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Faux amis lexicaux.

engager (to engage)

Le substantif anglais engagement et son pendant verbal to engage sont de plus en plus utilisés aujourd’hui, en particulier dans la langue de bois des hommes politiques et dans les textes théoriques portant sur l’éducation.

Voici un exemple tout frais tiré de l’édition du samedi 14 mai 2011 du principal journal quotidien paraissant ici en Nouvelle-Écosse, The Chronicle Herald (aussi appelé par certains The Chronically Horrid en raison de la piètre qualité de son contenu). Il s’agit d’une lettre envoyée par le vice-premier ministre actuel de la Nouvelle-Écosse, M. Frank Corbett, et répondant aux vives critiques concernant l’élimination par son gouvernement d’un corps consultatif appelé Nova Scotia Voluntary Planning.

Comme vous le verrez si vous suiviez le lien, cette lettre utilise à tour de bras les expression citizen engagement et public engagement.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il existe évidemment en français le substantif engagement et son pendant verbal engager, ce dernier existant également sous une forme pronominale, s’engager. Mais quelle est l’utilisation qui est faite de ces termes en français et correspond-elle à l’utilisation qui est faite en anglais des termes correspondants ?

Nous allons voir que non.

En français, on peut engager (to pawn) des bijoux chez un prêteur sur gages. On peut engager (to pledge) son honneur ou sa responsabilité. On peut signer un contrat qui alors nous lie, nous engage (to bind). On peut engager (to hire) un chauffeur ou un jardinier en lui offrant un travail sous contrat. On peut engager (to insert) une clef dans une serrure ou sa voiture dans un passage. On peut engager (to start) la partie dans un jeu ou une compétition sportive. On peut engager (to enter into) des négociations. On peut engager (to involve) quelqu’un dans une aventure. On peut engager (to urge) quelqu’un à faire quelque chose. On peut engager (to invest) des capitaux dans une affaire ou engager (to incur) des frais ou des dépenses.

Sous la forme pronominale du verbe, on peut s’engager (to commit) dans un contrat ou s’engager (to promise) à faire quelque chose. On peut s’engager (to enter into) dans une voie, on peut s’engager (to embark) dans une aventure plus ou moins risquée. On peut s’engager (to enlist) dans l’armée.

Est-ce que vous remarquez quelque chose ? Dans aucun de ces sens du verbe l’équivalent anglais n’est to engage ! C’est un signe qui ne trompe pas… Nous avons bien là une paire de faux amis. Mais cela vaut aussi dans l’autre sens — et c’est là que les choses se compliquent un peu.

Le problème est en effet que, comme dit ci-dessus, l’anglais moderne utilise de plus en plus le substantif engagement, le verbe to engage et l’adjectif engaged, et ce, dans un sens qui semble susciter le trouble de bon nombre de francophones essayant de rendre la même idée en français. Quand M. Frank Corbett parle de public engagement ou de citizen engagement dans sa lettre, de quoi veut-il parler exactement ? Quand les théoriciens de l’éducation nous parlent aujourd’hui de student engagement, de quoi veulent-ils parler ?

Eh bien, de quelque chose qui ne correspond à aucun des sens que le verbe engager et le substantif engagement ont en français. Ce dont ils veulent parler, c’est la mise en place d’un certain contact, d’une certaine relation, en l’occurrence entre le public (ou les citoyens) et son gouvernement et entre les élèves et leurs enseignants.

Quand le vice-premier ministre de la Nouvelle-Écosse parle en anglais d’engagement, ce dont il veut parler, c’est, comme il l’explique lui-même, c’est « a two-way exchange that allows citizens to learn about the issues, take positions and offer ideas, and ask tough questions ».

Est-ce que le substantif français engagement peut avoir le même sens ? À mon avis, la réponse est clairement non. Dans aucun des sens que j’évoque ci-dessus, on ne retrouve cette notion d’échange bilatéral, de participation, de mise à contribution des personnes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : au lieu de gouverner les citoyens sans faire appel à eux, sans leur demander leur avis, on veut les mettre à contribution, on veut qu’ils se sentent concernés par les décisions prises par le gouvernement et s’expriment quand ils ont quelque chose à exprimer, sans attendre les prochaines élections pour le faire.

Autrement dit, quand M. Corbett dit :

This government believes in public engagement.

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

Notre gouvernement est partisan de l’*engagement du grand public.

mais plutôt par quelque chose comme :

Notre gouvernement est partisan de la participation du grand public [au processus de prise de décisions].

ou encore :

Notre gouvernement est partisan de la mise à contribution des citoyens [dans le processus de prise de décisions].

De même, quand les théoriciens de l’éducation disent en anglais quelque chose comme

students who are engaged in the learning process

il est, à mon avis, hors de question de rendre cela par :

des élèves qui sont *engagés dans le processus d’apprentissage

Même au sens le plus littéral de engaged, on dirait en français quelque chose comme :

des élèves qui se livrent au processus d’apprentissage

Mais en réalité, ce dont il est généralement question quand on parle en anglais d’engaged students, c’est :

des élèves qui se sentent concernés par le processus d’apprentissage

La notion de student engagement se rapproche de la notion de motivation, de participation. Seulement, évidemment, ces deux derniers mots existent déjà aussi bien en anglais qu’en français. Alors les gens ne peuvent pas s’empêcher de penser que, quand on parle d’engagement en anglais, on veut parler de quelque chose d’autre, qui n’est pas de la simple motivation, qui ne se ramène pas à une simple participation.

