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Faux amis lexicaux.

conservation

Quand il s’agit d’encourager les gens à limiter leur consommation d’eau, peut-on vraiment parler de mesures de conservation de l’eau ?

C’est apparemment ce que pensent les traducteurs du gouvernement fédéral du Canada. Le chapitre 7 d’une publication intitulée The Environmentally Responsible Construction and Renovation Handbook, par exemple, est intitulé en anglais :

Chapter 7 – Implementing Water Conservation

Vous n’aurez pas de mal à deviner ce que dit la version française :

Chapitre 7 – Mise en oeuvre de mesures de *conservation de l’eau

Or si, en anglais, le substantif conservation a bel et bien, entre autres, le sens de « prévention du gaspillage d’une ressource » (dans des expressions comme energy conservation, water conservation, etc.), ce n’est pas le cas en français.

On ne parlera jamais, par exemple, de conservation de l’énergie, mais d’économies d’énergie. De même, l’expression *conservation de l’eau est pour moi fautive. En français, la notion de conservation suppose le maintien de quelque chose en l’état. Si l’on voulait l’utiliser dans le contexte des économies d’eau, cela ne pourrait se faire (théoriquement) qu’en faisant explicitement référence à ce qu’on maintient en l’état, à savoir non pas l’eau qu’on utilise, mais les réserves (cours d’eau, nappes phréatiques, etc.) où l’on puise cette eau.

On pourrait donc (théoriquement) parler de la conservation de la nappe phréatique. Mais, en l’occurrence, il est bien rare qu’on sache ou qu’on veuille indiquer d’où vient l’eau qu’on consomme. Elle peut provenir de différentes sources (cours d’eau, plans d’eau, nappes phréatiques, etc.). Quand l’anglais parle de water conservation, ce dont il est question, en français, c’est de réduction de la consommation d’eau, d’élimination du gaspillage d’eau. Il s’agit donc d’économiser l’eau (après l’avoir extraite de ses sources) et non de la *conserver.

Ce qui conduit peut-être certains traducteurs à hésiter à utiliser économies/économiser ici, c’est le fait que le sens premier de ces mots concerne le domaine pécuniaire. Mais on peut, dans un sens figuré, économiser en français toutes sortes de choses autres que l’argent : l’énergie, l’électricité, le temps, la place, ses forces, etc. L’eau n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres.

L’autre problème est que économies se construit, dans ce sens, principalement au pluriel. Au singulier, économie a bien, entre autres, le sens de « gestion où l’on évite toute dépense inutile », mais c’est, comme souvent en français, un sens plutôt abstrait (comme dans vivre avec économie, par exemple), alors que, au pluriel, le substantif a un sens plus concret et fait référence aux manifestations de cette économie.

On peut bien, comme l’indique le Grand Robert, réaliser, par exemple (au singulier), une économie de matières premières, mais cela fait référence à une mesure ponctuelle de réduction de la consommation. Quand on veut parler de façon plus générale d’un comportement consistant à réduire de façon systématique sa consommation dans différentes circonstances, il faut alors parler d’économies au pluriel.

En outre, le substantif pluriel se construit avec un complément du nom sans article défini. On parlera donc, non pas d’économies *de l’eau, mais d’économies d’eau.

Tout ceci fait que, dans l’exemple donné ci-dessus, le titre correct du chapitre de l’ouvrage aurait été :

Chapitre 7 – Mise en œuvre de mesures d’économies d’eau

Sans être faux, le double pluriel s’avère cependant quelque peu maladroit et il est sans doute préférable d’utiliser ici une tournure verbale :

Chapitre 7 – Mise en œuvre de mesures pour économiser l’eau

(Avec le verbe, on utilise bel et bien l’article défini.)

On évitera, de même, d’utiliser le verbe conserver dans le sens d’« économiser », sauf si le complément du verbe fait clairement et explicitement à la ressource (avant extraction) qu’on ne veut pas entamer. Et même quand le complément fait référence à la ressource, il est souvent préférable de parler de protection ou de préservation de la ressource. Le substantif conservation et le verbe conserver ont en effet un sens différent en français (conservation des aliments, conservation des œuvres d’art, des monuments, conservation de l’énergie et des forces en sciences physiques, etc.).

