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Faux amis grammaticaux.

Verbe ou adverbe ? [2]

J’ai déjà évoqué dans un autre article le fait que, pour exprimer les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter d’une traduction littérale de l’anglais (quand on est traducteur) ou ne pas se laisser influencer par la grammaire anglaise (quand on est simple locuteur) et ne pas chercher systématiquement à exprimer ce qui s’exprime à l’aide d’un adverbe en anglais à l’aide d’un adverbe en français.

Voici un autre exemple, tiré d’une grille d’évaluation pour les directeurs d’école :

Skillfully and eloquently communicates his goals

Il ne s’agit pas d’une phrase complète, mais simplement d’une façon abrégée de décrire une des qualités recherchées dans le travail d’un directeur d’école.

Dans une telle tournure, l’anglais utilise volontiers le verbe (ici to communicate) pour décrire la tâche et des adverbes (ici skillfully et eloquently) pour décrire les qualités qu’on recherche dans le travail du directeur.

Face à cet énoncé anglais (ou simplement si on est trop influencé par la grammaire anglaise dans sa façon de penser et de s’exprimer), on pourrait être tenté de produire un calque comme celui-ci :

Communique ses buts avec habileté et éloquence

Les adverbes deviennent un complément circonstanciel de manière et se placent après le C.O.D., mais à part cela, il n’y a pas de modification de la structure grammaticale de l’énoncé par rapport à l’original anglais.

Et le résultat produit n’est pas faux. (Notez que je n’ai pas mis d’astérisque.)

Mais selon moi, il ne s’agit pas de la façon la plus naturelle de dire la même chose en français. En effet, pour moi, c’est la qualité du travail qui est l’aspect le plus important ici (puisqu’il s’agit d’une grille d’évaluation du travail du directeur). Or, avec une telle tournure en français, cet élément qui est le plus important se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel et en fin d’énoncé. Cela tend à affaiblir l’impact de l’énoncé et à mettre trop l’accent sur la tâche elle-même (communiquer) au détriment de la qualité de son exécution.

J’aurais donc plutôt tendance à rendre cet énoncé de la façon suivante :

Fait preuve d’habileté et d’éloquence quand il s’agit de communiquer ses buts

Grâce à ce renversement, la qualité du travail fait désormais partie du premier groupe grammatical de l’énoncé, à savoir le groupe verbal, et c’est le contexte (la tâche) qui se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel. C’est l’ordre plus naturel des choses et c’est l’ordre dans lequel elles se présentent également en anglais, puisque les adverbes viennent naturellement avant le verbe dans cette langue.

On est ici dans le domaine des faux amis les plus pernicieux, c’est-à-dire des faux amis qui concernent des aspects fondamentaux de la langue, comme la fonction grammaticale et la position dans la phrase. Ce sont à mon avis ceux dont il faut se méfier le plus (même si bien entendu les faux amis lexicaux ont leur importance) et ils sont loin d’être évidents. Mais je pense que l’exemple donné ci-dessus est assez clair et assez parlant.

Comme dit, l’énoncé français en rouge ci-dessus n’est pas faux et est probablement acceptable. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne correspond pas à l’essence même de la langue et je pense que mon explication montre quelle est cette chose et ce qu’il faut faire pour l’éliminer.

C’est un travail pénible, un effort de tous les instants, quand on est traducteur et qu’on est constamment bombardé d’énoncés mal traduits ou de discours dont les locuteurs se laissent trop influencer par la grammaire de la langue de la majorité. Mais c’est une vigilance indispensable si on veut préserver, à terme, la nature même de la langue dans laquelle on s’exprime. Et selon moi, la seule façon d’entretenir cette vigilance est de continuer à lire et à écouter constamment des choses exprimées en français dans une langue naturelle, c’est-à-dire dans un milieu qui n’est pas influencé outre mesure par la langue d’une majorité qui n’est pas francophone.

Oui, cela veut dire, en termes plus simples, qu’il faut lire des livres de littérature française, des journaux français, regarder des films français, des émissions de télévision en français — et je ne parle pas de ce français dénaturé qu’on voit ou qu’on entend trop souvent dans les médias francophones en Amérique du Nord. Si on veut vraiment préserver le français en Amérique du Nord, il faut savoir sortir de ses frontières pour aller régulièrement se ressourcer ailleurs, dans des ouvrages produits dans des milieux qui ne sont pas aussi influencés par l’anglais que nous le sommes en Amérique du Nord.