Et la solution de facilité, bien trop souvent, en particulier pour les francophones qui essayent de traduire le concept en français, est d’utiliser le substantif français engagement ou le verbe engager. Je trouve, pour parler franchement, cette solution de facilité assez choquante, surtout de la part de traducteurs professionnels.

Voici un exemple provenant du gouvernement de l’Ontario. Le document anglais, intitulé Acting Today, Shaping Tomorrow, a dans sa table des matières une section intitulée « Student Engagement and Community Connections ». Et dans la version française du document, intitulée Préparons l’avenir dès aujourd’hui, on trouve à l’endroit équivalent dans la table des matières… « L’engagement des élèves et les relations avec la communauté ».

Quel que soit le contexte particulier, c’est pour moi une traduction inacceptable. Ce dont il est question dans ce document, c’est la sensibilisation des élèves aux questions écologiques et il s’agit bien évidemment de susciter leur participation, de les mettre à contribution, de faire en sorte qu’ils se sentent concernés par l’exploration de ces questions écologiques… mais non de les « engager » !

La seule situation où l’on pourrait parler d’« engager les élèves », ce serait dans une phrase construite explicitement autour du sens que peut avoir le verbe en français de conduire quelqu’un à se lancer dans quelque chose, donc avec un complément circonstanciel décrivant explicitement l’aventure, le projet dans lequel ils s’engagent. Mais hors de ce contexte bien précis et bien concret, il n’est pas possible d’utiliser ainsi de façon systématique le substantif français engagement comme on utilise le substantif équivalent en anglais.

Hors contexte, en effet, quand on parle d’engagement en français, on se limite spécifiquement au domaine politique. On parle d’un écrivain engagé pour décrire un écrivain qui prend fait et cause pour un parti politique, pour un mouvement social, etc. Et on peut alors parler de l’engagement de cet écrivain.

Mais on ne peut pas parler d’un « élève engagé » pour décrire simplement un élève qui se sent concerné par ses études !

Le problème est évidemment qu’une tournure comme se sentir concerné par ne se construit pas de la même manière qu’un adjectif comme engagé et ne se prête pas facilement à l’expression à l’aide d’un substantif. Il n’existe pas en français de substantif dont le sens serait « fait de se sentir concerné par quelque chose ». Le substantif le plus proche est motivation, mais il ne rend pas exactement la même idée.

Cela n’est pas une excuse, cependant, pour angliciser le substantif français engagement en lui donnant en français le sens que les locuteurs anglophones lui donnent de plus en plus souvent aujourd’hui en anglais. C’est, comme dit, une solution de facilité et, de la part d’un traducteur, un aveu de paresse, un manque de rigueur et de déontologie.

Il faut simplement faire l’effort de tourner les choses autrement, afin d’exprimer le concept de mise à contribution, le fait de se sentir concerné sous une forme naturelle en français, même si cela exige quelques mots de plus et même si les anglophones font pression sur vous pour que vous utilisiez le même terme qu’en anglais (parce qu’ils considèrent que, puisque le même mot existe dans les deux langues, il doit forcément avoir le même sens). Et ce n’est pas parce que d’autres traducteurs professionnels font la faute qu’il faut la reproduire soi-même dans son travail !

variété (variety)

Il existe une règle assez universelle en français, que j’ai déjà évoquée dans un premier article sur le singulier et le pluriel et selon laquelle il y a un grand nombre de substantifs en français qui s’emploient aussi bien au pluriel qu’au singulier, mais dont le sens au singulier est plus abstrait alors que le sens au pluriel fait référence à des choses plus concrètes.

Cette règle s’applique en particulier au mot variété et fait que son emploi au singulier dans un sens concret en français est un anglicisme, utilisé sous l’influence de l’équivalent anglais variety (qui partage la même origine étymologique, bien entendu).

On trouve ainsi souvent, en anglais, des tournures comme la suivante :

A variety of publications that present the latest labour market information are available.

Les francophones influencés par l’anglais, en particulier au Canada, ont trop souvent tendance à rendre la tournure en produisant un calque en français :

Il existe *une variété de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Malheureusement, ceci n’est pas un emploi acceptable du mot variété en français. En français, le mot variété au singulier a avant tout un sens abstrait et désigne spécifiquement la « qualité de ce qui est varié ».

Or, dans la tournure anglaise ci-dessus, variety n’a pas ce sens abstrait. Il désigne au contraire un ensemble concret d’éléments (de publications, en l’occurrence) qui se caractérise par… sa variété, c’est-à-dire par le fait que les publications sont variées.

Pour rendre cela en français, il faut utiliser d’autres termes qui ont ce sens concret. Il peut s’agir de termes employés soit au singulier soit au pluriel. On pourra, par exemple, dire :

Il existe une gamme de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Ou encore :

Il existe tout un éventail de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

On pourra aussi utiliser le mot sorte au pluriel dans la tournure suivante :

Il existe toutes sortes de publications présentant les toutes dernières informations sur le marché du travail.

Il est à noter qu’il existe bien des contextes dans lesquels le mot variété a un sens concret même au singulier. Mais ce sont des contextes différents. On pense entre autres à la biologie et à l’emploi du terme pour désigner la subdivision d’une espèce animale ou végétale. On pourra, par exemple, faire un croisement entre deux variétés différentes de pommes pour produire une nouvelle variété, un hybride.

