Archives mensuelles : mai 2011

réussir et échouer

Le cas de ces deux antonymes est assez particulier et mérite, à mon avis, qu’on examine les deux verbes ensemble.

Pour commencer, je crois qu’il est important de souligner que ces deux verbes sont avant tout des verbes intransitifs. Il existe pour chacun certains emplois transitifs (et, dans le cas d’échouer, une forme pronominale), mais ils sont secondaires. Dans leur sens principal, ces deux verbes s’emploient avant tout sous une forme intransitive.

Voici un exemple typique :

He wanted to break the world record. He succeeded.

En français, cela donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a réussi.

De même pour échouer. Le même exemple :

He wanted to break the world record. He failed.

donnera :

Il voulait battre le record du monde. Il a échoué.

Jusqu’ici, pas de problème. On peut dire sans hésiter que les paires réussir / to succeed et échouer / to fail ne sont pas des faux amis et sont bel et bien équivalentes.

C’est quand on passe aux constructions transitives que les choses se compliquent.

En effet, en anglais, le verbe to fail peut se construire à la fois sous une forme intransitive et sous une forme transitive. Sous la forme intransitive, il peut être suivi d’un complément circonstanciel :

He failed in his exam.

Mais on peut exprimer la même idée avec une tournure transitive :

He failed his exam.

Les deux tournures ont exactement le même sens, à savoir que l’individu a passé l’examen et a échoué.

Grammaticalement parlant, le verbe français échouer ne se comporte pas de la même manière. Il est toujours intransitif et ne peut pas se construire avec un C.O.D. On ne pourra donc pas dire :

Il *a échoué son examen.

La seule tournure possible est la forme intransitive avec un complément circonstanciel :

Il a échoué à son examen.

(Même si le complément commence par la préposition à, il ne s’agit pas d’un complément d’objet indirect. Mais la distinction importe peu : l’important est que, dans ce sens, le verbe se construit toujours avec la préposition.)

Le verbe anglais to fail peut également avoir comme C.O.D. non pas la chose dans laquelle on a connu l’échec, mais la personne à qui on a fait subir l’échec. Ainsi, dans le milieu éducatif, on peut dire :

The teacher failed three students.

Ici, le verbe to fail n’est plus synonyme d’échouer, puisque l’échec concerne les élèves (le C.O.D.) et non l’enseignant (le sujet). En français, cela donnera non pas :

Il *a échoué trois élèves.

mais :

Il a fait échouer trois élèves.

ou encore :

Il a recalé trois élèves.

Bien entendu, il existe bel et bien un emploi transitif du verbe échouer en français. Mais cet emploi concerne un sens différent du verbe : celui de « toucher le fond et se retrouver arrêté », pour un navire. C’est le sens premier du verbe sous sa forme intransitive (le navire a échoué), mais c’est aussi le sens qu’on retrouve dans l’emploi transitif, sous forme inversée. Ainsi, le capitaine a échoué le navire signifie « le capitaine a fait échouer le navire », « le capitaine a fait en sorte que le navire échoue ».

Mais il faut noter que, en français moderne, la forme la plus courante dans ce sens premier de « toucher le fond et se retrouver arrêté » est la forme pronominale. On tira donc plus couramment le navire s’est échoué et le capitaine a fait s’échouer le navire.

Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, cependant, l’important est que l’équivalent anglais du verbe échouer ou s’échouer sous cette forme transitive ou pronominale n’est pas to fail. Une phrase comme le bateau s’est échoué (ou a échoué) sur un banc de sable devient the boat ran aground on (ou ran onto) a sandbank. Et une phrase comme il a échoué sa barque sur un écueil devient he ran his boat onto a reef.

Il n’y a donc aucune correspondance entre échouer et to fail dans les emplois transitifs ou pronominaux du verbe en français.

Pour réussir, la situation est différente en ce que l’anglais to succeed dans le sens de « connaître la réussite » n’existe que sous forme intransitive. Il n’y a pas, contrairement à to fail, d’emploi transitif du verbe construit à partir du même sens. (Le verbe to succeed est bien un verbe transitif en anglais, mais uniquement au sens de « succéder à » : he succeeded his father at the helm of the company.)

Et le plus intéressant est que, là où le français utilise le verbe réussir dans le sens contraire de celui d’échouer :

Il a réussi à son examen.

l’anglais n’utilise pas du tout to succeed, mais un autre verbe :

He passed the exam.

Ce verbe est évidemment un autre faux ami, puisque le verbe correspondant en français, à savoir passer, ne signifie pas « réussir », mais « participer à », « subir ». En français, passer un examen ne signifie pas « réussir à un examen » !

Cela ne manque pas de susciter une certaine confusion chez les anglophones. Au Canada francophone, d’ailleurs, on a tendance à éviter d’utiliser ce verbe passer dans son sens pourtant correct en français, de crainte que les anglophones à qui l’on s’adresse attribuent au verbe français passer le sens du verbe anglais to pass. C’est ce qui se passe quand on a une communauté linguistique minoritaire qui ploie sous la pression de la communauté majoritaire. Au lieu de demander aux anglophones de s’instruire un peu et d’apprendre que le verbe passer a un sens différent en français, on évite tout simplement d’utiliser le verbe, histoire de ne pas les embrouiller. C’est une attitude qu’il faut selon moi éviter, pour la raison très simple que la minorité a le droit d’exister, avec sa propre langue et ses propres faux amis. Si la majorité veut faire affaire avec la minorité et communiquer avec elle dans sa propre langue, elle doit faire l’effort d’apprendre cette langue de façon complète, dans toute sa subtilité et avec toutes ses différences.

Il reste à mentionner les emplois transitifs du verbe réussir en français. Contrairement à l’anglais to succeed, le verbe français existe bien sous une forme transitive dans un sens voisin de celui de la forme intransitive. Mais, dans la tournure transitive, la réussite concerne l’exécution et non simplement le résultat. On dira, par exemple :

Il a réussi son soufflé au fromage.

Pour exprimer la même idée en anglais, on ne peut utiliser le verbe to succeed (à moins de recourir à une périphrase très maladroite, comme he succeeded in creating his cheese soufflé). On emploie plutôt le substantif success, l’adjectif successful ou l’adverbe successfully. Ainsi, la façon la plus naturelle de parler d’un soufflé au fromage réussi en anglais sera de dire :

His cheese soufflé was a great success.

