tous [1]

De mon point de vue, les « petits mots » grammaticaux qui sont utilisés à tout bout de champ dans la langue font souvent partie des faux amis les plus sournois et exigent une méfiance toute particulière.

Prenons l’exemple de l’adjectif anglais all et de son équivalent français tout ou tous. Il existe plusieurs structures ordinaires dans la langue anglaise utilisant all qu’il vaut mieux éviter de calquer mot pour mot en français.

Voici une question d’apparence très simple :

Are all of the programs offered now making a difference?

On pourrait être tenté de rendre cela en français de la façon suivante :

Est-ce que tous les programmes offerts à l’heure actuelle ont un véritable impact ?

Cette question française ne représente pas une faute de traduction flagrante. Mais pour moi, elle ne correspond pas à ce qui se dirait le plus naturellement en français. Il me semble qu’une structure comme la suivante est plus naturelle en français :

Est-ce que les programmes offerts à l’heure actuelle sont tous des programmes qui ont un véritable impact ?

La difficulté est bien entendu d’expliquer la différence et d’expliquer en quoi la deuxième formule est plus naturelle en français que la première. Pour moi, c’est une fois de plus une question de décalage entre la structure syntaxique et la structure sémantique de la phrase. Ce qui est sous-entendu dans cette question, c’est que les programmes ne sont pas tous des programmes ayant un véritable impact.

Or, en français, précisément, cette négation s’exprime plus naturellement en disant ne sont pas tous qu’en disant tous ne sont pas. On peut bel et bien dire « tous les programmes ne sont pas des programmes ayant un véritable impact » ou « tous les programmes n’ont pas un véritable impact », mais ce n’est pas ce qui se dit le plus naturellement. Ce qui se dit et s’écrit le plus naturellement en français, c’est pas tous, c’est-à-dire une structure avec tous qui vient après la marque de la négation.

Pour la même raison, dans la question ci-dessus, il est plus naturel de s’arranger pour que le mot tous vienne après le verbe au lieu de faire partie du groupe sujet.

C’est une situation qu’on rencontre assez fréquemment dans les traductions de l’anglais au français et il faut, selon moi, résister à la tentation de calquer la structure anglaise en maintenant tout/tous en début de phrase, dans la même position que l’anglais all.

libre (free)

Il y a quelques années, le gouvernement canadien a introduit un nouveau type d’épargne pour les contribuables appelé en anglais « Tax-Free Savings Account ». Comme souvent au Canada, la chose a été conçue en anglais par des anglophones et il a fallu trouver un terme français équivalent pour la population francophone.

Qu’est-ce que les traducteurs du gouvernement fédéral ont pondu ? Le « compte d’épargne libre d’impôt ».

C’est pour moi un anglicisme inacceptable.

L’adjectif libre est effectivement, dans plusieurs cas, l’équivalent français de l’adjectif anglais free. Mais il est très important d’examiner de près les définitions et les utilisations de libre en français.

Or, quand on examine l’article détaillé sur l’adjectif dans un dictionnaire comme le Grand Robert, il apparaît clairement que la structure libre de n’existe, en français, que dans des cas où l’adjectif libre s’applique à des personnes et non à des choses. On peut bien dire, ainsi, en français, que quelqu’un est libre d’entraves, libre de toute pression, etc.

On peut, par extension, appliquer la structure libre de à des choses plus ou moins abstraites qui sont clairement associées à une personne, comme son esprit ou son cœur. On pourra donc aussi dire des choses comme cœur libre de haine ou esprit libre de préjugés.

De même, on pourra utiliser la structure pour des concepts comme la justice, sachant que, là encore, il est question, en réalité, des personnes qui sont l’incarnation de ce concept. On pourra donc dire que la justice est libre de toute pression quand on veut dire en réalité que ce sont les juges qui le sont.

Mais ce qui n’existe tout simplement pas, en français, c’est l’utilisation de la structure libre de dans un sens métaphorique appliqué à des choses, comme l’adjectif free dans tax-free savings account. En anglais, tax-free veut en effet dire « free of taxes ». Mais, de même qu’on ne peut pas dire qu’une route est « *libre d’obstacles » (obstacle-free) ou qu’un yaourt est « *libre de sucre » (sugar-free), on ne peut tout simplement pas dire qu’un compte bancaire est « *libre d’impôt ». Il y a plusieurs façons de dire qu’un compte n’est pas soumis à l’impôt, mais la plus consacrée en français standard serait :

compte d’épargne exonéré d’impôt

Je sais bien qu’une base terminologique de référence comme TERMIUM, utilisée par de si nombreux traducteurs au Canada, donne la structure *libre d’impôt comme correcte, mais, si on vérifie les sources utilisées pour justifier cette mention « correcte », on verra qu’il s’agit de deux sources canadiennes ayant une légitimité relativement limitée sur le plan lexicographique. Ce n’est parce qu’on se fait auteur d’un Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière qu’on est à l’abri des anglicismes, au contraire. Ce sont bien souvent les spécialistes de disciplines particulières qui s’autoproclament lexicographes et qui prétendent légitimer des expressions que l’usage normal dans la langue courante ne justifie pas.