Par extension, on peut également utiliser le mot dans le contexte de classifications autres que celle des espèces animales et végétales. On parlera, par exemple, des différentes variétés de nuages, de pierres précieuses, etc.

Mais il faut bien noter que, dans cette acception, le mot variété au singulier désigne un seul élément et que ce sont les différences entre variétés qui font justement la… variété (au sens abstrait) des éléments. La variété au singulier ne désigne pas une gamme de choses différentes, au contraire ! Elle désigne justement une catégorie particulière dans la classification, qui varie par rapport aux autres mais qui ne présente pas de variété en elle-même (pas du point de vue de la classification, en tout cas).

Il existe encore d’autres sens du terme variété en français (par exemple pour désigner un certain type de musique populaire), mais ces deux principaux sens sont l’essentiel et ils montrent clairement qu’il est impossible d’utiliser la tournure une variété de… en français au sens qu’a en anglais la tournure a variety of…

Je note aussi que le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers, qui prétend « refléter plus fidèlement le bon usage actuel du français au Québec et dans l’ensemble de la francophonie », donne comme deuxième sens de variété « ensemble diversifié », avec comme exemple ils vendent une variété de produits et comme synonyme… diversité. Tout cela est selon moi hautement contestable. On pourra certes dire quelque chose comme il y a une grande variété de produits dans ce magasin, mais ici encore, c’est à la qualité abstraite qu’on fait référence, c’est-à-dire au fait que les produits offerts dans le magasin sont très variés, et non à la gamme des produits offerte (la gamme ayant elle-même la qualité d’être très variée). Mais on ne peut pas vendre une qualité ou une propriété. On vend des produits qui ont cette propriété, mais pas la propriété elle-même. On ne peut donc pas, à mon avis, dire « vendre une variété de produits » sans faire un anglicisme.

Bien entendu, il est possible que, à terme, cet usage du terme français variété calqué sur l’anglais variety s’impose. Mais on n’en est pas là. Pour le moment, variété reste un faux ami dont il faut se méfier !

finalement (finally)

Le cas de l’adverbe finalement est à bien des égards typique. Il partage avec l’anglais finally la même origine latine et on pourrait penser que les deux mots partagent aussi le même sens. Mais la réalité est que les choses sont plus complexes.

Les ouvrages de référence ne nous sont pas d’une grande aide. Le Grand Robert, en particulier, n’offre que deux sens formulés de façon très succincte et largement insuffisante. Et l’exploration d’ouvrages sur l’histoire de la langue française, comme le Trésor de la langue française, montre que finalement avait sans doute par le passé le sens que lui donnent à tort aujourd’hui certains locuteurs francophones sous l’influence de l’anglais, de sorte qu’on s’expose, en soulevant la question de son emploi en français moderne, aux arguments classiques de ceux qui se servent abusivement de l’histoire de la langue pour excuser des emplois qui sont de toute évidence des anglicismes dans la langue d’aujourd’hui.

Le problème fondamental est qu’il y a, en français, deux adverbes exprimant l’idée de finalité et partageant la même racine : finalement et enfin. Mais ces deux adverbes présentent, en français moderne, des différences de sens et d’emploi qu’on ne peut ignorer.

Pour illustrer ces différences, je donne souvent l’exemple authentique d’une phrase prononcée par ma femme anglophone il y a de cela près de deux décennies maintenant, lorsqu’elle a rencontré pour la première fois ses beaux-parents (français) après avoir entendu parler d’eux et correspondu avec eux pendant une période de plusieurs mois. Je ne me souviens plus de la phrase exacte, mais c’était quelque chose du genre :

Eh bien, je suis contente de vous rencontrer *finalement.

Sur le coup, pour ne pas l’embarrasser, je n’ai rien dit, mais j’ai bien vu le regard un peu surpris et le léger malaise de mes parents lorsqu’ils ont entendu cette phrase, ne sachant pas vraiment comment y réagir. Et en fin de soirée, après qu’ils sont allés se coucher, je n’ai pas pu m’empêcher de revenir sur cette phrase pour expliquer à ma femme que, en disant cela, elle avait involontairement conduit mes parents à penser qu’elle n’avait pas, à l’origine, envie de les rencontrer et qu’elle n’avait changé d’avis qu’après les avoir rencontrés.

Car il se trouve que l’adverbe finalement a en français, une certaine nuance de sens négative. Il exprime non seulement l’idée d’aboutissement chronologique d’un processus, mais aussi — et surtout — l’idée que le résultat du processus s’est avéré être quelque peu contraire à ce qu’on attendait. En disant cela, ma femme a involontairement laissé mes parents penser qu’elle s’attendait à ne pas les aimer et qu’elle avait été surprise, au bout du compte, de constater que, contrairement à ses attentes, elle les aimait bien.

En réalité, ce que ma femme voulait exprimer, c’était bien entendu seulement l’idée qu’elle était contente que la longue attente soit terminée. Or en français moderne, cette idée d’ordre surtout temporel ne s’exprime pas à l’aide de l’adverbe finalement, mais à l’aide de l’adverbe enfin. Ce qu’elle aurait dû dire, c’est quelque chose comme :

Je suis contente de vous avoir enfin rencontrés.

