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Médias sociaux (social media)

Avec l’avènement de Facebook, de Twitter, d’Instagram, etc. dans les années 2000, il s’est avéré nécessaire de disposer en français d’un terme pour les désigner collectivement. Comme les Anglais avaient déjà inventé social media et que le français avait déjà media(s) (ou média[s]), les gens se sont dit, de toute évidence, que la solution allait de soi et qu’on pouvait dire médias sociaux en français.

J’aimerais expliquer ici pourquoi, à mon avis, c’est une erreur et c’est un calque abusif de l’anglais.

L’explication est à chercher du côté de l’étymologie même du mot media.

Le mot anglais media est le pluriel de medium, lui-même directement emprunté au latin (comme un certain nombre d’autres mots anglais). Il faut bien comprendre, pour commencer, que, en anglais, medium a le sens de « support » — pour la communication, pour l’expression artistique, pour l’enregistrement, etc. C’est ce sens-là qui a donné, au pluriel, media au sens de « supports pour la communication » et enfin, par glissement, « supports pour la communication de masse » : journaux, magazines, télévision, etc.

Je mets en relief « de masse » parce que c’est pour la question qui nous préoccupe ici un élément essentiel. En effet, en français, le mot medium n’existe pas au singulier au sens de « support ». Le mot médium (avec un accent aigu) existe certes en français, mais dans des sens différents (étendue de la voix en musique, liquide servant à détremper les couleurs en peinture, ou personne réputée douée pour la communication avec les esprits).

Le Robert mentionne certes medium (avec ou sans accent), mais pas au sens de « support », seulement comme synonyme de media au sens français du terme et encore, en précisant bien qu’il est rare dans ce sens.

Or, dans le sens qui nous intéresse ici, media, en anglais, comme le précise bien le Robert, est en fait l’abréviation de mass-media, c’est-à-dire, comme je l’indique ci-dessus, « supports pour la communication de masse ». Autrement dit, le mot français media, avec ou sans s et avec ou sans accent aigu, inclut l’idée d’une communication de masse. Il décrit les supports de communication qui touchent le plus grand nombre — c’est-à-dire, comme je l’ai dit, les journaux, les magazines, la télévision, etc.

La question qui se pose maintenant est celle de savoir si, quand l’anglais choisit de désigner les sites comme Facebook, Twitter, Instagram, etc. sous l’appellation social media, il utilise media au simple sens de « support de communication » ou au sens plus précis de support pour la « communication de masse ».

À mon avis, il l’utilise au simple sens de « support de communication ». La définition de social media en anglais est en effet « websites and applications that enable users to create and share content or to participate in social networking ». Ce sont des supports de communication « sociaux » parce qu’ils facilitent la création par les individus eux-mêmes de communautés, de réseaux de relations.

Ce ne sont pas forcément des « supports de communication de masse ». Bien entendu, Twitter, Facebook, Instagram, etc. peuvent bel et bien être utilisés par certains utilisateurs comme supports de communication de masse. C’est le cas pour les artistes qui souhaitent communiquer directement avec leurs admirateurs, pour les hommes politiques qui souhaitent convaincre leurs électeurs, pour les gouvernements qui souhaitent communiquer avec leurs citoyens, pour les médias traditionnels qui souhaitent toucher leur auditoire sur Internet, etc.

Mais Twitter, Facebook, Instagram, etc. sont aussi et surtout utilisés par des millions de gens comme des outils de communication avec un nombre beaucoup plus limité de personnes et ils ne sont plus, alors, des « supports de communication de masse ». Ils sont simplement des supports de communication. Ils facilitent la communication avec un groupe, mais ce groupe n’est pas nécessairement « massif », bien au contraire.

Ce que cela implique, pour moi, c’est qu’on ne peut alors pas dire médias sociaux en français, parce que médias tout seul a déjà en français le sens de « supports de communication de masse » et que l’ajout de sociaux n’efface pas cette nuance et rend la formule incongrue. Si Facebook, Twitter, Instagram, etc. sont des médias en français, alors cela veut dire qu’ils font partie de la même catégorie que les journaux, les magazines, la télévision, etc. Or, comme je l’ai dit, ils peuvent faire partie de cette catégorie quand ils sont utilisés par certaines catégories d’utilisateurs pour la communication de masse, mais c’est un cas particulier et non quelque chose qui les définit.

Quelle solution alors en français ? Pour moi, elle est simple : le meilleur terme pour social media en français est réseaux sociaux. Cela concorde parfaitement avec la définition de social media en anglais (« tools to participate in social networking ») et, d’ailleurs, social network est également utilisé dans ce sens en anglais. (Voir le film The Social Network de David Fincher sur Mark Zuckerberg, créateur de Facebook.)

L’emploi de réseaux sociaux a en outre l’avantage d’éviter toutes les complications liées à l’emploi du pluriel latin en -a et à l’hésitation sur le singulier et le pluriel en français. On peut simplement dire que Facebook est « un réseau social », alors que dire que Facebook est « un média social » me paraît beaucoup moins naturel en français.

Bien entendu, tout cela est mon avis personnel. Il est probable que médias sociaux est déjà irrémédiablement entré dans le vocabulaire et qu’il n’est plus possible de revenir en arrière. Mais je constate aussi que, quand on compare les statistiques pour « médias sociaux » aux statistiques pour « réseaux sociaux » à l’aide du Révélateur linguistique, le terme réseaux sociaux semble avoir un avantage certain. Et, au singulier (« média social » et « réseau social »), la différence est encore plus tranchée.

Ma recommandation est donc, en l’état actuel, de privilégier réseau social et réseaux sociaux en français pour désigner collectivement Facebook, Twitter, Instagram et autres.