Pour moi, il s’agit d’un exemple type d’anglicisme qui s’est sournoisement introduit dans le français canadien sous l’impulsion de spécialistes d’un domaine particulier (la comptabilité ou la fiscalité ici) qui ne maîtrisent pas suffisamment eux-mêmes les questions lexicographiques et ne sont pas suffisamment conscients des anglicismes qui pullulent dans leur domaine de spécialisation.

prévalence (prevalence)

On a ici un cas de faux ami dans lequel la langue est déjà engagée dans un processus d’anglicisation et il faudra sans doute tôt ou tard jeter l’éponge. Mais pour le moment, la résistance à l’envahisseur est encore de mise.

En anglais, le substantif prevalence et l’adjectif prevalent servent à décrire la fréquence ou l’importance de toutes sortes de phénomènes.

En français, en revanche, le substantif prévalence, en tout cas en l’état actuel des choses, est clairement réservé au domaine médical, dans lequel, selon le Petit Robert, il décrit le « nombre de cas d’une maladie, ou de tout autre événement médical, enregistré dans une population déterminée à un moment donné, et englobant aussi bien les cas nouveaux que les cas anciens (opposé à incidence et à fréquence) ». C’est le seul sens attesté du mot !

Seulement, évidemment, il n’est pas difficile de voir que, par glissement, on peut être tenté d’employer ce substantif dans des contextes autres que le contexte médical, pour évoquer le nombre de cas d’autres phénomènes.

Voici un exemple anglais du gouvernement du Canada :

Among Canadians 15 years and older, the prevalence of past-year cannabis use decreased from 14.1% in 2004 to 10.7% in 2010.

Et voici le pendant français :

Chez les Canadiens de 15 ans et plus, la *prévalence de la consommation de cannabis au cours des 12 derniers mois a *diminué, passant de 14,1 %, en 2004, à 10,7 %, en 2010.

Passons sur la faute d’accord élémentaire du participe passé. Ce qui m’intéresse ici c’est qu’il est difficile de prétendre que la consommation de cannabis soit une maladie ou même un « événement médical » au sens large.

Que dire alors en bon français ? Les options dépendent du contexte, mais dans ce cas-ci, il est clair qu’on a affaire à un taux en pourcentage. La solution est donc toute simple :

Chez les Canadiens de 15 ans et plus, le taux de consommation de cannabis au cours des 12 derniers mois a diminué, passant de 14,1 %, en 2004, à 10,7 %, en 2010.

Dans d’autres cas, on utilisera plutôt (quand il n’y a pas d’ambiguïté) des substantifs comme fréquence, importance, etc.

Du côté de l’adjectif, la situation est légèrement plus compliquée. L’adjectif français prévalent a le sens de « prédominant ». Autrement dit, quand la fréquence d’un phénomène ou l’importance d’une chose est élevée, on peut effectivement dire que le phénomène est prévalent ou la chose est prévalente, au sens qu’elle prévaut contre les autres. (L’adjectif a aussi un sens spécialisé en psychologie, sur lequel je passe.)

Du coup, on voit facilement comment, par glissement, en tout cas pour les choses dont la fréquence est élevée, on peut être tenté d’utiliser non seulement l’adjectif prévalent, mais aussi le substantif prévalence.

C’est pour cela que je dis que, à terme, on va sans doute perdre le combat et prévalence en français va devenir un synonyme de prevalence en anglais dans toutes sortes de domaines autres que le domaine médical.

Mais en l’état actuel des choses, un traducteur professionnel se doit de résister à la tentation et de respecter les usages qui sont recommandés par les usuels et qui, pour le moment, sont encore… prévalents.

compare and contrast

L’expression compare and contrast est fréquemment utilisée en anglais et constitue un faux ami si on essaye de la traduire littéralement. À cet égard, l’examen des diverses tentatives faites par les traducteurs, en particulier ceux qui œuvrent pour le gouvernement fédéral du Canada, est assez instructif.

Tout d’abord, il faut noter ce qui est à la source du problème et complique la situation : c’est que le verbe to contrast n’a pas d’équivalent direct en français. Les dictionnaires bilingues ne sont pas d’un grand secours. Le lexicographe sera naturellement tenté de trouver un équivalent français aussi proche que possible, à la fois lexicalement et grammaticalement, du verbe transitif anglais et proposera donc des choses comme les formes verbales transitives opposer ou mettre en opposition. Mais conviennent-elles vraiment ?