Il est à noter que cette phrase est ambiguë et pourrait aussi faire référence, non pas au caractère réussi du soufflé, mais au succès rencontré par ce soufflé auprès des convives. On évoquera dans un autre article la paire de faux amis que constituent les substantifs succès et success.

L’intéressant ici est que, pour l’idée de « réussite », ce qui est exprimé par un verbe en français est exprimé par un substantif en anglais. Nous avons déjà rencontré un phénomène semblable lorsque nous avons évoqué le faux ami compléter. Il faut savoir reconnaître que, parfois, la façon la plus naturelle d’exprimer une idée en français s’appuie sur une fonction grammaticale différente.

Pour terminer, je ne peux m’empêcher de mentionner que la différence entre réussir à et réussir a tendance à s’effacer en français moderne. J’ai ainsi entendu, pas plus tard qu’avant-hier, au journal télévisé, une mère de famille française parler du fait que sa fille avait « réussi son baccalauréat ». La tournure correcte serait ici « réussi au baccalauréat ». Mais la nuance de sens entre « obtenir le résultat souhaité » et « exécuter avec bonheur, avec succès » est sans doute un peu trop subtile et il est fort possible que, à terme, l’emploi transitif du verbe dans le sens du verbe intransitif (ou transitif indirect, selon le Robert) finisse par être considéré comme acceptable.

copie (copy)

Les substantifs copy et copie peuvent sembler synonymes, mais ne le sont pas. En anglais, le mot copy a, dans certains cas, perdu le sens de « copie d’un original » et signifie simplement « exemplaire ».

Ainsi :

This store has several copies of his latest novel.

deviendra en français non pas :

Ce magasin a plusieurs *copies de son dernier roman.

mais :

Ce magasin a plusieurs exemplaires de son dernier roman.

Quand on achète un roman, on n’achète pas de « copie » qui serait produite par duplication à partir d’un modèle unique. On achète un exemplaire du tirage du livre. Bien entendu, tous les exemplaires sont (normalement) identiques, mais il n’y en a pas un qui serait le modèle suivi pour tous les autres et ils n’ont pas été produits à proprement parler par duplication. (Paradoxalement, le sens d’exemplaire était à l’origine justement celui de « modèle, patron, archétype, prototype ».)

En français, on n’utilise copie que pour désigner quelque chose qui est clairement le fruit d’un processus de duplication. Par exemple, si je fais des photocopies d’un texte pour mes élèves, ce que je vais distribuer à mes élèves, ce sont des copies de ce texte, et non des exemplaires du texte. (Une fois de plus, paradoxalement, en imprimerie, le mot copie sert aussi à désigner l’écrit à partir duquel on compose le document imprimé, donc en quelque sorte le modèle…)

Il y a bien entendu d’autres sens du mot copy en anglais et du mot copie en français. Et il peut aussi y avoir des cas particuliers dans lesquels la frontière entre copie et exemplaire est un peu floue, entre autres dans le domaine de plus en plus important du numérique.

Mais il n’en reste pas moins que la paire copy/copie est bel et bien une paire de faux amis dont il faut se méfier.

compared to/with

En anglais, l’expression compared to/with est devenue une expression figée qui est employée comme une préposition. Elle n’exige plus un substantif antécédent auquel le participe passé compared serait explicitement lié. Prenons l’exemple suivant, tiré du site Web de Statistique Canada :

Full-time employment increased 1.6% annually for men compared with 2.8% for women. 

Dans cette phrase, compared n’a pas d’antécédent. Ce n’est certainement pas men, puisque ce qui est comparé, c’est le taux d’emploi et non les personnes (hommes et femmes). Et ce n’est pas le taux lui-même non plus, d’abord parce que la phrase n’utilise pas le substantif rate explicitement et ensuite parce que, si compared était considéré comme un participe passé s’appliquant à 1.6%, on aurait une proposition subordonnée incomplète, sans verbe.

En réalité, en anglais, compared to/with est une expression figée qui peut être analysée comme étant équivalente à quelque chose comme « which can be compared to/with » :

Full-time employment increased 1.6% annually for men, which can be compared to 2.8% for women. 

Dans cette structure, l’antécédent du pronom relatif which est non pas un nom, mais toute la proposition. C’est un emploi tout à fait légitime du pronom relatif, qui correspond en français à la tournure ce qui/que.

Le problème qui nous intéresse ici est que, malheureusement pour les paresseux, il n’existe pas en français d’expression figée comparé à équivalente à l’anglais compared to/with. Il est donc inadmissible, quand on veut rendre la phrase anglaise ci-dessus, d’utiliser une telle tournure en français. C’est pourtant ce que fait la page Web française équivalente sur le site Web de Statistique Canada :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, *comparé à 2,8 % chez les femmes.

Malheureusement, même avec une virgule, c’est inacceptable. Le participe passé comparé ne peut être utilisé qu’avec un antécédent clair en français. Il faut donc expliciter cet antécédent, comme on peut le faire en anglais avec le pronom relatif which. En français, cela donne :

L’emploi à temps plein a augmenté de 1,6 % en termes annuels chez les hommes, ce qui est à comparer à 2,8 % chez les femmes.

Voici un autre exemple fautif, tiré d’un autre site du gouvernement du Canada (Industrie Canada cette fois-ci). En anglais, le site dit :

Displays the cumulative year-to-date (YTD) data for the current year and compares the results to the equivalent period for the previous year (e.g. January-March 2009 compared to January-March 2008).

Et la page française correspondante dit :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 *comparé à janvier-mars 2008).

Ici, la faute est encore plus évidente, parce que, s’il y avait un antécédent pour comparé, ce serait forcément une période, et le participe devrait donc être accordé au féminin !

Dans ce cas particulier, puisque la phrase principale avant la parenthèse utilise explicitement le verbe comparer, on peut simplement se contenter de la préposition à :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 à janvier-mars 2008).

L’autre solution est d’utiliser l’expression figée française par rapport à, qui est à peu près équivalente à l’expression figée anglaise compared to/with et qui s’utilise aussi comme une préposition :

Cette catégorie montre les données cumulées de l’année pour l’année courante et compare les résultats à ceux de la période équivalente de l’année antérieure (p. ex. janvier-mars 2009 par rapport à janvier-mars 2008).

