour un ouvrage comme un dictionnaire et pour un recensement se limitant au domaine lexical. Mais mes exemples relèvent de différents aspects et se classent principalement par catégorie. Je les ajoute dans un ordre arbitraire, selon mes envies ou ce qui me passe par l’esprit. Le présent site est organisé par ordre chronologique (du plus récent au plus ancien) par défaut, mais on peut également explorer les articles par catégorie, selon des mots-clefs ou en utilisant l’outil de recherche — tout cela étant disponible dans le menu de droite.

Je vous invite donc à explorer ces différentes catégories recensées ici ou à suivre les mises à jour régulières du site à l’aide du fil RSS ou simplement en revenant régulièrement consulter le site. Si vous avez des commentaires ou des suggestions, n’hésitez pas à utiliser le lien «  » dans le menu à droite. (Eh oui, je dis contacter. Je vous ai dit que je n’étais pas puriste.)

Pierre Igot
9 avril 2011