À mon avis, la réponse est non. Voici un premier exemple tiré d’un site du gouvernement fédéral du Canada :

Describe, compare and contrast in detail two events, jobs or procedures.

Et voici ce que contient la version française du site :

Décrire, comparer et mettre en opposition de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures.

Ce n’est évidemment pas complètement faux, mais y a-t-il un seul locuteur français pour trouver naturelle une telle structure en français ? Le simple fait de vouloir à tout prix choisir des verbes transitifs directs, pour pouvoir les coordonner tous à la file au début de la phrase avant d’indiquer le complément d’objet direct, est généralement signe de faiblesse dans la traduction, parce que la coordination est rarement aussi facile en français, du fait que les éléments qu’on veut coordonner sont souvent hétérogènes sur le plan grammatical, comme on a déjà eu l’occasion de l’évoquer dans d’autres articles.

Comme comparer et mettre en opposition n’est pas une tournure naturelle en français, les traducteurs un peu plus exigeants essayent de trouver autre chose. Voici un autre exemple, de l’Agence de la santé publique du Canada cette fois :

Compare and contrast innate and adaptive immunity.

Et voici son équivalent français :

Comparer et distinguer l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Ce n’est pas vraiment mieux !

Et un autre, toujours de la même source :

How do quantitative and qualitative evidence compare and contrast?

En français, ça donne :

Quel est le classement de ces deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative), l’une par rapport à l’autre, en ce qui concerne les meilleures preuves d’efficacité ?

Ouille ouille ouille ! Ça se gâte.

D’autres traducteurs finissent par renoncer :

Compare and contrast conventional and alternative energy sources with respect to criteria such as availability, renewability, cost and environmental impact;

En français, on trouve :

Comparer les sources d’énergie conventionnelles et de remplacement à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Autrement dit, la deuxième moitié de l’expression est passée à la trappe !

C’est une attitude qui se défend. Après tout, une vraie comparaison devrait englober la « mise en opposition » des choses qu’on compare. C’est une situation un peu comparable à celle du fameux and/or que tant de personnes persistent à vouloir utiliser en anglais (et qui se voit de plus en plus en français du même coup, sous la forme et/ou), alors que, par définition, la conjonction or en anglais (ou en français) n’est pas exclusive et englobe la possibilité que les deux éléments coordonnés soient vrais (ou existent) en même temps.

Cela dit, il existe à mon avis une tournure française qui correspond assez bien au compare and contrast anglais et à laquelle aucun des traducteurs cités ne semble avoir songé… C’est tout simplement la formule les points communs et les différences. Elle dit bien exactement ce que compare and contrast veut dire, à savoir qu’on veut déterminer à la fois en quoi les choses comparées sont semblables et en quoi elles sont différentes.

Le seul hic est que cette formule n’est pas un verbe. Alors oui, il faut oser tourner les choses un peu autrement… Dans les différents exemples ci-dessus, cela pourrait ainsi donner, pour le premier :

Décrire de façon détaillée deux événements, emplois ou procédures, en en soulignant les points communs et les différences.

Pour le deuxième :

Indiquer les points communs et les différences entre l’immunité innée et l’immunité adaptative.

Pour le troisième :

Quels sont les points communs et les différences entre les deux méthodes de recherche (quantitative et qualitative) ?

Et pour le dernier :

Mettre en évidence les points communs et les différences entre les sources d’énergie conventionnelles et les sources d’énergie de substitution à la lumière de critères tels que la disponibilité, la possibilité de renouvellement, le coût et l’impact sur l’environnement.

Il me semble que l’expérience est concluante. Dans tous ces cas où l’anglais utilise compare and contrast, le français s’accommode très bien d’une structure tournant autour de la formule les points communs et les différences. Je ne crois donc pas trop m’avancer en déclarant que cette formule est bel et bien l’équivalent français de l’expression anglaise. Elle n’est peut-être pas aussi idiomatique et figée et n’est donc pas vraiment une expression française à proprement parler, mais elle fait parfaitement l’affaire dans tous les exemples mentionnés ci-dessus.

Singulier ou pluriel ? (2)

Je viens d’avoir un débat intéressant avec mes collègues de travail sur le terme anglais bullying et son équivalent en français. Il n’existe pas de traduction française qui se soit imposée de façon universelle pour ce terme. Apparemment, en France, on aurait tendance à parler de harcèlement scolaire, alors que, au Canada français, on parlerait plutôt d’intimidation. (Le problème de harcèlement scolaire est qu’il limite d’emblée le concept au contexte scolaire, ce qui n’est pas le cas du terme anglais.)