Mais dans toutes ces situations, il est hors de question d’utiliser comparé à comme une expression figée en français.

Les seules situations où l’on peut effectivement utiliser comparé à en français là où l’anglais utilise compared to/with sont les situations où l’antécédent du participe passé comparé est clair et explicite. Voici un autre exemple de Statistique Canada (titre d’une figure) :

Figure 3
Population weighted indicator compared with the unweighted indicator, national level

La page française équivalente dit :

Figure 3
Indicateur pondéré en fonction de la population comparé à l’indicateur non pondéré

Et dans ce cas-ci, l’emploi est parfaitement correct, parce que l’antécédent de comparé — à savoir indicateur… — est explicite et vient immédiatement avant le participe. Il ne faut pas oublier, bien entendu, que, dans une telle situation, comparé se comporte comme n’importe quel participe passé et s’accorde en genre et en nombre. Il se trouve ici que indicateur est masculin singulier, mais si l’antécédent était féminin ou pluriel, il faudrait accorder comparé en genre et en nombre.

C’est d’ailleurs sans doute le fait que les adjectifs et participes ne s’accordent ni en genre ni en nombre en anglais qui a facilité l’apparition dans la langue de cette expression figée. Comme les accords font partie intégrante de la langue française, il ne peut pas y avoir de phénomène équivalent en français.

contribuer (to contribute)

Le verbe français contribuer et le verbe anglais to contribute ont dans une large mesure le même sens. Mais il existe des différences notables entre l’anglais et le français, en particulier dans la façon dont le verbe se construit.

La première différence concerne le complément du verbe. En anglais comme en français, le verbe peut être utilisé comme un verbe transitif indirect. En anglais, il se construit avec la préposition to. En français, il se construit avec la préposition à. Ainsi :

He contributed to his own downfall.

devient en français :

Il a contribué à sa propre chute.

Mais l’anglais est beaucoup plus souple que le français en ce qui concerne le type de complément d’objet indirect que le verbe accepte. En anglais, on peut « contribuer » à toutes sortes de choses, alors qu’en français, on contribue avant tout à un processus.

Ainsi, quand l’anglais dit :

He’ll be instrumental in managing the day to day financial responsibilities as well as contributing to the long term strategic objectives for the company.

il est impossible de dire en français :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également *aux objectifs stratégiques à long terme de la société.

Pourquoi ? Parce qu’un objectif n’est pas un processus. En français, on peut contribuer à des actions appliquées à un objectif, mais pas à un objectif lui-même. Si on y réfléchit bien, c’est la même chose en anglais. Mais pour une raison ou une autre, en anglais moderne, les gens ont tendance à prendre un raccourci et à ne pas exprimer le processus concerné.

En français, il faut donc expliciter ce qui est implicite en anglais. La phrase ci-dessus donnera donc quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

Bien entendu, rien n’interdit de penser que l’anglais sous-entendait plus que cela et impliquait également que la personne en question participerait à la définition de ces objectifs. On pourra donc aussi dire quelque chose comme :

Il jouera un rôle essentiel dans la gestion des responsabilités financières au quotidien et contribuera également à la définition et à la réalisation des objectifs stratégiques à long terme de la société.

On a ici une certaine liberté, puisque l’original anglais ne prend pas la peine d’expliciter le ou les processus auxquels la personne contribuera. Mais l’essentiel est que le complément de contribuer en français soit un groupe nominal décrivant un processus.

Dans le premier exemple donné plus haut, chute est bel et bien un processus. Il existe certes quelques exemples en français de tournures où le français autorise un raccourci plus ou moins comparable à celui que l’anglais autorise. On pourra ainsi dire :

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue.

On peut donc contribuer au bonheur. Le bonheur n’est peut-être pas un processus à proprement parler, mais ce qui est sous-entendu ici, c’est que l’argent contribue à faire le bonheur, à susciter le bonheur de la personne. Il y a donc là encore un processus.

Mais ce genre de raccourci est beaucoup plus rare en français et dans la plupart des cas, il sera impératif que le complément décrive un processus.

Parfois, le processus sous-entendu en anglais est vraiment vague, comme dans la phrase ci-dessous :

He is able to contribute to society.

Là encore, il est impossible de traduire littéralement :

Il est en mesure de *contribuer à la société.

La raison est que la société n’est pas un processus. On pourrait alors dire quelque chose comme :

Il est en mesure de contribuer au fonctionnement de la société.

Mais c’est un peu maladroit. On préférera dans ces cas-là utiliser une autre façon de contourner le problème, qui est de remplacer le verbe contribuer par l’expression apporter une contribution :

Il est en mesure d’apporter une contribution à la société.

Comme, dans cette tournure, la société devient le C.O.I. du verbe apporter et n’est plus directement le complément de contribuer, qui a été remplacé par le substantif contribution, le problème de l’explicitation du processus implicite ne se pose plus.

L’autre différence entre l’anglais to contribute et le français contribuer est plus évidente : le verbe anglais peut également se construire avec un complément d’objet direct. En anglais, on peut en effet « contribuer quelque chose à quelque chose », ce quelque chose étant la contribution qu’on apporte à l’autre chose (souvent une somme d’argent). Cette structure est inacceptable en français. Le verbe contribuer ne se construit jamais avec un C.O.D.

La question suivante, apparaissant sur un forum québécois, est donc inacceptable :

Est-ce que je peux *contribuer plus que ce que donne l’employeur ?

L’emploi de contribuer avec un C.O.D. est malheureusement une erreur assez répandue au Canada francophone.

Verbe ou adverbe ? [2]

J’ai déjà évoqué dans un autre article le fait que, pour exprimer les choses de façon naturelle en français, il faut savoir oser s’écarter d’une traduction littérale de l’anglais (quand on est traducteur) ou ne pas se laisser influencer par la grammaire anglaise (quand on est simple locuteur) et ne pas chercher systématiquement à exprimer ce qui s’exprime à l’aide d’un adverbe en anglais à l’aide d’un adverbe en français.

Voici un autre exemple, tiré d’une grille d’évaluation pour les directeurs d’école :

Skillfully and eloquently communicates his goals

Il ne s’agit pas d’une phrase complète, mais simplement d’une façon abrégée de décrire une des qualités recherchées dans le travail d’un directeur d’école.