Combien de francophones en Amérique du Nord peuvent honnêtement dire qu’ils le font régulièrement ?

to learn how to

Dans la continuité de ce que j’écrivais la semaine dernière au sujet de la fausse équivalence entre l’anglais how et le français comment, voici un cas particulier qui montre que deux mots peuvent être des faux amis non pas sur le plan sémantique, mais sur le plan grammatical, dans la façon dont ils se construisent et s’emploient dans la phrase.

L’anglais to learn et le français apprendre peuvent paraître équivalents et le sont à bien des égards. Mais le verbe anglais est très souvent utilisé avec how, dans une structure du type to learn how to do something.

Or on trouve trop souvent dans la bouche ou sous la plume de francophones au Canada une tendance à calquer directement cette structure en employant comment en français. Voici un exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada sur la sécurité au travail pour les jeunes travailleurs. En anglais, le texte dit :

You can learn how to work safely and better know your rights by reviewing Alberta’s New and Young Workers Web pages.

Et voici ce que dit la page française équivalente :

Vous pouvez *apprendre comment travailler de façon sécuritaire et mieux connaître vos droits en examinant les pages Web New and Young Workers (anglais seulement) du gouvernement de l’Alberta.

Je passe sur les autres aspects problématiques de cette traduction (en particulier l’adjectif sécuritaire) et je m’intéresse ici à la structure du verbe.

Est-il vraiment acceptable ici de construire le verbe apprendre avec comment ? Selon moi, la réponse est non. Là où l’anglais dit to learn how to something, le français dit normalement tout simplement apprendre à faire quelque chose. (C’est d’ailleurs une faute courante chez les francophones qui apprennent l’anglais de dire to learn to do something, sans le how.)

Vous me direz que les règles grammaticales ne sont en l’occurrence pas aussi strictes, même en français, et que, le verbe apprendre était un verbe transitif direct et la proposition infinitive comment travailler… formant une proposition complète, on devrait pouvoir l’utiliser dans la fonction de complément d’objet direct du verbe. Du point de vue de la grammaire générative, c’est peut-être vrai. Mais la réalité est qu’il existe déjà en français une structure reliant le verbe apprendre à une proposition infinitive, et cette structure utilise la préposition à et non comment. À moins de prétendre qu’il y ait une différence de sens entre apprendre à faire quelque chose et apprendre comment faire quelque chose, je ne vois pas comment on peut justifier ce calque de l’anglais au lieu de la structure normale en français.

Cela étant dit, dans l’exemple ci-dessus, je ne suis pas certain que la tournure avec à soit le bon choix non plus :

Vous pouvez apprendre à travailler de façon sécuritaire…

La structure n’est pas fausse, mais est-ce vraiment ce que l’anglais veut dire ? À mon avis, il y a une différence entre to learn how to do something au sens de « apprendre la technique / la méthode / le procédé / la marche à suivre pour faire quelque chose » et to learn how to do something au sens de « apprendre les conditions à respecter si l’on veut faire quelque chose ». En effet, dans l’exemple ci-dessus, ce que le jeune doit apprendre, c’est non pas à travailler, mais à respecter les conditions nécessaires pour que son travail se déroule dans des conditions sûres, sans danger.

Autrement dit, je pense que l’anglais utilise to learn how to work safely comme une sorte de raccourci pour dire quelque chose comme « to learn how to be safe when you are working ». Ce n’est pas le travail lui-même que le jeune doit apprendre, mais les consignes de sécurité s’appliquant à ce travail. Comme souvent en anglais, bien qu’il soit l’élément central du point de vue grammatical, le verbe (to work ici) n’est pas l’élément central du point de vue sémantique.

Or le français ne se prête pas aussi bien à ce genre de raccourci et il convient, à mon avis, d’expliciter les choses en replaçant l’élément central sur le plan sémantique en position centrale sur le plan grammatical.

Pour moi, il est donc plus naturel de dire en français quelque chose comme :

Vous pouvez apprendre ce qu’il faut faire pour travailler en toute sécurité…

On peut même carrément s’écarter davantage de l’original anglais et renoncer à utiliser le verbe apprendre :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail…

Cette tournure se prêterait d’ailleurs mieux à la coordination avec la deuxième moitié de la phrase :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail et sur vos droits en consultant les pages…

Ma conclusion est ici que, comme souvent, il faut se méfier des calques grammaticaux et oser changer de tournure ou même carrément de vocabulaire pour vraiment arriver à exprimer l’idée dans un français qui soit aussi naturel que possible — ce que le traducteur de cette page du gouvernement du Canada semble avoir été incapable de faire.

comment (how)

L’adverbe interrogatif how est vraiment utilisé à toutes les sauces en anglais et parfois dans des structures qui ne sont tout simplement pas naturelles en français. Prenons l’exemple suivant :

How do people behave in a professional learning community?