Notre débat aujourd’hui ne portait pas sur le choix du terme. Nous sommes tous d’accord pour utiliser intimidation. Il portait sur la question de savoir s’il fallait utiliser le substantif au singulier ou au pluriel, c’est-à-dire dire et écrire l’intimidation ou les intimidations.

Mon propre point de vue est que l’emploi du terme au singulier pour parler de ce que les anglais appellent bullying n’est pas vraiment idiomatique en français. Comme pour bon nombre d’autres termes en français, le singulier sert à évoquer un concept de façon abstraite, tandis que le pluriel sert à désigner les manifestations concrètes du phénomène.

Or, dans le cas du bullying, il est tout particulièrement important de tenir compte à la fois de la diversité des manifestations du phénomène et du caractère souvent répétitif des comportements qui relèvent de cette forme de harcèlement. Et dès qu’on sort du cadre purement scolaire, on constate que le terme est plus souvent, dans la langue courante, utilisé au pluriel. Voici par exemple le titre d’un article du quotidien Le Monde qui fait partie (aujourd’hui) des 10 premiers résultats quand on fait une recherche sur « intimidations » dans Google :

Sarkozy appelle Moscou à cesser les intimidations contre la Géorgie

Il ne viendrait à l’idée de personne d’utiliser, dans ce titre, intimidation au singulier :

Sarkozy appelle Moscou à cesser *l’intimidation contre la Géorgie

Pourquoi ? Parce que cet article ne fait pas référence au concept d’intimidation dans l’abstrait, mais aux manifestations du phénomène dans le cadre des relations entre la Russie et la Géorgie.

Or, selon moi, le même raisonnement s’applique dans la majeure partie des cas où l’anglais emploie bullying au singulier. Et, toujours selon moi, la tendance à privilégier le singulier en français au Canada pour intimidation n’a rien d’idiomatique et est le résultat de l’influence sournoise de l’anglais, où ce concept est toujours exprimé au singulier.

C’est là que je suis en désaccord avec mes collègues. Pour eux, il faut dire la lutte contre l’intimidation, tout comme on dirait la lutte contre le harcèlement sexuel ou la lutte contre le tabagisme. Pour moi, il faudrait dire la lutte contre les intimidations.

(J’y vois aussi, comme facteur secondaire, l’influence des dictionnaires et des bases de données terminologiques, dans lesquels les termes figurent évidemment au singulier et les articles n’indiquent pas s’il est plus idiomatique d’utiliser le singulier ou le pluriel. Mais c’est aussi une influence de l’anglais, par l’intermédiaire des dictionnaires et bases bilingues, qui encouragent leurs utilisateurs à sauter sur des solutions sans les explorer dans le contexte unilingue de la langue dont elles relèvent.)

Mes collègues défendent l’emploi du singulier en disant que c’est ce qu’on dit au Canada. Et je ne peux pas leur donner tort. Dans la vaste majorité des cas, au Canada français, on utilise le singulier. Voici un exemple anglais tiré d’un site du gouvernement du Canada :

Bullying prevention in schools: Executive summary

Et voici l’équivalent français :

Programmes de lutte contre l’intimidation en milieu scolaire : résumé

Pour moi, il faudrait dire :

Programmes de lutte contre les intimidations en milieu scolaire : résumé

parce que ce contre quoi on lutte, ce n’est pas un concept abstrait, ce sont ses manifestations concrètes et multiples dans toute leur diversité.

Évidemment, il est possible de défendre l’emploi du singulier en évoquant la comparaison avec harcèlement. Mais la différence est que harcèlement ne s’utilise pas au pluriel pour désigner des manifestations concrètes du phénomène. On ne dit pas la lutte contre *les harcèlements. On dit, si on veut insister sur la multiplicité et la variété des manifestations du harcèlement, quelque chose comme la lutte contre toutes les formes de harcèlement.

Avec intimidation, en revanche, le pluriel est naturel en français, comme le montre l’exemple de l’article du Monde ci-dessus. Cela ne veut pas dire pour autant que le substantif intimidation soit un nom vraiment comptable. Ainsi, on ne dira pas :

Il y a eu *trois intimidations à l’école cette semaine.

On dira :

Il y a eu trois cas d’intimidation à l’école cette semaine.

On pourrait donc dire que, en français, il y a différents degrés d’abstraction et que le passage du singulier au pluriel, dans le cas d’intimidation, est un passage d’un degré supérieur à un degré inférieur d’abstraction, sans pour autant aller jusqu’au niveau le plus concret possible.