Dans une telle tournure, l’anglais utilise volontiers le verbe (ici to communicate) pour décrire la tâche et des adverbes (ici skillfully et eloquently) pour décrire les qualités qu’on recherche dans le travail du directeur.

Face à cet énoncé anglais (ou simplement si on est trop influencé par la grammaire anglaise dans sa façon de penser et de s’exprimer), on pourrait être tenté de produire un calque comme celui-ci :

Communique ses buts avec habileté et éloquence

Les adverbes deviennent un complément circonstanciel de manière et se placent après le C.O.D., mais à part cela, il n’y a pas de modification de la structure grammaticale de l’énoncé par rapport à l’original anglais.

Et le résultat produit n’est pas faux. (Notez que je n’ai pas mis d’astérisque.)

Mais selon moi, il ne s’agit pas de la façon la plus naturelle de dire la même chose en français. En effet, pour moi, c’est la qualité du travail qui est l’aspect le plus important ici (puisqu’il s’agit d’une grille d’évaluation du travail du directeur). Or, avec une telle tournure en français, cet élément qui est le plus important se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel et en fin d’énoncé. Cela tend à affaiblir l’impact de l’énoncé et à mettre trop l’accent sur la tâche elle-même (communiquer) au détriment de la qualité de son exécution.

J’aurais donc plutôt tendance à rendre cet énoncé de la façon suivante :

Fait preuve d’habileté et d’éloquence quand il s’agit de communiquer ses buts

Grâce à ce renversement, la qualité du travail fait désormais partie du premier groupe grammatical de l’énoncé, à savoir le groupe verbal, et c’est le contexte (la tâche) qui se retrouve relégué au rang de complément circonstanciel. C’est l’ordre plus naturel des choses et c’est l’ordre dans lequel elles se présentent également en anglais, puisque les adverbes viennent naturellement avant le verbe dans cette langue.

On est ici dans le domaine des faux amis les plus pernicieux, c’est-à-dire des faux amis qui concernent des aspects fondamentaux de la langue, comme la fonction grammaticale et la position dans la phrase. Ce sont à mon avis ceux dont il faut se méfier le plus (même si bien entendu les faux amis lexicaux ont leur importance) et ils sont loin d’être évidents. Mais je pense que l’exemple donné ci-dessus est assez clair et assez parlant.

Comme dit, l’énoncé français en rouge ci-dessus n’est pas faux et est probablement acceptable. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne correspond pas à l’essence même de la langue et je pense que mon explication montre quelle est cette chose et ce qu’il faut faire pour l’éliminer.

C’est un travail pénible, un effort de tous les instants, quand on est traducteur et qu’on est constamment bombardé d’énoncés mal traduits ou de discours dont les locuteurs se laissent trop influencer par la grammaire de la langue de la majorité. Mais c’est une vigilance indispensable si on veut préserver, à terme, la nature même de la langue dans laquelle on s’exprime. Et selon moi, la seule façon d’entretenir cette vigilance est de continuer à lire et à écouter constamment des choses exprimées en français dans une langue naturelle, c’est-à-dire dans un milieu qui n’est pas influencé outre mesure par la langue d’une majorité qui n’est pas francophone.

Oui, cela veut dire, en termes plus simples, qu’il faut lire des livres de littérature française, des journaux français, regarder des films français, des émissions de télévision en français — et je ne parle pas de ce français dénaturé qu’on voit ou qu’on entend trop souvent dans les médias francophones en Amérique du Nord. Si on veut vraiment préserver le français en Amérique du Nord, il faut savoir sortir de ses frontières pour aller régulièrement se ressourcer ailleurs, dans des ouvrages produits dans des milieux qui ne sont pas aussi influencés par l’anglais que nous le sommes en Amérique du Nord.

Combien de francophones en Amérique du Nord peuvent honnêtement dire qu’ils le font régulièrement ?

engager (to engage)

Le substantif anglais engagement et son pendant verbal to engage sont de plus en plus utilisés aujourd’hui, en particulier dans la langue de bois des hommes politiques et dans les textes théoriques portant sur l’éducation.

Voici un exemple tout frais tiré de l’édition du samedi 14 mai 2011 du principal journal quotidien paraissant ici en Nouvelle-Écosse, The Chronicle Herald (aussi appelé par certains The Chronically Horrid en raison de la piètre qualité de son contenu). Il s’agit d’une lettre envoyée par le vice-premier ministre actuel de la Nouvelle-Écosse, M. Frank Corbett, et répondant aux vives critiques concernant l’élimination par son gouvernement d’un corps consultatif appelé Nova Scotia Voluntary Planning.

Comme vous le verrez si vous suiviez le lien, cette lettre utilise à tour de bras les expression citizen engagement et public engagement.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il existe évidemment en français le substantif engagement et son pendant verbal engager, ce dernier existant également sous une forme pronominale, s’engager. Mais quelle est l’utilisation qui est faite de ces termes en français et correspond-elle à l’utilisation qui est faite en anglais des termes correspondants ?

Nous allons voir que non.

En français, on peut engager (to pawn) des bijoux chez un prêteur sur gages. On peut engager (to pledge) son honneur ou sa responsabilité. On peut signer un contrat qui alors nous lie, nous engage (to bind). On peut engager (to hire) un chauffeur ou un jardinier en lui offrant un travail sous contrat. On peut engager (to insert) une clef dans une serrure ou sa voiture dans un passage. On peut engager (to start) la partie dans un jeu ou une compétition sportive. On peut engager (to enter into) des négociations. On peut engager (to involve) quelqu’un dans une aventure. On peut engager (to urge) quelqu’un à faire quelque chose. On peut engager (to invest) des capitaux dans une affaire ou engager (to incur) des frais ou des dépenses.

Sous la forme pronominale du verbe, on peut s’engager (to commit) dans un contrat ou s’engager (to promise) à faire quelque chose. On peut s’engager (to enter into) dans une voie, on peut s’engager (to embark) dans une aventure plus ou moins risquée. On peut s’engager (to enlist) dans l’armée.

Est-ce que vous remarquez quelque chose ? Dans aucun de ces sens du verbe l’équivalent anglais n’est to engage ! C’est un signe qui ne trompe pas… Nous avons bien là une paire de faux amis. Mais cela vaut aussi dans l’autre sens — et c’est là que les choses se compliquent un peu.