Étant donné la correspondance apparente entre l’adverbe interrogatif comment en français et l’adverbe interrogatif how en anglais, on risque de penser que la traduction d’une telle phrase en français va de soi :

Comment les gens se comportent-ils dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Une telle question n’est pas fausse en soi, mais elle n’est pas, selon moi, naturelle en français comme elle l’est en anglais. Pourquoi ? La réponse n’est pas évidente. Elle est peut-être liée à une préférence plus générale en français pour les formes nominales quand l’anglais privilégie les formes verbales.

Ainsi, dans le cas de la question ci-dessus, la formulation la plus naturelle en français est selon moi la suivante :

Quel est le comportement des gens dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Vous noterez que j’ai mis en gras non seulement le pronom interrogatif quel, mais également le substantif comportement. Pourquoi ? Parce que l’un ne va pas sans l’autre. C’est seulement en exprimant le concept de « comportement » — exprimé par un verbe en anglais (to behave) — par un nom en français (comportement) qu’on parvient à s’affranchir du recours à l’adverbe comment et qu’on obtient une structure plus naturelle en français.

Loin de moi l’idée que how ne se traduirait jamais par comment en français, bien entendu. Il suffit de mentionner l’exemple qu’on enseigne toujours aux débutants qui apprennent l’anglais :

How do you do?

La formule française correspondante est bien entendu :

Comment allez-vous ?

Mais je donnerai tout de suite un autre exemple, apparemment tout aussi simple, pour illustrer une nouvelle fois la différence possible entre les deux mots :

How are you feeling?

On pourrait penser qu’à une telle question correspond naturellement en français la question suivante :

Comment vous sentez-vous ?

Et ce n’est pas faux. Mais il est aussi tout à fait possible de dire, en français :

Que ressentez-vous ?

Ici, l’adverbe interrogatif en anglais ne débouche pas sur un pronom interrogatif et un substantif en français, mais sur un pronom interrogatif et un verbe.

Y a-t-il une différence de sens entre les deux questions en français ? C’est peut-être une question de contexte. La première est peut-être quelque chose qu’on entendra plus couramment comme formule de politesse, tandis que la seconde est peut-être plutôt une question qu’un médecin poserait à un malade, ou un examinateur au sujet d’un test — c’est-à-dire qu’on poserait quand on veut vraiment savoir ce que la personne ressent (au lieu de faire semblant de s’y intéresser, par politesse). Ou bien la première s’intéresse plutôt à des choses comme la douleur physique ou morale, tandis que la deuxième s’intéresse plutôt à des émotions, comme ce qu’on ressent lors de la contemplation d’un œuvre d’art.

Quoi qu’il en soit, ce que j’essaye de dire ici, c’est qu’il faut se méfier de l’anglais how et ne pas se précipiter systématiquement sur le français comment pour l’utiliser comme équivalent. Il y a des cas où l’équivalence existe bien. Il y en a d’autres où elle est moins évidente. Il y en a d’autres encore où elle n’est pas naturelle. Et il y en a d’autres enfin où elle est carrément trompeuse et où comment est à mon avis inacceptable en français.

Voici un autre exemple :

How does this explain your problem?

Il est inacceptable, à mon avis, de dire en français :

*Comment cela explique-t-il ton problème ?

Au lieu de cela, il faut dire :

En quoi cela explique-t-il ton problème ?

Pourquoi ? Parce que la question ne porte pas sur la « manière » d’expliquer, mais sur l’explication elle-même. C’est une nuance de sens un peu subtile, parce que, d’un certain point de vue, toute explication est une manière d’expliquer. Mais pour moi, la phrase en rouge n’est pas naturelle en français et est un calque trop évident de l’anglais.

Je dirai donc que, à certains égards, how et comment constituent une paire de faux amis et qu’il faut prendre l’habitude de s’en méfier et faire preuve d’une certaine vigilance dans l’emploi de comment en français.

Et je donnerai un dernier exemple pour terminer :

How did you empower your own employees?

Là encore, la traduction avec comment peut paraître évidente :

*Comment avez-vous renforcé les moyens d’action de vos propres employés ?

Mais pour moi elle n’est pas naturelle et la question qu’il faudrait vraiment poser est la suivante :

Qu’avez-vous fait pour renforcer les moyens d’action de vos propres employés ?

J’aurai l’occasion de revenir sur how et comment à plusieurs reprises sur ce site consacré aux faux amis, en particulier quand j’aborderai l’interrogative indirecte.

étudier (to study)

Les verbes to study et étudier ne sont pas vraiment de faux amis. Ils sont dans une large mesure synonymes et s’emploient en gros de la même manière. Mais il y a une différence entre l’anglais et le français qui, selon moi, mérite d’être notée.