Il n’en reste pas moins que, en français, c’est le pluriel intimidations qui est le plus naturel pour rendre bullying, et qu’il est difficile de ne pas voir l’emploi du singulier l’intimidation au Canada français comme étant le résultat de l’influence sournoise de l’anglais, dans lequel ce concept est toujours exprimé au singulier.

Dans le débat d’aujourd’hui, j’ai dû me plier à l’avis de ma patronne et utiliser moi aussi le singulier, pour que nos documents soient conformes à l’usage des autres organismes du Canada avec qui nous œuvrons en partenariat. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir le résultat de la pression d’une majorité qui ne résiste pas suffisamment à l’influence de l’anglais. (Au Canada, en tant qu’individu né et éduqué en France, je suis moi-même minoritaire dans la minorité, même si je suis depuis de nombreuses années citoyen canadien.)

Bien entendu, en disant que, selon moi, l’emploi du singulier est influencé par l’anglais, je dis quelque chose que, d’une part, je ne peux pas prouver irréfutablement et qui, d’autre part, est relativement difficile à expliquer, comme le montre la longueur du présent article. Mais c’est ainsi que la sournoiserie de l’influence de l’anglais se manifeste : sous l’influence de l’anglais, les Canadiens français se mettent à dire et écrire des choses qui ne se disent pas vraiment en français standard, qui ne sont pas naturelles en français standard, mais ces usages se répandent et, tôt ou tard, ils deviennent officiels, ils deviennent la norme et il est impossible de s’en défaire, malgré tous les efforts qu’on peut faire pour expliquer pourquoi ils sont douteux.

D’aucuns diront que c’est l’évolution naturelle de la langue. Le hic est que, quand cette évolution se limite à une sphère particulière (ici, le Canada français), elle ne se distingue pas vraiment de l’assimilation, si ce n’est qu’elle est beaucoup plus lente et plus sournoise.

pratiquer (to practice)

Ces deux verbes forment une paire de faux amis très répandus au Canada francophone, parce que, bien entendu, les sports, la musique, etc. sont des activités qui, dans nos sociétés, exigent toutes… de la pratique.

Eh oui, tout le problème est là : il y a des contextes où le substantif français pratique est bel et bien synonyme du substantif anglais practice. Mais cela ne veut pas dire que le verbe français pratiquer soit synonyme du verbe anglais to practice !

Il suffit pour s’en rendre compte de consulter un dictionnaire bilingue comme le Robert & Collins. Dans ce dictionnaire, pour le verbe to practice (ou to practise), le sens qui nous intéresse n’est pas le sens 1.a, « mettre en pratique », mais le sens 1.b, « s’exercer à faire quelque chose ».

Dans ce sens-là, les choses sont claires : on n’utilise jamais, en français, le verbe pratiquer. S’il s’agit d’un sport, on utilise le verbe s’entraîner. S’il s’agit d’un instrument de musique, on utilise s’exercer, travailler ou encore répéter (avec un C.O.D. comme « un morceau de musique »).

En revanche (et là, un dictionnaire bilingue comme le Robert & Collins montre bien ses limites), il y a d’autres sens où le verbe pratiquer s’emploie bel et bien en français. Par exemple, on dira bien de quelqu’un qu’il pratique un sport. Mais cela ne veut pas dire qu’il s’entraîne dans ce sport. Cela veut dire que le sport en question est un sport auquel il s’adonne. Or, en anglais, dans ce sens-là, on n’utilise pas le verbe to practice, mais plutôt to play.

Ce qui peut donc induire les francophones influencés par l’anglais en erreur, c’est que le verbe qui est un faux ami dans un contexte/sens donné peut très bien être utilisé dans un autre sens dans un contexte voisin. Tel est bel et bien le cas ici.

En outre, ce qui est vrai pour le verbe n’est pas nécessairement vrai pour le substantif de la même famille. Comme je l’indique au premier paragraphe ci-dessus, on peut bel et bien dire, en français, qu’un sport comme l’escrime est quelque chose qui exige de la pratique, tout comme l’anglais dirait it takes practice. Ici, le substantif français et le substantif anglais ont le même sens, qui est celui d’« exercices répétés en vue de développer ses compétences ».

Malheureusement, cette synonymie ne s’étend pas aux autres sens du substantif. Ainsi, on entend aussi parfois les francophones du Canada dire qu’ils doivent aller à une *pratique de hockey. Malheureusement, dans ce cas-ci, on retombe dans l’anglicisme. Qu’il s’agisse de sport, de musique ou d’autre chose encore, le substantif pratique ne peut être employé que pour évoquer le fait même de s’adonner à la chose (ou l’idée générale de s’entraîner à la chose) et non une session particulière d’entraînement à la chose. On pourra donc dire en français quelque chose comme :

La pratique du hockey est très répandue au Canada.