Le problème est en effet que, comme dit ci-dessus, l’anglais moderne utilise de plus en plus le substantif engagement, le verbe to engage et l’adjectif engaged, et ce, dans un sens qui semble susciter le trouble de bon nombre de francophones essayant de rendre la même idée en français. Quand M. Frank Corbett parle de public engagement ou de citizen engagement dans sa lettre, de quoi veut-il parler exactement ? Quand les théoriciens de l’éducation nous parlent aujourd’hui de student engagement, de quoi veulent-ils parler ?

Eh bien, de quelque chose qui ne correspond à aucun des sens que le verbe engager et le substantif engagement ont en français. Ce dont ils veulent parler, c’est la mise en place d’un certain contact, d’une certaine relation, en l’occurrence entre le public (ou les citoyens) et son gouvernement et entre les élèves et leurs enseignants.

Quand le vice-premier ministre de la Nouvelle-Écosse parle en anglais d’engagement, ce dont il veut parler, c’est, comme il l’explique lui-même, c’est « a two-way exchange that allows citizens to learn about the issues, take positions and offer ideas, and ask tough questions ».

Est-ce que le substantif français engagement peut avoir le même sens ? À mon avis, la réponse est clairement non. Dans aucun des sens que j’évoque ci-dessus, on ne retrouve cette notion d’échange bilatéral, de participation, de mise à contribution des personnes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : au lieu de gouverner les citoyens sans faire appel à eux, sans leur demander leur avis, on veut les mettre à contribution, on veut qu’ils se sentent concernés par les décisions prises par le gouvernement et s’expriment quand ils ont quelque chose à exprimer, sans attendre les prochaines élections pour le faire.

Autrement dit, quand M. Corbett dit :

This government believes in public engagement.

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

Notre gouvernement est partisan de l’*engagement du grand public.

mais plutôt par quelque chose comme :

Notre gouvernement est partisan de la participation du grand public [au processus de prise de décisions].

ou encore :

Notre gouvernement est partisan de la mise à contribution des citoyens [dans le processus de prise de décisions].

De même, quand les théoriciens de l’éducation disent en anglais quelque chose comme

students who are engaged in the learning process

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

des élèves qui sont *engagés dans le processus d’apprentissage

Même au sens le plus littéral de engaged, on dirait en français quelque chose comme :

des élèves qui se livrent au processus d’apprentissage

Mais en réalité, ce dont il est généralement question quand on parle en anglais d’engaged students, c’est :

des élèves qui se sentent concernés par le processus d’apprentissage

La notion de student engagement se rapproche de la notion de motivation, de participation. Seulement, évidemment, ces deux derniers mots existent déjà aussi bien en anglais qu’en français. Alors les gens ne peuvent pas s’empêcher de penser que, quand on parle d’engagement en anglais, on veut parler de quelque chose d’autre, qui n’est pas de la simple motivation, qui ne se ramène pas à une simple participation.

Et la solution de facilité, bien trop souvent, en particulier pour les francophones qui essayent de traduire le concept en français, est d’utiliser le substantif français engagement ou le verbe engager. Je trouve, pour parler franchement, cette solution de facilité assez choquante, surtout de la part de traducteurs professionnels.

Voici un exemple provenant du gouvernement de l’Ontario. Le document anglais, intitulé Acting Today, Shaping Tomorrow, a dans sa table des matières une section intitulée « Student Engagement and Community Connections ». Et dans la version française du document, intitulée Préparons l’avenir dès aujourd’hui, on trouve à l’endroit équivalent dans la table des matières… « L’engagement des élèves et les relations avec la communauté ».

Quel que soit le contexte particulier, c’est pour moi une traduction inacceptable. Ce dont il est question dans ce document, c’est la sensibilisation des élèves aux questions écologiques et il s’agit bien évidemment de susciter leur participation, de les mettre à contribution, de faire en sorte qu’ils se sentent concernés par l’exploration de ces questions écologiques… mais non de les « engager » !

La seule situation où l’on pourrait parler d’« engager les élèves », ce serait dans une phrase construite explicitement autour du sens que peut avoir le verbe en français de conduire quelqu’un à se lancer dans quelque chose, donc avec un complément circonstanciel décrivant explicitement l’aventure, le projet dans lequel ils s’engagent. Mais hors de ce contexte bien précis et bien concret, il n’est pas possible d’utiliser ainsi de façon systématique le substantif français engagement comme on utilise le substantif équivalent en anglais.

Hors contexte, en effet, quand on parle d’engagement en français, on se limite spécifiquement au domaine politique. On parle d’un écrivain engagé pour décrire un écrivain qui prend fait et cause pour un parti politique, pour un mouvement social, etc. Et on peut alors parler de l’engagement de cet écrivain.

Mais on ne peut pas parler d’un « élève engagé » pour décrire simplement un élève qui se sent concerné par ses études !

Le problème est évidemment qu’une tournure comme se sentir concerné par ne se construit pas de la même manière qu’un adjectif comme engagé et ne se prête pas facilement à l’expression à l’aide d’un substantif. Il n’existe pas en français de substantif dont le sens serait « fait de se sentir concerné par quelque chose ». Le substantif le plus proche est motivation, mais il ne rend pas exactement la même idée.

Cela n’est pas une excuse, cependant, pour angliciser le substantif français engagement en lui donnant en français le sens que les locuteurs anglophones lui donnent de plus en plus souvent aujourd’hui en anglais. C’est, comme dit, une solution de facilité et, de la part d’un traducteur, un aveu de paresse, un manque de rigueur et de déontologie.

Il faut simplement faire l’effort de tourner les choses autrement, afin d’exprimer le concept de mise à contribution, le fait de se sentir concerné sous une forme naturelle en français, même si cela exige quelques mots de plus et même si les anglophones font pression sur vous pour que vous utilisiez le même terme qu’en anglais (parce qu’ils considèrent que, puisque le même mot existe dans les deux langues, il doit forcément avoir le même sens). Et ce n’est pas parce que d’autres traducteurs professionnels font la faute qu’il faut la reproduire soi-même dans son travail !

to learn how to

Dans la continuité de ce que j’écrivais la semaine dernière au sujet de la fausse équivalence entre l’anglais how et le français comment, voici un cas particulier qui montre que deux mots peuvent être des faux amis non pas sur le plan sémantique, mais sur le plan grammatical, dans la façon dont ils se construisent et s’emploient dans la phrase.