Dans le cas qui nous concerne ici, conservation est bel et bien un faux ami et est à éviter en français. Malheureusement, il est très répandu chez les francophones au Canada. (Je ne vous étonnerai pas en vous disant que le ministère des Ressources naturelles du Canada publie un cahier d’activités pour les enfants intitulé… Conserve l’énergie !)

croire (to believe)

Le domaine des croyances et des convictions est délicat à aborder. Non seulement les gens sont attachés à leurs convictions, mais de plus, pour le verbe croire lui-même, les nuances de sens et la diversité des constructions possibles font qu’il est parfois difficile de… convaincre.

Aujourd’hui, je suis tombé sur le site suivant : www.demarque.com. Il s’agit du site d’une entreprise québécoise qui assure la diffusion et la distribution de « contenus numériques ». (Je suis tombé dessus parce que ce site offre désormais en abonnement les dictionnaires Le Robert, à des prix malheureusement assez prohibitifs.)

Et, pour moi, les problèmes de langue commencent dès le sous-titre à la page d’accueil :

Nous croyons qu’il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Où est le problème, direz-vous ? Cette phrase semble utiliser le verbe croire dans le premier sens que lui donne le Grand Robert, justement, à savoir : « Tenir pour véritable, donner une adhésion de principe à… (sans avoir de preuve, d’évidence formelle) »

Certes. Mais, si vous avez une certaine connaissance de l’anglais et si vous connaissez la situation du français en Amérique du Nord, vous reconnaîtrez immédiatement ici un calque direct de l’anglais. Il est courant, en effet, chez les anglophones, d’exprimer la philosophie de son organisme en utilisant des énoncés commençant par we believe that…, we feel that…

En est-il de même en français ? Pour moi, la réponse est clairement non. Plus que le sens du verbe croire en français, c’est son usage qui est en question ici. Il y a en effet quelque chose de légèrement impudique à se présenter en utilisant une telle formule. Pourquoi ? Parce qu’on a le sentiment que le locuteur veut nous faire part de ses croyances les plus intimes, les plus personnelles. Or ce n’est pas vraiment de cela qu’il s’agit ici. Il s’agit de l’idée qui sous-tend les activités de l’entreprise, du créneau qu’elle pense avoir déniché (ou créé). L’acte de foi, l’entreprise l’a commis en choisissant ce créneau, en s’y consacrant dans l’objectif d’engendrer suffisamment d’activités pour pouvoir dégager un bénéfice et prospérer.

Est-il vraiment approprié pour une entreprise de formuler ainsi sa philosophie ? En anglais, peut-être, mais en français, j’aurais tendance à dire que non, que c’est maladroit et signe que le locuteur est trop influencé par l’anglais. Le français exige à mon avis une plus grande pudeur. On peut ainsi éviter le verbe croire en utilisant plutôt le concept de conviction :

Nous sommes convaincus qu’il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Mais c’est peut-être encore trop impudique. Pourquoi ne pas dire tout simplement :

Pour nous, il est important d’offrir aux producteurs de contenus numériques des outils de grande qualité pour vendre et diffuser leurs oeuvres.

Je ne sais pas si le texte du site de De Marque a été rédigé en anglais puis traduit en français ou si c’est l’inverse. Mais quoi qu’il en soit, le texte français est pour moi trop proche de l’anglais, trop influencé par l’anglais, ce qui en fait soit une traduction maladroite soit un signe que son auteur est trop influencé par l’anglais même si le texte n’est pas une traduction.

Vous me direz : « Où sont vos preuves ? » Comme on l’a vu ci-dessus, la consultation des dictionnaires n’est pas nécessairement concluante. C’est plutôt le genre de problème auquel une connaissance intime de la langue rend sensible. Je ne peux que vous demander de me… croire. Le verbe croire est un verbe dont il faut se méfier, surtout quand on est tenté de l’utiliser en français pour rendre des tournures comme to believe that…, to feel that…

(Pour les anglophones, il y a aussi un faux ami en sens inverse, dans la mesure où croire que a aussi en français un sens « dilué » qui ne se rend pas par to believe en anglais. Exemple : Je crois que je ferais mieux de lui donner un coup de fil. En anglais, on dira : I think I’d better give him a call.)

assurance

Le faux ami qui m’intéresse aujourd’hui est un peu différent. Il concerne la façon de rendre la notion de self-confidence en français.