En anglais, on utilise en effet couramment le verbe sous une forme intransitive, pour exprimer l’idée de « faire ses études ». Cet emploi intransitif du verbe dans ce sens existe certes en français, mais le Robert le qualifie de « vieilli » et il est, à mon avis, à éviter en français moderne.

Ainsi, une tournure comme :

Canadian students studying abroad

donnera en français non pas :

les étudiants canadiens qui étudient à l’étranger

mais plutôt :

les étudiants canadiens qui font leurs études à l’étranger

Les lecteurs attentifs auront remarqué que je n’ai pas mis d’astérisque dans la version française en rouge. C’est parce que le tour n’est pas faux. Il n’est tout simplement pas courant en français moderne.

On le trouve cependant régulièrement sous la plume de locuteurs francophones au Canada et c’est à mon avis non pas parce qu’ils auraient gardé en vie une tournure vieillie du français classique, mais sous l’influence de l’anglais moderne, dans lequel cet emploi intransitif du verbe to study est bel et bien vivant et la façon normale d’exprimer le fait de faire ses études.

Il s’agit donc ici d’un faux ami « grammatical », qui ne concerne que la façon dont le verbe se construit et non ce qu’il signifie à proprement parler.

Quand on utilise le verbe étudier sous une forme intransitive en français moderne, cela fait un effet bizarre, comme s’il manquait quelque chose (à savoir le C.O.D. du verbe). Quand j’entends ou je lis une tournure comme « les étudiants canadiens qui étudient à l’étranger », j’ai envie de demander : « Qui étudient quoi ? »

C’est peut-être du pinaillage, mais je n’arrive pas à défendre et à accepter un usage que d’aucuns pourraient prétendre justifier au nom d’un vieux français « authentique » qui se serait miraculeusement préservé au Canada — alors que, dans la plupart des cas, c’est en raison de l’influence de l’anglais qu’on retrouve cet emploi intransitif en français.

Verbe ou adverbe ? [1]

Il arrive assez fréquemment que ce qui s’exprime à l’aide d’un verbe en anglais s’exprime à l’aide d’un adverbe ou d’un syntagme adverbial en français. On connaît l’exemple typique :

He ran across the street.

Cette phrase très simple ne peut se traduire littéralement en français :

Il *a couru à travers la rue.

Au lieu de cela, en français, la notion de passage à travers la rue est rendue par le verbe traverser et la notion de course est rendue par un syntagme adverbial :

Il a traversé la rue en courant.

Autrement dit, ce qui était une préposition en anglais (across) est devenu le verbe (traverser) et ce qui était le verbe en anglais (to run) est devenu un complément circonstanciel (en courant).

Dans mon exemple, le complément circonstanciel utilise le participe présent du verbe courir, mais on pourrait très bien avoir un complément où la notion de course devient un substantif :

Il a traversé la rue au pas de course.

Ce type d’exemple de changement de fonction grammaticale de la notion est classique et enseigné dans tous les cours d’anglais.

Mais il faut également noter que le phénomène inverse peut aussi se produire, c’est-à-dire que ce qui est un adverbe en anglais peut correspondre à un verbe en français. Voici un exemple tiré des documents sur l’éducation sur lesquels je travaille au quotidien.

The teacher implements a program that successfully develops positive interactions between students.

Je fais abstraction ici du côté jargonneux de ce type de phrase. Je m’intéresse plutôt à la façon dont on va rendre la structure en gras en français. Si on ne fait pas attention, on peut être tenté de suivre le modèle anglais et de dire quelque chose comme :

L’enseignant met en œuvre un programme qui *met en place avec succès des interactions positives entre les élèves.

Dans cette phrase, ce qui était un verbe en anglais (to develop) devient en gros un verbe en français (mettre en place) et ce qui était un adverbe (successfully) devient un syntagme adverbial (avec succès). Mais pour moi, une telle tournure n’est pas acceptable, entre autres parce que le substantif succès n’est pas strictement équivalent à l’anglais success. Ici, ce qui est un adverbe en anglais va en fait devenir le verbe principal de la proposition :

L’enseignant met en œuvre un programme qui réussit à mettre en place des interactions positives entre les élèves.

C’est le verbe réussir qui rend le mieux, en français, la notion exprimée par l’adverbe successfully en anglais. Il faut donc oser s’écarter de l’original anglais et ne pas chercher à calquer systématiquement les différents éléments de la phrase en faisant une traduction mot à mot. La ressemblance entre les fonctions grammaticales en anglais et les fonctions grammaticales en français est une chose dont il faut se méfier.