Il s’agit d’une nuance de sens subtile, mais essentielle. La preuve en est que, après que je lui ai expliqué le problème, ma femme n’a pas dormi de la nuit et s’est empressée, dès que mes parents se sont levés le lendemain matin, de leur expliquer ce qui s’était passé et l’origine de son erreur et du malentendu.

Plus généralement, cependant, le principal problème posé par finalement en français moderne est lié à un contexte beaucoup plus terre-à-terre, qui est celui des adverbes utilisés quand on veut faire une énumération. Quand on veut numéroter de façon explicite les différents éléments d’une liste, on utilise en anglais soit firstly, secondly, thirdly, etc., jusqu’à lastly, soit, plus couramment, first, second, third, etc. jusqu’à last, en utilisant les adjectifs dans une fonction adverbiale :

First, dice three potatoes. Second, add the bouillon. Last, simmer for half an hour.

Si on ne veut pas nécessairement numéroter les éléments de façon explicite, on utilise plutôt first, then, et… finally :

First, dice three potatoes. Then add the bouillon. Finally, simmer for half an hour.

Qu’en est-il en français ? Il existe également deux façons d’énumérer. La première, comme l’anglais, utilise les adjectifs ordinaux sous forme adverbiale :

Premièrement, couper en dés trois pommes de terre. Deuxièmement, ajouter le bouillon. Dernièrement, faire mijoter pendant une demi-heure.

Mais on peut aussi énumérer sans numérotation, en commençant par d’abord ou tout d’abord et en continuant avec ensuite et puis. Pour terminer l’énumération, cependant, en français moderne, on n’utilise pas finalement :

Tout d’abord, couper en dés trois pommes de terre. Ensuite, ajouter le bouillon. *Finalement, faire mijoter pendant une demi-heure.

Cet emploi de finalement est fautif. L’énumération, qui concerne l’ordre temporel des étapes et n’appelle aucune nuance de sens négative, doit se terminer non pas par finalement, mais par enfin :

Tout d’abord, couper en dés trois pommes de terre. Ensuite, ajouter le bouillon. Enfin, faire mijoter pendant une demi-heure.

Or, au Canada français en particulier, on entend bien trop souvent les locuteurs francophones utiliser finalement dans cette position.

Bien entendu, comme je l’ai laissé entendre plus haut, si on explore un peu l’histoire de la langue, on arrive assez facilement à trouver des exemples prouvant que finalement a été utilisé par le passé en français dans ce sens temporel, sans nuance de sens négative. Le Trésor de la langue française cite ainsi un extrait du Nez d’un notaire, d’un certain Edmond About (1862) :

Il s’adressa d’abord à la raison, puis à la conscience, et finalement au cœur de son malade.

Mais cet emploi n’existe plus vraiment en français moderne et je crois que, en toute conscience, aucun locuteur canadien moderne ne peut sérieusement prétendre que l’emploi de finalement dans ce sens en français au Canada illustre la préservation d’un emploi du mot au Canada qui se serait perdu ailleurs dans la francophonie. Il me paraît évident que la plupart des locuteurs canadiens qui utilisent finalement dans le contexte d’une énumération en français au Canada le font sous l’influence de l’anglais et que, à ce titre, finalement est bel et bien un faux ami, comme ma femme a pu le constater à son plus grand désarroi le jour où elle a enfin rencontré mes parents pour la première fois.

initier (to initiate)

D’où est-ce qu’il sort, celui-là ?

Tout d’un coup, depuis quelques années, on entend toutes sortes de personnes — les présentateurs de journaux télévisés, par exemple — parler de ministres qui « initient » des enquêtes, d’organismes qui « initient » des projets, etc.

Le français initier et l’anglais to initiate ont bel et bien en commun le sens propre d’admission à la connaissance de rites ou de cultes secrets ou religieux et à la participation à ces rites ou cultes.

Ils ont aussi en commun le sens figuré d’enseignement des rudiments d’un savoir, même si, en anglais, on utilise surtout to initiate pour les savoirs quelque peu obscurs ou difficiles, alors que, en français, on peut initier plus généralement quelqu’un à toutes sortes de savoirs, même s’ils ne sont pas particulièrement obscurs ni difficiles.

Et bien entendu, les deux mots viennent de la même racine latine, c’est-à-dire le verbe initiare qui signifiait proprement « commencer ».

Mais le sens très général que le verbe a aussi en anglais, qui est celui du verbe latin, à savoir « commencer », « entamer », « lancer » quelque chose (une initiative, un programme, une enquête, etc.) n’existe pas en français moderne. Ou plutôt, alors que ce sens figure en première place dans les dictionnaires anglais pour le verbe to initiate, en français, il est rélégué en fin d’article, et affublé du label « anglicisme ». Ainsi :

The department initiated an assessment program in 1997.

sera rendu non pas par :

Le ministère a *initié un programme d’évaluation en 1997.

mais par :

Le ministère a lancé un programme d’évaluation en 1997.

Le Grand Robert évoque l’« influence de l’anglais » et mentionne que le sens, en français, serait de « prendre l’initiative de quelque chose ». Mais il précise aussi clairement en note que de tels emplois sont « sans rapport avec le sémantisme du verbe français ». Et ce n’est sans doute pas un hasard si tous les exemples qu’il donne sont tirés de revues scientifiques.