Depuis que je travaille dans le domaine de l’éducation au Canada, où cette notion est bien entendu fréquemment évoquée, je ne peux pas m’empêcher de constater que les francophones canadiens semblent avoir un certain blocage concernant l’utilisation du substantif assurance.

Bien entendu, le sens moderne le plus courant de ce terme est celui de « contrat par lequel un assureur garantit à l’assuré, moyennant une prime ou une cotisation, le paiement d’une somme convenant en cas de réalisation d’un risque déterminé ».

Mais vous noterez comme moi que ce sens, dans l’article du Robert, n’est que le cinquième sens mentionné. La numérotation et l’ordre des sens donnés par le Robert ne sont pas toujours d’une grande pertinence, mais je constate quand même ici que le premier sens « moderne » du substantif assurance donné par le dictionnaire, en deuxième position, est celui qui m’intéresse, c’est-à-dire celui de « confiance en soi-même ».

Pourquoi alors utilise-t-on si peu le mot dans ce sens chez les francophones d’Amérique du Nord ? C’est à mon avis en raison de la crainte que le mot soit mal interprété par… les anglophones qui ne connaissent pas bien le français et qui sont exposés à des paroles ou des textes en français. En effet, il existe bien un substantif assurance en anglais qui a les mêmes sens que le substantif français dans le domaine de la confiance en soi et de la certitude (« confidence or certainty in one’s own abilities », mais aussi « certainty about something »). Mais il faut bien reconnaître que l’emploi du mot dans ce sens en anglais est rare et sans doute inconnu de la plupart des locuteurs anglophones.

Il me semble donc que la crainte des francophones en Amérique du Nord est que, lorsqu’un anglophone les entend parler d’assurance, il oriente tout de suite sa pensée vers le domaine de la protection financière en cas d’accident, c’est-à-dire de ce qui est principalement décrit en anglais à l’aide du substantif insurance. (Le substantif anglais assurance est aussi utilisé dans l’autre sens moderne d’assurance en français, mais surtout en anglais britannique et plus spécifiquement pour l’assurance-vie.)

Ce serait donc pour éviter toute confusion que les francophones d’Amérique du Nord auraient tendance à privilégier, pour rendre self-confidence en français, l’expression confiance en soi.

Est-ce que cela pose problème ? Oui et non. L’expression confiance en soi n’est pas fausse et n’est pas un anglicisme. Mais elle est un peu gênante dans la mesure où se pose toujours la question de savoir s’il faut l’accorder selon le contexte et replacer soi par lui-même, elle-même, eux-mêmes, elles-mêmes, etc. Le mot soi est certes neutre et peut s’employer aussi bien au pluriel qu’au singulier, mais quand on parle d’un individu spécifique, en particulier lorsqu’il est de sexe féminin, cela devient un peu maladroit de garder ce mot neutre au lieu d’utiliser un pronom qui s’accorde en genre et en nombre.

D’autre part, confiance en soi n’a pas d’équivalent adjectival, contrairement à l’anglais, qui a self-confident. On ne dira pas, par exemple, des élèves, qu’ils sont *confiants en soi ou *confiants en eux-mêmes. (On peut dire confiant tout seul, mais c’est dans un sens un peu différent.) L’emploi de confiance en soi oblige donc à utiliser des structures différentes, avec des propositions relatives qui peuvent alourdir le texte.

Cela dit, assurance n’a pas non plus d’équivalent adjectival en français moderne. On peut certes utiliser l’adjectif assuré, mais principalement avec des noms de choses (une démarche assurée, des pas mal assurés, etc.) ou avec des noms qui ne renvoient à la personne qu’indirectement (un air assuré, un regard assuré, etc.) — et encore, dans un registre surtout littéraire.

En revanche, quand il s’agit du substantif et qu’il s’agit de rendre la notion de self-confidence, il me semble qu’il est un peu malsain de la part des francophones d’Amérique du Nord de vouloir éviter à tout prix assurance, au motif que cela pourrait prêter à confusion pour les anglophones. C’est, selon moi, une illustration parmi tant d’autres de l’influence insidieuse de l’anglais sur le français dans cette région du monde, mais d’une forme différente d’influence dans ce cas, puisque c’est surtout pour les anglophones que le substantif français assurance pourrait être un faux ami.