Mais cela ne concerne pas l’entraînement au hockey. Cela concerne le fait même qu’on s’adonne à ce sport qu’est le hockey.

Vous trouverez encore d’autres explications et d’autres exemples sur cette page de la banque d’articles « Le français sans secrets » du Portail linguistique du Canada.

Éviter les faux amis, cela demande de la pratique et surtout de la méfiance !

peu importe / qu’importe

Il arrive fréquemment que les structures anglaises construites à partir des conjonctions whatever, whomever, whichever, etc. soient rendues en français par une structure utilisant peu importe ou qu’importe.

Voici un exemple tiré, comme toujours, d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada. L’anglais dit :

Whatever the reason for it, it’s a good idea to keep lots of healthy food around, drink lots of fluids and exercise.

Et la page française correspondante dit :

*Peu importe la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Malheureusement, c’est une faute de traduction. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que, en français, peu importe ou qu’importe n’est pas une conjonction de subordination. Il s’agit d’une formule toute faite ou locution verbale qui se conjugue et qui sert à composer une proposition indépendante. Autrement dit, les propositions commençant par peu importe ou qu’importe sont des propositions principales et servent à former des phrases complètes.

Ainsi, en français, la locution s’emploie dans une phrase comme :

Peu m’importe son avis.

On voit bien ici que l’équivalent anglais de cette structure n’est pas quelque chose qui se construit autour d’une conjonction comme whatever or whichever. L’équivalent anglais de peu importe, c’est quelque chose comme no matter, I don’t care, never mind etc. :

I don’t care what he thinks.

Il suffit de rétablir l’ordre normal des termes de la locution pour comprendre : peu importe X est en fait une façon courante de dire X importe peu.

Et qu’importe s’analyse comme le pronom interrogatif que (au sens de « en quoi ») suivi du verbe importer et introduit soit une interrogative soit une exclamative (Qu’importe l’avenir ? Que m’importe ce qu’ils pensent de moi !).

Dans les deux cas, on a une phrase complète.

Pour rendre les structures anglaises utilisant les conjonctions whatever, whichever, etc., il faut utiliser en français les formules quel que soit, qui que soit, etc. Pour l’exemple donné plus haut, la traduction française sera donc :

Quelle qu’en soit la raison, c’est une bonne idée d’avoir toujours à portée de la main beaucoup d’aliments sains, de boire beaucoup et de faire de l’exercice.

Évidemment, les formules quel que soit, qui que soit, etc. sont parfois un peu délicates à utiliser en français, en particulier parce qu’il faut les accorder correctement. Mais ce n’est pas une excuse !

Certains seront sans doute tentés de rétorquer que, dans le dicton bien connu :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

qu’importe ne forme pas une phrase complète. C’est vrai, mais si on analyse soigneusement la phrase, on constate que la proposition introduite par qu’importe est la proposition principale et que celle qui est introduite par pourvu que est la subordonnée. Cela ne contredit donc pas ce que je dis ci-dessus.

Pour clore ce chapitre, je note au passage que le problème décrit ci-dessus s’étend à d’autres formules anglaises, comme regardless of, irrespective of, etc.

Voici un autre exemple tiré d’un site Web du gouvernement fédéral du Canada :

The six-month time frame begins at that point irrespective of any avenues of recourse, including judicial review before the Federal Court.

Et voici la traduction fautive en français :

La période prescrite de six mois commence à cette date, *peu importe les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

La traduction correcte serait :

La période prescrite de six mois commence à cette date, quels que soient les mécanismes de recours, y compris le contrôle judiciaire devant la Cour fédérale.

Et pour finir un exemple avec regardless of :

This obligation exists regardless of their activities while outside of Canada or their planned activities while in Canada.

Sa traduction fautive :

Cette obligation existe, *peu importe les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

Et la traduction correcte :

Cette obligation existe quelles que soient les activités menées à l’extérieur du Canada ou prévues au Canada.

On note au passage que, dans ces deux exemples, l’auteur n’a pas accordé le verbe importer — avec mécanismes dans le premier et avec activités dans le deuxième —, mais, d’après le Robert, la locution peu importe ou qu’importe peut en effet rester invariable. La faute n’est donc pas là. Elle est dans le choix même de peu importe pour rendre regardless of ou irrespective of.

identifier (to identify)

Le verbe anglais to identify et le verbe français identifier forment une paire de faux amis particulièrement sournois. En effet, les deux mots ont bel et bien un sens commun, qui est celui de « déterminer l’identité de » quelqu’un (ou de quelque chose) dont l’identité n’est pas claire. Lorsque la police cherche à interpeller les auteurs d’un vol, par exemple, elle dira, en anglais :

RCMP seeking public’s assistance in identifying suspects in ATV theft.