Il me semble qu’il y a suffisamment de verbes français exprimant l’idée de commencement (commencer, débuter, lancer, entamer, déclencher, etc.) pour qu’on n’ait vraiment pas besoin d’en importer un autre, qui est de toute évidence un anglicisme. La seule raison que je voie est une certaine passivité face à l’influence de l’anglais et ce trait bien courant consistant à utiliser des mots anglais ou anglicisés pour essayer de se donner un air plus savant ou plus moderne.

défi (challenge)

Il se trouve sans doute des Québécois pour se moquer des « Français de France » et en particulier des sportifs professionnels français (et francophones) qui parlent du fait qu’ils ont besoin d’un « nouveau challenge » quand ils décident de changer d’équipe.

Il est effectivement assez ridicule d’utiliser un tel mot emprunté à l’anglais et à la prononciation francisée au lieu du mot français défi, qui veut dire exactement la même chose. Mais ce sont des sportifs professionnels dont on parle, qui ne brillent généralement pas par leur maîtrise de la langue et ne sont pas considérés comme des modèles sur ce plan.

Pendant ce temps, il y a un problème beaucoup plus sournois et beaucoup plus grave qui affecte le mot défi dans la bouche des francophones et en particulier des Québécois eux-mêmes. Ce problème vient du fait que le mot challenge a, en anglais, deux sens principaux bien distincts.

Le premier sens est effectivement celui de « défi » et, dans ce sens-là, on rendra effectivement challenge par défi en français. Ainsi, une phrase comme :

The government’s first challenge is to get the economy going.

sera rendue par :

Le premier défi qu’aura à relever le gouvernement est la relance économique.

(L’exemple est tiré du Grand Robert & Collins.)

On notera, dans cet exemple, l’emploi en français du verbe relever, qu’on trouve effectivement souvent avec défi. En français, un défi, c’est un objectif que je me fixe ou qu’autrui fixe pour moi et que je vais m’efforcer d’atteindre, en relevant le défi.

Le mot challenge a cependant aussi, en anglais, un autre sens, qui est celui de « difficulté », de « problème ». Ce problème ne constitue pas nécessairement un défi. Il peut s’agir simplement d’un obstacle à surmonter.

The student will have to overcome several challenges in the learning process.

Ici, on ne peut pas dire :

L’élève devra surmonter plusieurs *défis dans son apprentissage.

On devra, au contraire, dire :

L’élève devra surmonter plusieurs difficultés dans son apprentissage.

L’enseignant peut, certes, lui fixer un défi, qui sera celui de surmonter ces difficultés. Mais ce que l’élève surmontera, ce seront les difficultés et non le défi. Le défi consistera précisément à surmonter ces difficultés.

Cette nuance de sens se comprend mieux quand on pense à l’adjectif anglais challenging. Cet adjectif anglais n’a tout simplement pas d’équivalent français formé à partir de la base défi. On ne peut pas dire que a challenging task est une tâche *défiante !

L’adjectif français correspondant à challenging est généralement difficile.

Je ne dis pas, bien entendu, qu’il n’y a pas de lien sémantique entre défi et difficulté. Au contraire, c’est précisément ce que je viens d’expliquer ci-dessus. Mais ce lien sémantique ne rend pas les deux mots synonymes. La différence entre les deux mots se situe en particulier dans la façon dont on va les employer dans la phrase, dans les verbes auxquels ils vont se combiner. On rencontre une difficulté, on la surmonte, mais on relève un défi.

Au lieu de difficulté, on utilisera aussi dans certains cas problème. Là encore, tout est dans le verbe avec lequel on emploie le nom. On rencontre un problème, un problème se pose et on le résout, mais on ne « résout » pas un défi. Un défi est quelque chose qu’on relève, un idéal qu’on essaye d’atteindre, pour lequel on essaye de dépasser ses limites.

On pourrait à la limite aussi « rencontrer » un défi en français, mais seulement, à mon avis, si ce défi était explicitement fixé en tant que tel par quelqu’un d’autre. Or s’il est explicitement fixé par quelqu’un, il est peu probable qu’on le « rencontre », qu’on s’y « heurte » par accident, de façon inattendue.

Dans le sens plus général de « difficulté », en français soigné, challenge doit donc être rendu par difficulté ou problème et non par défi. Pendant ce temps, les sportifs francophones peuvent continuer de parler de leur besoin d’un « nouveau challenge » en français et les Québécois puristes peuvent continuer de se moquer d’eux. C’est un problème bien moins grave et bien plus superficiel.

partager (to share)

L’emploi de partager en français comme le verbe to share est employé en anglais constitue un cas de faux ami exemplaire à plusieurs égards.

Pour commencer, on notera que la ressemblance entre partager et to share n’a rien d’évident de prime abord. Les deux mots n’ont rien de commun sur le plan étymologique. Comment se fait-il alors qu’on ait pu déboucher sur un problème de faux ami ?

La première raison est bien entendu qu’il y a une forte intersection entre les deux mots sur le plan sémantique. Oui, au sens propre de « diviser en parts qu’on peut distribuer », le verbe partager est bel et bien l’équivalent de l’anglais to share. Pour rendre une phrase comme :

I would like to share this pizza with you.

on dira bien en français :

J’aimerais partager cette pizza avec vous.

Jusque-là, l’ami n’est pas faux. Et comme la notion de partage est quelque chose de très répandu dans la société, les francophones qui apprennent l’anglais et les anglophones qui apprennent le français sont naturellement enclins à penser que partager est l’équivalent de l’anglais to share dans tous les cas.