De mon point de vue, il est malsain de limiter son vocabulaire en français de crainte de ne pas être compris ou d’être mal compris par ses interlocuteurs anglophones. L’utilisation d’une langue seconde est un apprentissage permanent et il n’y a pas de raison de rendre les choses plus faciles pour les anglophones quand ils ne font pas d’effort particulier, de leur côté, pour rendre les choses plus faciles pour les francophones. En situation minoritaire, le mot d’ordre est la résistance à l’envahisseur et l’utilisation d’un vocabulaire riche et varié fait partie des armes dont il est indispensable de se servir dans ce combat.

temps (time)

Le substantif français temps est un de ces mots qui, comme le mot chance, que nous avons vu antérieurement, est omniprésent dans la langue, avec une remarquable polysémie, tout comme son équivalent anglais time.

Avec une telle polysémie, tant en anglais qu’en français, il est inévitable qu’il y ait pour les deux mots des emplois communs (c’est-à-dire des cas où le français temps s’emploie de la même façon que l’anglais time) et des emplois différents. Et ce sont ces emplois différents qui font des deux substantifs une paire de faux amis (partiels).

L’une des fautes les plus répandues chez les anglophones qui apprennent le français et chez les francophones trop influencés par l’anglais consiste à utiliser temps au sens de « moment ». Prenons l’exemple anglais suivant :

This is not a good time to discuss this issue.

Il s’agit là d’un emploi parfaitement légitime du mot time en anglais. Malheureusement, il n’en va pas de même pour le français temps :

Ce n’est pas un bon *temps pour discuter de cette question.

L’anglais time est en effet utilisé ici au sens de « point dans le temps ». Et, dans ce sens-là, son équivalent naturel en français n’est pas temps, mais moment :

Ce n’est pas un bon moment pour discuter de cette question.

Avec un mot comme temps, l’utilisation d’un dictionnaire unilingue, même si elle est généralement préférable, montre bien ses limites. Je vous mets au défi, par exemple, de trouver une indication claire et succincte de cette différence dans l’article temps du Grand Robert, de toute évidence parce qu’un dictionnaire unilingue n’a pas l’ambition ni la capacité d’anticiper sur toutes les erreurs qui risquent d’être commises par des locuteurs influencés par une langue étrangère.

Le Robert et Collins, en revanche, donne clairement comme équivalent de time en anglais moment en français, avec toute une liste d’exemples montrant les contextes dans lesquels on privilégie ce mot.

Ce n’est là qu’un aspect particulier des difficultés posées par la paire time/temps. Mais c’est peut-être le plus important et celui qui conduit le plus souvent à des fautes dans la francophonie en Amérique du Nord.

encourir (to incur)

L’anglais to incur et le français encourir ont de toute évidence la même origine latine, mais leur évolution a été différente et ils n’ont pas aujourd’hui le même sens, ce qui en fait une paire de faux amis.

Comme l’indique clairement le Robert, en français, encourir, c’est « se mettre dans le cas de subir (quelque chose de fâcheux) » et non « subir ». Quand on encourt une peine, par conséquent, on ne la subit pas, on s’y expose. On finira peut-être par la subir, mais ce n’est pas le sens du verbe encourir.

Il en va de même pour des frais ou des dépenses. Encourir des frais, ce n’est pas avoir à les payer, c’est « se mettre dans le cas » d’avoir à les payer.

Or, si l’anglais to incur a aussi a priori ce même sens, en réalité il est très souvent utilisé pour signifier simplement « subir ». C’est tout particulièrement vrai quand le verbe est conjugué au passé. Par exemple, quand un site de l’Agence du revenu du Canada dit en anglais :

The amount that you can claim depends on when you incurred the loss.

il est clair qu’il s’agit d’une perte d’argent qui a bel et bien été subie et non qu’on s’est simplement exposé à subir. La traduction française de ce site a donc bien raison de donner comme équivalent :

Le montant que vous pouvez demander dépend de la date où vous avez subi la perte.

Il serait impossible ici, selon moi, de dire la date où vous avez *encouru la perte, en particulier parce qu’il s’agit précisément de la date à laquelle on a perdu l’argent (et non à laquelle on s’est exposé à la perte de l’argent).