L’anglais to learn et le français apprendre peuvent paraître équivalents et le sont à bien des égards. Mais le verbe anglais est très souvent utilisé avec how, dans une structure du type to learn how to do something.

Or on trouve trop souvent dans la bouche ou sous la plume de francophones au Canada une tendance à calquer directement cette structure en employant comment en français. Voici un exemple tiré d’un site Web du gouvernement du Canada sur la sécurité au travail pour les jeunes travailleurs. En anglais, le texte dit :

You can learn how to work safely and better know your rights by reviewing Alberta’s New and Young Workers Web pages.

Et voici ce que dit la page française équivalente :

Vous pouvez *apprendre comment travailler de façon sécuritaire et mieux connaître vos droits en examinant les pages Web New and Young Workers (anglais seulement) du gouvernement de l’Alberta.

Je passe sur les autres aspects problématiques de cette traduction (en particulier l’adjectif sécuritaire) et je m’intéresse ici à la structure du verbe.

Est-il vraiment acceptable ici de construire le verbe apprendre avec comment ? Selon moi, la réponse est non. Là où l’anglais dit to learn how to something, le français dit normalement tout simplement apprendre à faire quelque chose. (C’est d’ailleurs une faute courante chez les francophones qui apprennent l’anglais de dire to learn to do something, sans le how.)

Vous me direz que les règles grammaticales ne sont en l’occurrence pas aussi strictes, même en français, et que, le verbe apprendre était un verbe transitif direct et la proposition infinitive comment travailler… formant une proposition complète, on devrait pouvoir l’utiliser dans la fonction de complément d’objet direct du verbe. Du point de vue de la grammaire générative, c’est peut-être vrai. Mais la réalité est qu’il existe déjà en français une structure reliant le verbe apprendre à une proposition infinitive, et cette structure utilise la préposition à et non comment. À moins de prétendre qu’il y ait une différence de sens entre apprendre à faire quelque chose et apprendre comment faire quelque chose, je ne vois pas comment on peut justifier ce calque de l’anglais au lieu de la structure normale en français.

Cela étant dit, dans l’exemple ci-dessus, je ne suis pas certain que la tournure avec à soit le bon choix non plus :

Vous pouvez apprendre à travailler de façon sécuritaire…

La structure n’est pas fausse, mais est-ce vraiment ce que l’anglais veut dire ? À mon avis, il y a une différence entre to learn how to do something au sens de « apprendre la technique / la méthode / le procédé / la marche à suivre pour faire quelque chose » et to learn how to do something au sens de « apprendre les conditions à respecter si l’on veut faire quelque chose ». En effet, dans l’exemple ci-dessus, ce que le jeune doit apprendre, c’est non pas à travailler, mais à respecter les conditions nécessaires pour que son travail se déroule dans des conditions sûres, sans danger.

Autrement dit, je pense que l’anglais utilise to learn how to work safely comme une sorte de raccourci pour dire quelque chose comme « to learn how to be safe when you are working ». Ce n’est pas le travail lui-même que le jeune doit apprendre, mais les consignes de sécurité s’appliquant à ce travail. Comme souvent en anglais, bien qu’il soit l’élément central du point de vue grammatical, le verbe (to work ici) n’est pas l’élément central du point de vue sémantique.

Or le français ne se prête pas aussi bien à ce genre de raccourci et il convient, à mon avis, d’expliciter les choses en replaçant l’élément central sur le plan sémantique en position centrale sur le plan grammatical.

Pour moi, il est donc plus naturel de dire en français quelque chose comme :

Vous pouvez apprendre ce qu’il faut faire pour travailler en toute sécurité…

On peut même carrément s’écarter davantage de l’original anglais et renoncer à utiliser le verbe apprendre :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail…

Cette tournure se prêterait d’ailleurs mieux à la coordination avec la deuxième moitié de la phrase :

Vous pouvez vous informer sur les consignes de sécurité dans le travail et sur vos droits en consultant les pages…

Ma conclusion est ici que, comme souvent, il faut se méfier des calques grammaticaux et oser changer de tournure ou même carrément de vocabulaire pour vraiment arriver à exprimer l’idée dans un français qui soit aussi naturel que possible — ce que le traducteur de cette page du gouvernement du Canada semble avoir été incapable de faire.

variété (variety)

Il existe une règle assez universelle en français, que j’ai déjà évoquée dans un premier article sur le singulier et le pluriel et selon laquelle il y a un grand nombre de substantifs en français qui s’emploient aussi bien au pluriel qu’au singulier, mais dont le sens au singulier est plus abstrait alors que le sens au pluriel fait référence à des choses plus concrètes.

Cette règle s’applique en particulier au mot variété et fait que son emploi au singulier dans un sens concret en français est un anglicisme, utilisé sous l’influence de l’équivalent anglais variety (qui partage la même origine étymologique, bien entendu).

On trouve ainsi souvent, en anglais, des tournures comme la suivante :

A variety of publications that present the latest labour market information are available.

Les francophones influencés par l’anglais, en particulier au Canada, ont trop souvent tendance à rendre la tournure en produisant un calque en français :

Il existe *une variété de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Malheureusement, ceci n’est pas un emploi acceptable du mot variété en français. En français, le mot variété au singulier a avant tout un sens abstrait et désigne spécifiquement la « qualité de ce qui est varié ».

Or, dans la tournure anglaise ci-dessus, variety n’a pas ce sens abstrait. Il désigne au contraire un ensemble concret d’éléments (de publications, en l’occurrence) qui se caractérise par… sa variété, c’est-à-dire par le fait que les publications sont variées.

Pour rendre cela en français, il faut utiliser d’autres termes qui ont ce sens concret. Il peut s’agir de termes employés soit au singulier soit au pluriel. On pourra, par exemple, dire :

Il existe une gamme de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Ou encore :

Il existe tout un éventail de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

On pourra aussi utiliser le mot sorte au pluriel dans la tournure suivante :

Il existe toutes sortes de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Il est à noter qu’il existe bien des contextes dans lesquels le mot variété a un sens concret même au singulier. Mais ce sont des contextes différents. On pense entre autres à la biologie et à l’emploi du terme pour désigner la subdivision d’une espèce animale ou végétale. On pourra, par exemple, faire un croisement entre deux variétés différentes de pommes pour produire une nouvelle variété, un hybride.