Le problème se pose dès qu’on s’écarte du sens littéral de partage pour passer à des sens plus figurés en anglais. Or, comme le note Jacques Desrosiers dans une chronique de 2004 (« Pensez-y bien avant de partager vos opinions »), l’emploi de to share pour exprimer l’idée d’une simple communication de quelque chose à quelqu’un (sans idée de division en parts) est quelque chose d’assez récent, même en anglais :

Pauline Kael shares her thoughts on the movie.

Ici, l’idée n’est pas celle de la division d’un tout (les pensées de la journaliste) en parts. Pauline Kael ne va pas diviser ses pensées en plusieurs « morceaux » et en donner certaines à telle personne et d’autres à telle autre. Elle va simplement parler de ce qu’elle pense du film, dire ce qu’elle pense à ses lecteurs.

Le hic est que ce sens figuré de to share, lui-même encore relativement récent en anglais, n’existe tout simplement pas pour le verbe partager en français. On ne pourra donc pas dire :

Pauline Kael *partage ses réflexions sur le film.

La seule expression française qui utilise la racine du verbe partager et qui ait un sens équivalent à ce sens figuré de to share en anglais est l’expression faire part de :

Pauline Kael fait part de ses réflexions sur le film.

Mais c’est une tournure qui relève d’un français assez soutenu. Dans la langue courante, on dira plutôt tout simplement :

Pauline Kael évoque ses réflexions sur le film.

Ou encore :

Pauline Kael dit ce qu’elle pense du film.

Il existe une multitude de termes en français pour exprimer l’idée d’une communication. Ce rappel linguistique du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral du Canada en donne plusieurs exemples.

Nul besoin par conséquent d’importer un nouveau terme de l’anglais pour exprimer quelque chose qui se dit déjà si bien et si facilement de tant de manières différentes !

Il faut cependant noter qu’il existe bel et bien aussi en français des emplois figurés du verbe partager, dans lesquels l’idée de division en parts pour la distribution est là aussi effacée. Par exemple, on dira en français :

Je partage votre douleur.

Mais là, la relation est inversée, puisque c’est le sentiment de quelqu’un d’autre qu’on partage et non son propre sentiment ! Ce que le verbe partager exprime ici, c’est l’idée d’empathie. Il est intéressant de noter que, dans ce sens-là, l’anglais aura tendance à éviter to share et à utiliser plutôt quelque chose comme :

I feel your pain.

C’est peut-être précisément en raison du sens de communication de to share en anglais qu’on évite de dire « I share your pain » ici, parce que cela risquerait de déboucher sur un malentendu.

De même, il existe en français l’expression faire partager, qui renverse à nouveau la relation et se rapproche du sens figuré de l’anglais to share :

J’aimerais vous faire partager mon enthousiasme.

Cette tournure est effectivement en gros l’équivalent de l’anglais :

I would like to share my enthusiasm with you.

Mais on voit bien ici que le verbe partager lui-même (sans faire) continue de fonctionner dans le sens inverse du sens figuré de to share en anglais, puisque c’est l’interlocuteur qui doit « partager » (l’enthousiasme) et non le locuteur.

Ces divers sens figurés sont bien entendu une source de confusion pour les gens et c’est ce qui explique, en partie, la propagation du faux ami partager en français qu’on observe depuis plusieurs années maintenant.

Il ne fait pas de doute, pour moi, qu’un des principaux facteurs expliquant cette propagation et son accélération est la popularité croissante des outils informatiques et en particulier des structures appelées « réseaux sociaux », comme Facebook, MySpace, etc. La plupart de ces logiciels et de ces structures sont d’origine américaine et ils présentent tous des fonctionnalités servant à l’échange d’informations, d’images, de clips vidéo, etc. Les interfaces informatiques exigeant qu’on s’exprime en peu de mots, c’est bien souvent le verbe to share qui entre dans la conception des commandes de menu ou des boutons servant à cet échange.

Malheureusement, les gens qui sont chargés de traduire ces interfaces dans d’autres langues, comme le français, ne sont pas toujours des traducteurs professionnels et se laissent trop souvent tenter par des anglicismes qui ne correspondent pas à la réalité de l’usage des termes dans l’autre langue. Et c’est comme ça qu’on se retrouve, dans l’interface française d’un outil comme Facebook, avec un bouton intitulé… « Partager ». (Il y a tant de problèmes de langue dans les traductions françaises des interfaces des logiciels américains que, la plupart du temps, je préfère quant à moi utiliser ces logiciels dans leur langue d’origine. J’écris par exemple le présent article dans un logiciel dont l’interface est en anglais.)

Cela étant dit, l’anglicisme *partager est aujourd’hui si répandu qu’on le retrouve même, malheureusement, chez les traducteurs professionnels. Je viens justement de recevoir, par exemple, une communication en provenance du Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada (CTTIC), dans laquelle il est écrit noir sur blanc : « Je vous saurais donc gré de bien vouloir prendre quelques minutes pour partager votre opinion en répondant au questionnaire. »

Et c’est signé du président de l’organisme. Ouille. (Je suis prêt à lui accorder le bénéfice du doute et à envisager l’éventualité que la version française de sa communication bilingue ait pu avoir été rédigée par quelqu’un d’autre, mais quand même…)

Si même les traducteurs professionnels se laissent tenter, il y a de bonnes raisons de penser que la situation est grave.