Et en français elle dira :

La GRC sollicite l’aide du public pour identifier les suspects d’un vol de VTT.

On peut aussi chercher à identifier, non pas des personnes, comme les causes d’une maladie, la voix d’une personne, un certain type de plante, d’oiseau, un bruit mystérieux, etc. Dans tous ces cas, le noyau sémantique reste le même : l’identité de la personne ou de la chose est floue ou inconnue et on cherche à la préciser.

En revanche, à partir de ce sens premier du verbe to identify, l’anglais a construit toutes sortes de sens figurés où la notion d’identité est diluée au point de disparaître. Or ce phénomène d’extension lexicale du verbe n’a tout simplement pas d’équivalent en français.

Par exemple, quand l’anglais dit :

Labour market information can help you identify which jobs will be in high demand in the years to come.

on ne peut pas dire, en français :

Les informations sur le marché du travail peuvent vous aider à *identifier les emplois où la demande sera forte dans les années à venir.

En effet, il n’y a pas d’identité floue ici. Ce dont il est question, c’est un choix parmi un éventail de possibilités. On a une liste d’emplois et on cherche, parmi ces emplois, ceux dans lesquels la demande sera forte. Les différents emplois sont clairement identifiés. Ce qu’on ne sait pas, c’est s’il y aura une forte demande ou non dans chacun d’entre eux.

Ce qui fait la sournoiserie du phénomène ici, c’est qu’on peut certes, avec une logique un peu tordue, dire qu’il y a bel et bien ici quelque chose dont l’identité est floue : on sait qu’il y aura des emplois dans lesquels la demande sera élevée, mais on ne sait pas quelle est l’« identité » de ces emplois, c’est-à-dire de quels emplois il s’agit vraiment.

Mais il s’agit là d’une façon d’aborder la question qui ne correspond pas à la réalité lexicale en français, où l’on n’utilise identifier que lorsque ce qui est vraiment en jeu, c’est bel et bien l’identité de la personne ou de la chose.

Ce qui rend le problème plus délicat encore, c’est qu’il y a toutes sortes de verbes différents en français qu’on utilise pour rendre les sens figurés de to identify. Je vous invite à consulter ce rappel linguistique du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada, qui porte précisément sur ce verbe. Les équivalents français proposés dans ce rappel linguistique sont très nombreux : déceler, définir, recenser, inventorier, cerner, discerner, établir, etc. Et la liste est loin d’être exhaustive !

Pour revenir à l’exemple ci-dessus, je dirais quelque chose comme :

Les informations sur le marché du travail peuvent vous aider à mettre en évidence les emplois où la demande sera forte dans les années à venir.

Mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. L’important est d’éviter identifier, même si, comme le note le Bureau de la traduction, il s’agit d’un anglicisme très répandu.

Il est bien entendu possible que cet anglicisme doit déjà si répandu que l’intrusion des emplois du verbe anglais dans la langue française soit irréversible. Mais en attendant la confirmation de ce phénomène, je recommande vivement de se méfier d’identifier.

spécifique

L’adjectif anglais specific et l’adjectif français spécifique sont en gros synonymes du point de vue purement sémantique. En revanche, il y a une différence de taille entre les deux sur le plan grammatical, qui en fait de faux amis.

Voici un exemple typique tiré du titre d’une page du gouvernement fédéral du Canada :

Marriage Overseas: Information Specific to Morocco

Et voici le titre de la page française équivalente :

Mariage à l’étranger: Renseignements *spécifiques au Maroc

Cette structure est inacceptable. À la différence de l’anglais specific, le français spécifique ne peut se construire avec un complément. Il a le même sens que l’adjectif anglais, mais ne peut s’employer que sous la forme d’une épithète simple.

Si on veut ajouter à l’adjectif un complément indiquant l’étendue de la spécificité, il est indispensable d’utiliser l’adjectif propre, qui est dans ce cas-ci synonyme et qui peut bel et bien, quant à lui, se construire avec un complément introduit par la préposition à :

Mariage à l’étranger – Renseignements propres au Maroc

On peut aussi éviter de calquer de trop près l’anglais et se contenter d’une structure plus simple qui exprime la même idée :

Mariage à l’étranger – Renseignements pour le Maroc

La structure n’indique pas explicitement que les renseignements sont propres au Maroc, mais c’est évident.

Adjectif ou substantif ?

On a déjà vu, dans des articles antérieurs, que la fonction grammaticale d’adjectif épithète pouvait elle-même être une fausse amie et que, quand l’anglais utilise un participe (présent ou passé) exprimant une action, la tournure équivalente en français, si on veut s’exprimer dans une langue naturelle, peut exiger l’emploi d’un substantif exprimant la même action.