Par extension, on peut également utiliser le mot dans le contexte de classifications autres que celle des espèces animales et végétales. On parlera, par exemple, des différentes variétés de nuages, de pierres précieuses, etc.

Mais il faut bien noter que, dans cette acception, le mot variété au singulier désigne un seul élément et que ce sont les différences entre variétés qui font justement la… variété (au sens abstrait) des éléments. La variété au singulier ne désigne pas une gamme de choses différentes, au contraire ! Elle désigne justement une catégorie particulière dans la classification, qui varie par rapport aux autres mais qui ne présente pas de variété en elle-même (pas du point de vue de la classification, en tout cas).

Il existe encore d’autres sens du terme variété en français (par exemple pour désigner un certain type de musique populaire), mais ces deux principaux sens sont l’essentiel et ils montrent clairement qu’il est impossible d’utiliser la tournure une variété de… en français au sens qu’a en anglais la tournure a variety of…

Je note aussi que le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers, qui prétend « refléter plus fidèlement le bon usage actuel du français au Québec et dans l’ensemble de la francophonie », donne comme deuxième sens de variété « ensemble diversifié », avec comme exemple ils vendent une variété de produits et comme synonyme… diversité. Tout cela est selon moi hautement contestable. On pourra certes dire quelque chose comme il y a une grande variété de produits dans ce magasin, mais ici encore, c’est à la qualité abstraite qu’on fait référence, c’est-à-dire au fait que les produits offerts dans le magasin sont très variés, et non à la gamme des produits offerte (la gamme ayant elle-même la qualité d’être très variée). Mais on ne peut pas vendre une qualité ou une propriété. On vend des produits qui ont cette propriété, mais pas la propriété elle-même. On ne peut donc pas, à mon avis, dire « vendre une variété de produits » sans faire un anglicisme.

Bien entendu, il est possible que, à terme, cet usage du terme français variété calqué sur l’anglais variety s’impose. Mais on n’en est pas là. Pour le moment, variété reste un faux ami dont il faut se méfier !

comment (how)

L’adverbe interrogatif how est vraiment utilisé à toutes les sauces en anglais et parfois dans des structures qui ne sont tout simplement pas naturelles en français. Prenons l’exemple suivant :

How do people behave in a professional learning community?

Étant donné la correspondance apparente entre l’adverbe interrogatif comment en français et l’adverbe interrogatif how en anglais, on risque de penser que la traduction d’une telle phrase en français va de soi :

Comment les gens se comportent-ils dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Une telle question n’est pas fausse en soi, mais elle n’est pas, selon moi, naturelle en français comme elle l’est en anglais. Pourquoi ? La réponse n’est pas évidente. Elle est peut-être liée à une préférence plus générale en français pour les formes nominales quand l’anglais privilégie les formes verbales.

Ainsi, dans le cas de la question ci-dessus, la formulation la plus naturelle en français est selon moi la suivante :

Quel est le comportement des gens dans une communauté d’apprentissage professionnel ?

Vous noterez que j’ai mis en gras non seulement le pronom interrogatif quel, mais également le substantif comportement. Pourquoi ? Parce que l’un ne va pas sans l’autre. C’est seulement en exprimant le concept de « comportement » — exprimé par un verbe en anglais (to behave) — par un nom en français (comportement) qu’on parvient à s’affranchir du recours à l’adverbe comment et qu’on obtient une structure plus naturelle en français.

Loin de moi l’idée que how ne se traduirait jamais par comment en français, bien entendu. Il suffit de mentionner l’exemple qu’on enseigne toujours aux débutants qui apprennent l’anglais :

How do you do?

La formule française correspondante est bien entendu :

Comment allez-vous ?

Mais je donnerai tout de suite un autre exemple, apparemment tout aussi simple, pour illustrer une nouvelle fois la différence possible entre les deux mots :

How are you feeling?

On pourrait penser qu’à une telle question correspond naturellement en français la question suivante :

Comment vous sentez-vous ?

Et ce n’est pas faux. Mais il est aussi tout à fait possible de dire, en français :

Que ressentez-vous ?

Ici, l’adverbe interrogatif en anglais ne débouche pas sur un pronom interrogatif et un substantif en français, mais sur un pronom interrogatif et un verbe.

Y a-t-il une différence de sens entre les deux questions en français ? C’est peut-être une question de contexte. La première est peut-être quelque chose qu’on entendra plus couramment comme formule de politesse, tandis que la seconde est peut-être plutôt une question qu’un médecin poserait à un malade, ou un examinateur au sujet d’un test — c’est-à-dire qu’on poserait quand on veut vraiment savoir ce que la personne ressent (au lieu de faire semblant de s’y intéresser, par politesse). Ou bien la première s’intéresse plutôt à des choses comme la douleur physique ou morale, tandis que la deuxième s’intéresse plutôt à des émotions, comme ce qu’on ressent lors de la contemplation d’un œuvre d’art.

Quoi qu’il en soit, ce que j’essaye de dire ici, c’est qu’il faut se méfier de l’anglais how et ne pas se précipiter systématiquement sur le français comment pour l’utiliser comme équivalent. Il y a des cas où l’équivalence existe bien. Il y en a d’autres où elle est moins évidente. Il y en a d’autres encore où elle n’est pas naturelle. Et il y en a d’autres enfin où elle est carrément trompeuse et où comment est à mon avis inacceptable en français.

Voici un autre exemple :

How does this explain your problem?

Il est inacceptable, à mon avis, de dire en français :

*Comment cela explique-t-il ton problème ?

Au lieu de cela, il faut dire :

En quoi cela explique-t-il ton problème ?

Pourquoi ? Parce que la question ne porte pas sur la « manière » d’expliquer, mais sur l’explication elle-même. C’est une nuance de sens un peu subtile, parce que, d’un certain point de vue, toute explication est une manière d’expliquer. Mais pour moi, la phrase en rouge n’est pas naturelle en français et est un calque trop évident de l’anglais.

Je dirai donc que, à certains égards, how et comment constituent une paire de faux amis et qu’il faut prendre l’habitude de s’en méfier et faire preuve d’une certaine vigilance dans l’emploi de comment en français.

Et je donnerai un dernier exemple pour terminer :

How did you empower your own employees?