Est-elle irréversible ? C’est difficile à dire… J’entends de plus en plus cet emploi fautif de partager non seulement au Canada français, mais même dans l’hexagone, principalement sous l’influence des réseaux sociaux. Mais je constate aussi que le phénomène reste encore, en France du moins, limité au domaine informatique. Comme je l’ai dit plus haut, il existe tant d’autres façons en français d’exprimer l’idée de communication, de transmission d’informations ou d’émotions que la nécessité d’élargir l’anglicisme *partager à d’autres domaines ne semble pas encore pour le moment se faire sentir.

Si un jour elle se manifeste et si l’emploi se répand vraiment dans tous les domaines, alors il faudra sans doute s’y plier et voir dans partager au sens anglais un nouvel « apport » de l’anglais au français moderne. En attendant, je recommande vivement aux personnes soucieuses de s’exprimer dans un français soigné et d’éviter les anglicismes de ne pas… partager l’enthousiasme de ceux qui utilisent déjà cet anglicisme à tour de bras.

compléter (to complete)

En français, on ne peut compléter quelque chose qu’en lui ajoutant autre chose. Autrement dit, le verbe français compléter est, dans la plupart des cas, l’équivalent approximatif du verbe anglais to complement et non du verbe anglais to complete.

L’emploi du verbe français compléter au sens du verbe anglais to complete est malheureusement très répandu au Canada francophone.

to complete an exercise
to complete a marathon
to complete a course

Ces expressions donnent des choses comme :

*compléter un exercice
*compléter un marathon
*compléter un cours

Tous ces emplois sont faux et inacceptables en français, parce que compléter un exercice voudrait dire en faire un autre, qui vienne s’ajouter à celui qu’on vient de faire; compléter un marathon signifierait faire une autre activité physique en complément; et compléter un cours signifierait faire une autre activité pour compléter ce qu’on a appris dans le cours.

Comme les exemples ci-dessus le montrent, le verbe anglais to complete est une espèce de verbe passe-partout qui sert à évoquer la réalisation de toutes sortes de tâches. Or il n’existe pas de verbe français unique ayant le même caractère de passe-partout, à part peut-être le verbe faire. En français, on dira donc des choses comme :

faire un exercice
courir un marathon
suivre un cours

Vous trouverez toujours des francophones au Canada qui essayeront de vous expliquer que l’anglais to complete exprime quelque chose de plus (une certaine notion d’achèvement), et que la seule manière de l’exprimer en français est d’employer le verbe compléter au sens anglais.

C’est évidemment faux. Si on veut vraiment exprimer l’idée d’achèvement (ce qui est loin d’être toujours le cas, vu que to complete est utilisé si couramment que, dans bon nombre de cas, il est tout simplement l’équivalent de faire et qu’il n’y a aucune intention d’insister sur l’achèvement de la chose), on peut aussi utiliser un verbe comme finir, terminer ou achever, justement. Ainsi :

He has completed three exercices.

pourra être rendu par :

Il a terminé trois exercices.

Mais il ne faut pas se forcer à toujours exprimer explicitement cette notion d’achèvement quand on cherche à rendre l’anglais to complete en français, parce que, comme dit, dans la plupart des cas, ce n’est pas l’intention en anglais non plus.

Le problème peut sembler plus complexe quand le verbe to complete est combiné à un adverbe, comme successfully :

He has successfully completed the course.

Nous verrons dans un autre article tous les problèmes de faux amis liés à la polyvalence de l’anglais success — mais c’est une autre question. Ici, la question est de savoir comment rendre une telle expression sans recourir au faux ami *compléter.

Pour moi, la solution est simple. Puisque le verbe anglais to complete est un passe-partout sans sens propre, on peut sans hésiter remplacer l’expression to successfully complete par un simple verbe en français, c’est-à-dire en faisant de l’adverbe le verbe et en éliminant le verbe de l’original :

Il a réussi au cours.

(Je passe ici sur la question de la construction du verbe réussir avec la préposition à. Elle mérite elle aussi un article séparé.)

On pourra même dire tout simplement :

Il a terminé le cours.

même s’il est vrai qu’il est théoriquement possible de terminer un cours tout en étant en situation d’échec. Si le contexte laisse la moindre ambiguïté concernant la réussite ou l’échec de l’individu, on préférera le verbe réussir, mais sinon, le verbe terminer est largement suffisant :

Il a terminé le cours avec une moyenne de 18 sur 20.

Ici, exprimer explicitement l’idée de réussite serait redondant, puisque, avec une moyenne pareille, il n’y a pas de doute possible.

Pour revenir au faux ami compléter, il faut peut-être préciser qu’il y a un contexte particulier dans lequel il pourrait être considéré comme un équivalent acceptable de to complete :

Please complete this form and send it back to XXX.

Comme un formulaire est généralement quelque chose qui contient des « trous » et que le fait de le remplir lui ajoute quelque chose, on pourrait à la limite penser que la phrase suivante est acceptable :

Veuillez compléter ce formulaire et le renvoyer à XXX.

Mais même ici, on se tromperait. Le formulaire est en soi complet. Il comprend toutes les parties qu’il est censé comprendre. La preuve en est qu’on peut très bien dire quelque chose comme « veuiller remplir le formulaire au complet ». Il n’est donc pas « incomplet » et on n’a pas à le « compléter » (par autre chose).