Ce qui est intéressant ici, c’est que les dictionnaires anglais que je consulte (Oxford, Merriam-Webster) ne semblent pas tenir compte explicitement de ce glissement de sens. Ils ne donnent comme définition que « to become liable or subject to », ce qui semble correspondre à la définition d’encourir en français. Il est vrai qu’ils disent aussi « to bring down upon oneself », ce qui semble décrire une situation déjà plus irréversible. Mais il me semble qu’ils devraient aller plus loin et traiter clairement to incur comme ayant deux sens distincts : un sens propre, qui serait le même que celui d’encourir en français, et un autre sens obtenu par glissement, dans laquelle la chose désagréable ou négative est plus qu’une éventualité à laquelle on s’expose et a bel et bien lieu.

Toujours pour cette même raison, dans le cas de dépenses, là où l’anglais dira expenses incurred, le français ne pourra pas utiliser *encourues et devra dire quelque chose comme dépenses engagées. Il s’agit en effet non pas de dépenses auxquelles on se serait exposé, mais de dépenses qu’on a eu à faire. La distinction paraît peut-être subtile, mais elle est importante, et les bons traducteurs savent éviter d’utiliser encourir en dehors des contextes (souvent littéraires) où le verbe est vraiment approprié.

proactive

L’adjectif anglais proactive est assez typique de la tendance jargonnante des spécialistes de diverses disciplines, dont l’éducation, la psychologie, l’administration, etc. Le problème du jargon est que, évidemment, face à un texte anglais jargonnant qu’on doit rendre en français, la tentation de jargonner de façon équivalente est grande.

L’exemple typique que je donne ces jours-ci est celui de la majorité des sites Web du gouvernement fédéral du Canada. Ceux-ci ont presque tous, en effet, en bas à gauche, un encadré ou un simple lien intitulé « Proactive Disclosure » (voir par exemple le site de Santé Canada), qui renvoie à une section expliquant les dispositions prises pour assurer la transparence des services et la divulgation des informations (contrats ou subventions dépassant un certain seuil, dépenses, condamnations, etc.) :

The Government of Canada has implemented a requirement for the proactive disclosure of financial and human resources-related information by departments and agencies.

Quelle traduction les responsables des versions françaises de ces sites ont-ils choisie en français pour « Proactive Disclosure » ? Vous l’aurez deviné :

Le gouvernement du Canada a mis en œuvre une exigence pour la divulgation *proactive des informations liées aux finances et aux ressources humaines par les ministères et les organismes.

Beurk.

Il me paraît évident que proactif est ici un anglicisme de la plus belle espèce. Il figure certes dans le Grand Robert, par exemple, mais apparaît clairement accompagné de la mention « Anglic. ».

Un tel jargon anglicisé est-il vraiment nécessaire ou inévitable ? Le Grand Robert mentionne que ce terme serait forgé par analogie à réactif, pour exprimer l’idée opposée, tout comme proactive s’oppose à reactive en anglais. Le hic est que l’adjectif réactif lui-même est d’un usage assez restreint en français. On l’utilise certes dans le langage des sciences physiques (force réactive) et de l’électricité (circuit réactif) et dans celui de la psychologie (et on utilise le substantif réactif en chimie, bien entendu).

Mais de là à prétendre que l’adjectif réactif ferait partie de la langue courante et qu’il serait donc justifié d’adopter son contraire apparent, il y a quand même un grand pas. Prenons la citation mentionnée par le Grand Robert dans l’article proactif : « un système de gouvernance nous permettant d’être à la fois proactifs et réactifs face aux évolutions du marché du travail ». Est-ce vraiment là un exemple de quelque chose qui se dirait de façon naturelle en français ? Cela me paraît être un exemple typique de jargon de fonctionnaire ou d’homme d’affaires.

Le problème ici, comme souvent, est que, dans un cas (reactive) comme dans l’autre (proactive), il n’existe pas vraiment d’équivalent adjectival direct dans la langue française courante. Il faut recourir à une périphrase. La tournure qui se rapproche le plus de l’adjectif anglais proactive en français est prendre les devants — qui est évidemment une tournure verbale se prêtant difficilement à l’adjectivation.