Là encore, la traduction avec comment peut paraître évidente :

*Comment avez-vous renforcé les moyens d’action de vos propres employés ?

Mais pour moi elle n’est pas naturelle et la question qu’il faudrait vraiment poser est la suivante :

Qu’avez-vous fait pour renforcer les moyens d’action de vos propres employés ?

J’aurai l’occasion de revenir sur how et comment à plusieurs reprises sur ce site consacré aux faux amis, en particulier quand j’aborderai l’interrogative indirecte.

Superlatif et complément circonstanciel

Comme je l’explique dans mon manifeste, quand on parle de faux amis, on pense souvent et surtout aux faux amis lexicaux, qui sont relativement évidents et relativement faciles à expliquer.

Mais je tiens aussi, sur ce site, à évoquer d’autres aspects moins évidents de cette « fausse amitié » qui lie l’anglais et le français, qui n’en sont pas moins importants. Ces aspects sont plus difficiles à expliquer, mais ils méritent qu’on s’y attarde, parce qu’ils tendent à avoir un impact plus sournois et partant plus dangereux sur le français tel qu’on le parle et l’écrit dans les régions du monde comme le Canada, où bon nombre de textes de référence sont en réalité des traductions de textes anglais et non des textes qui ont été rédigés en français par des locuteurs dont le français est la langue maternelle.

Voici un exemple que je rencontre aujourd’hui dans mon travail et qui me servira à illustrer mon propos :

Teacher learning is most effective when linked to student learning that is embedded in the daily life of schools.

Le problème qui m’intéresse dans cette phrase aujourd’hui est celui de la façon dont on va rendre une structure comme « is most XXX when » en français. Je crois qu’il est intuitivement clair, même pour ceux qui ne sont pas traducteurs, qu’il est impossible de traduire cette structure littéralement. On ne dira donc pas :

L’apprentissage de l’enseignant *est le plus efficace quand il est lié à celui de l’élève et intégré dans la vie scolaire au quotidien.

Le caractère fautif d’une telle phrase n’est pas évident, mais on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Qu’est-ce qui cloche ? De mon point de vue, c’est le fait que le superlatif, en français, ne s’emploie pas exactement comme le superlatif en anglais. Si on veut utiliser un complément circonstanciel de temps pour expliciter les circonstances qui rendent le superlatif supérieur à tous les autres, il faut, à mon avis, que ce complément circonstanciel vienne avant le superlatif. Autrement dit, on pourra rendre la phrase ci-dessus acceptable en lui appliquant une structure de mise en relief :

C’est quand il est lié à celui de l’élève et intégré dans la vie scolaire au quotidien que l’apprentissage de l’enseignant est le plus efficace.

Si on tient à expliciter les conditions qui rendent le superlatif supérieur à tous les autres après le superlatif lui-même, alors on ne peut pas utiliser un complément circonstanciel et il faut, à mon avis, utiliser une structure du type suivant :

L’apprentissage de l’enseignant le plus efficace est un apprentissage qui est lié à celui de l’élève et qui est intégré dans la vie scolaire au quotidien.

Vous aurez remarqué, cependant, que je laisse cette structure en rouge. Pourquoi ? Pour moi, elle n’est pas fausse, mais ce n’est pas ce qui se dirait le plus naturellement en français pour exprimer ce que l’anglais cherche à exprimer.

Car, au fond, que cherche à dire l’anglais ? Est-ce nécessairement par un superlatif qu’il faut rendre en français ce qui l’anglais exprime à l’aide d’un superlatif ? Je ne suis pas convaincu que ce soit indispensable, même si l’exemple en bleu ci-dessus, avec la mise en relief, est pour moi correct.

Il me semble que ce que l’anglais cherche surtout ici à exprimer, c’est un lien de causalité entre deux choses, à savoir d’une part le fait que l’apprentissage de l’enseignant est lié à celui de l’élève et est intégré dans la vie scolaire au quotidien et d’autre part le fait que cet apprentissage est vraiment efficace. Autrement dit, pour rendre cette phrase en français, ce qui me vient le plus naturellement à l’esprit, c’est en fait l’emploi d’un complément circonstanciel exprimant ce lien de causalité, c’est-à-dire en l’occurrence un complément de but :

Pour être vraiment efficace, il faut que l’apprentissage de l’enseignant soit lié à celui de l’élève et soit intégré dans la vie scolaire au quotidien.

C’est ici la combinaison du complément de but (pour…) et de la structure impersonnelle exprimant la nécessité (il faut que…) qui rend le mieux, à mon avis, ce que l’anglais cherche à exprimer. Le superlatif devient ici redondant et je constate que le souci d’exprimer les choses le plus naturellement possible en français me conduit à m’écarter de la traduction littérale.

C’est une leçon importante pour les traducteurs et tous ceux qui cherchent à éviter de se laisser trop influencer par une langue autre que la leur : parfois, même si une structure (ici, le superlatif) semble être la même dans les deux langues, cela ne veut pas dire que c’est la meilleure solution pour rendre l’idée que la phrase d’origine exprimait. Il faut oser s’écarter de la traduction littérale, de l’emploi systématique des mêmes structures, de la même syntaxe, même si elle semble fonctionner de manière identique dans les deux langues.

Vous me direz qu’on est loin ici de la notion de « faux ami ». Mais est-ce vraiment le cas ? Je ne suis pas convaincu. Pour moi, le faux ami ici n’est pas un mot du lexique, mais le superlatif lui-même. Pour rendre ce que le superlatif servait à exprimer en anglais, j’ai fini par utiliser une structure qui, grammaticalement parlant, n’a rien à voir avec le superlatif en français, même si bien entendu elle s’en rapproche sur le plan du sens (ce qui fait justement que je peux l’utiliser à cette fin !).

C’est de cela que je veux parler quand je parle de faux amis syntaxiques. Ce n’est pas parce deux langues ont toutes deux un outil qui s’appelle le superlatif que ce qu’on exprime à l’aide d’un superlatif dans l’une s’exprimera nécessairement et de façon naturelle à l’aide d’un superlatif dans l’autre. Et ce n’est pas parce qu’une langue exprime une circonstance à l’aide d’un complément circonstanciel de temps que l’autre n’exprimera pas plus naturellement cette même circonstance à l’aide d’un lien de causalité.