En réalité, ce qu’on « complète », ce n’est pas le formulaire lui-même, mais les différentes rubriques incomplètes de ce formulaire, de même que, quand on a un exercice en cours de langue dans lequel il faut compléter des phrases incomplètes, on complète les phrases, mais on ne *complète pas l’exercice lui-même.

Le verbe le plus approprié pour un formulaire est donc remplir.

Veuillez remplir ce formulaire et le renvoyer à XXX.

administrer (to administer)

Ce faux ami est de plus en plus répandu au Canada francophone dans le monde de l’éducation, pour tout ce qui a trait aux examens, tests et autres évaluations.

En anglais, on dit effectivement to administer [a test/exam/assessement] au sens de « faire passer [le test/l’examen/l’évaluation] » aux élèves ou aux étudiants concernés. Mais en français, le verbe administrer ne peut être utilisé dans ce sens. Les définitions et les exemples du dictionnaire sont clairs : on peut administrer des biens (quand on en est responsable selon la loi), une population/région/ville (quand on est maire, président, etc.) et on peut administrer à quelqu’un un sacrement comme le baptême ou l’extrême-onction (quand on y est habilité par l’Église) ou encore un remède médical. On peut également, dans la langue familière, administrer à un individu qui se conduit mal ou qui fait des bêtises une punition corporelle, comme des coups, une fessée, etc.

Mais c’est tout. Autrement dit, lorsque l’anglais dit :

This assessment was administered to Grade 12 students on May 13.

on ne peut pas dire quelque chose comme :

Cette évaluation a été *administrée aux élèves de douzième année le 13 mai.

C’est tout simplement un anglicisme, sauf si vous considérez que l’évaluation en question est un sacrement ou encore une punition (mais même là, il vaudrait mieux dire quelque chose comme « Cette évaluation a été infligée aux élèves… »).

Le hic est bien entendu qu’il n’existe pas d’équivalent strict de l’anglais to administer dans ce sens en français, c’est-à-dire un verbe qui se construirait de la même façon (avec l’évaluation en complément d’objet direct et les élèves/étudiants en complément indirect introduit par la préposition à). Il faut accepter ici d’utiliser une tournure légèrement différente, comme :

Cette évaluation a été organisée pour les élèves de douzième année le 13 mai.

ou encore :

Cette évaluation des élèves de douzième année s’est déroulée le 13 mai.

Seulement, les choses étant ce qu’elles sont, les francophones du Canada qui connaissent le verbe to administer en anglais ont l’impression que, si on ne dit pas administrer en français, on ne dit pas exactement la même chose. C’est évidemment absurde, puisque tout ce qu’une phrase comme « This assessment was administered to Grade 12 students on May 13 » veut dire, c’est précisément que l’évaluation s’est déroulée à la date du 13 mai pour les élèves de douzième année. Les deux solutions correctes proposées ci-dessus sont donc parfaitement convenables et il n’y a pas de raison d’utiliser le faux ami administrer, sauf si on considère que l’anglicisme est entré dans l’usage et que son intégration est irréversible, ce qui est à mon avis loin d’être le cas.

régulier (regular)

L’adjectif régulier est très couramment employé au Canada français dans un sens qu’il n’a pas en français :

He is enrolled in the regular program.

Ce concept de regular program est rendu par régulier dans un sens fautif :

Il est inscrit au programme *régulier.

En français, régulier peut avoir en gros les sens suivants :

  • « net ou symétrique » (géométrie, surface)
  • « périodique » (battement de cœur, etc.)
  • « conforme aux règles«  (verbes réguliers, situation régulière, coup régulier [dans un sport])

Aucun de ces sens ne correspond à celui de l’adjectif anglais regular, qui signifie « ordinaire », « normal ». On utilisera en français un adjectif exprimant cette normalité ou ce caractère ordinaire dans le contexte concerné. Ici, disons qu’il s’agit d’un établissement universitaire qui offre non seulement un programme normal d’université, mais aussi un programme d’immersion française qui n’est pas un programme d’études universitaires, mais plutôt un programme d’études préalable au programme d’études universitaires, que doivent suivre les étudiants qui souhaitent s’inscrire au programme universitaire mais ne maîtrisent pas encore suffisamment la langue française.

On ne parlera pas alors de « normal », bien entendu, puisque cela sous-entendrait que le programme d’immersion en question serait un programme « anormal ». On ne parlera pas non plus de programme « ordinaire », puisque cela pourrait être mal interprété, l’adjectif ayant un sens péjoratif dans certains contextes. Ici, on dira plutôt tout simplement :

Il est inscrit au programme universitaire.

Dans d’autres contextes, ordinaire s’avérera tout à fait acceptable. Mais on pourra être contraint de tourner la phrase un peu différemment. Par exemple :

I couldn’t get an appointment with my regular barber.

sera rendu par quelque chose comme :

Je n’ai pas pu prendre rendez-vous chez le coiffeur chez qui je vais d’ordinaire.

Mais on pourra aussi dire tout simplement :

Je n’ai pas pu prendre rendez-vous chez mon coiffeur habituel.

Dans tous les cas, dans ce sens très courant de regular en anglais, il est hors de question d’utiliser régulier dans la langue écrite ou soignée en français, comme le font tant de francophones au Canada.