Voici maintenant un autre exemple illustrant le même phénomène, mais pour un adjectif qui n’est pas la forme participiale d’un verbe d’action :

Communication is essential to maintaining a safe worksite.

Les traducteurs ont trop souvent tendance à calquer de trop près la structure anglaise et à vouloir donc rendre ici l’adjectif épithète safe par un adjectif épithète en français. Du coup, on trouve trop souvent, en particulier au Canada, des tournures comme :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail *sécuritaire.

Le problème ici est double : il est à la fois grammatical et lexical. Grammatical, parce que la façon de rendre cette phrase dans un français naturel peut exiger un changement de fonction grammaticale pour l’élément central sur le plan sémantique. Et lexical, parce que l’adjectif sécuritaire en français n’a tout simplement pas le sens ni de safe ni de secure.

En effet, en français standard, sécuritaire est exclusivement utilisé pour décrire quelque chose qui relève de la sécurité publique et surtout une politique, une position ou un discours mettant un accent excessif sur les aspects relevant de la sécurité, au détriment des libertés individuelles. Cela n’a rien à voir le sens courant des adjectifs anglais.

Pour résoudre ce problème, on fait d’une pierre deux coups, en utilisant en français le substantif sécurité là où l’anglais utilise l’épithèse safe :

La communication est essentielle au maintien de la sécurité dans le lieu de travail.

Le fait de remplacer l’épithète par un substantif permet d’éviter le problème lexical de l’équivalent adjectival de safe en français et il permet en même temps de remettre l’élément central sur le plan sémantique dans une position plus centrale sur le plan grammatical.

Il y a bien entendu d’autres tournures possibles, qui s’écartent encore davantage de l’original anglais :

Si on veut maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il est essentiel d’assurer une bonne communication.

Ou encore :

Pour maintenir la sécurité dans le lieu de travail, il faut assurer une bonne communication.

Mais quelle que soit la tournure retenue, on voit que la notion de sécurité est plus aisément exprimée à l’aide du substantif et non d’un adjectif.

Il existe bien en français un adjectif, sûr, qui peut dans certains cas être considéré comme l’équivalent adjectival de safe. Le problème est que, en raison de la polysémie de sûr et des homonymes (l’adjectif sur, la préposition sur), l’adjectif est assez peu usité dans ce sens, sauf dans des emplois assez spécifiques (un placement sûr, un lieu sûr, etc.). C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les Québécois ont cru bon (à tort) d’inventer un emploi plus général pour l’adjectif sécuritaire.

On aurait donc pu dire aussi, pour rendre la phrase anglaise ci-dessus :

La communication est essentielle au maintien d’un lieu de travail sûr.

Ce n’est pas totalement faux, mais c’est à mon avis bancal en français, en raison du décalage entre le point central sur le plan grammatical (un lieu) et le point central sur le plan sémantique (sûr). Et il ne me surprendrait pas d’apprendre qu’une des autres raisons pour lesquelles les Québécois utilisent sécuritaire est que sûr est un adjectif monosyllabique et donc en quelque sorte « trop court » pour dire vraiment ce qu’on veut dire. (On pourrait aussi dire sans danger ou sans risque, ce qui serait plus long, mais cela ne résoudrait pas le problème du décalage non plus.)

Pour moi, il est évident que l’émergence même de l’adjectif sécuritaire dans la francophonie nord-américaine au sens de l’adjectif anglais safe (ou secure, la nuance de sens étant généralement trop subtile pour pouvoir être rendue en français) est liée à la paresse grammaticale des locuteurs bilingues et en particulier des traducteurs qui se contentent de calquer la structure grammaticale anglaise et qui se sont alors, du coup, sentis forcés d’inventer un adjectif qui n’existe pas en français (quelque chose qui dise « garantissant la sécurité » mieux que l’adjectif sûr ne le fait) pour rendre l’adjectif anglais.

Et c’est tout simplement inacceptable si on veut s’exprimer dans un français naturel débarrassé de toute influence de l’anglais.

Je suis absolument certain que, à chaque fois qu’on rencontre une phrase avec l’adjectif sécuritaire dans la francophonie canadienne, il est possible de dire la même chose dans un français correct en utilisant le substantif sécurité à la place (ou avec l’adjectif sûr quand la structure grammaticale n’est pas en cause).

Il s’agit tout simplement d’être discipliné et de savoir se libérer systématiquement du carcan de la grammaire anglaise quand on cherche à s’exprimer en français correct dans le contexte d’une société dominée par la langue anglaise.