Cela veut dire qu’il faut, comme toujours, tourner les choses autrement et c’est apparemment trop demander pour un assez grand nombre de locuteurs et même de traducteurs.

Prenons l’exemple suivant, tiré d’une description de poste et évoquant l’une des tâches que le titulaire de poste doit assumer dans le cadre de ses fonctions :

Establish and maintain proactive linkages and relationships with other services.

Il me paraît abusif de prétendre qu’on peut vraiment dire en français quelque chose comme :

Établir et entretenir des relations et des liens proactifs avec les autres services.

Que veut-on dire ici ? Simplement que le titulaire du poste doit prendre les devants et nouer des liens ou des relations sans attendre que le besoin s’en fasse sentir. J’aurais donc tendance à faire de cette idée de « prendre les devants » l’élément central de la proposition, quitte à bouleverser quelque peu l’ordre des éléments :

Prendre les devants pour établir et entretenir des liens et des relations avec les autres services.

N’est-ce pas là quelque chose qui se dit plus naturellement en français et qui a le mérite de ne pas recourir à un anglicisme ?

Pour le cas de l’encadré « Divulgation proactive » des sites du gouvernement du Canada, l’une des excuses est probablement qu’il fallait un intitulé qui tienne en peu de mots, qui n’utilise qu’un nombre limité de caractères dans ce coin inférieur gauche des pages Web (quoiqu’on note fréquemment dans le même contexte des éléments nettement plus longs qui s’étalent sur deux ou même trois lignes, sans que cela semble gêner).

Mais alors, pourquoi ne pas oser quelque chose de tout simple, comme « Transparence » ? C’est clair et court et cela en dit sans doute au moins autant que « Divulgation proactive ». Et l’explication mentionnée au début du présent article pourrait être formulée de façon beaucoup moins jargonnante :

Le gouvernement du Canada impose désormais aux ministères et aux organismes de faire preuve de transparence et de divulguer les informations liées aux finances et aux ressources humaines.

On pourrait aussi utiliser ici « prendre les devants », mais il me semble inutile d’insister sur l’aspect chronologique.

Évidemment, d’aucuns diront que je vais trop loin ici en m’écartant de l’original. Il est vrai qu’on pourrait avancer l’argument que, si nos administrateurs choisissent de s’exprimer à l’aide d’un jargon en anglais, le devoir du traducteur est d’adopter un jargon équivalent en français. Mais il y a jargon et jargon. Le jargon de la traduction ci-dessus est un jargon bourré d’anglicismes. Pour rester plus proche du jargon anglais, je tolérerais à la limite quelque chose comme :

Le gouvernement du Canada impose une exigence de divulgation par anticipation des informations liées aux finances et aux ressources humaines par les ministères et les organismes.

Mais je n’irais pas plus loin et je ne vois vraiment pas la nécessité d’introduire dans la langue française un adjectif (proactif) qui ne sera jamais quelque chose qui se dira naturellement et qui sera toujours un anglicisme de jargonneur.

efficace (effective)

La rédaction d’un article complet examinant sous toutes leurs coutures les questions de langue relatives aux termes anglais efficient, effective, efficacious — que sais-je encore ? — et à leurs équivalents français exigerait un travail bien trop important pour moi dans le cadre de ce site. Je voudrais simplement signaler quelques points qui me paraissent évidents et qui semblent pourtant être trop pourtant ignorés par les locuteurs francophones influencés par l’anglais et en particulier par les traducteurs.

Tout d’abord, il est faux de penser que l’équivalent français d’effective est systématiquement efficace. Prenons l’exemple suivant :

Participants will learn how to write more clearly and concisely to ensure effective communication with managers, colleagues, clients and the general public

Faut-il vraiment se précipiter ici sur l’adjectif français efficace pour rendre l’anglais effective ?

Les participants acquerront des connaissances et des compétences afin de communiquer efficacement par écrit avec leurs gestionnaires, collègues et clients ainsi qu’avec le grand public.

De mon point de vue, la réponse est non. Parler d’une communication « efficace » n’est pas faux en soi, mais décrit le phénomène sous un angle qui ne correspond pas nécessairement à ce qui se dirait le plus naturellement en français. Peut-on vraiment dire que la communication produit nécessairement un « effet » ? Pour moi, un phénomène comme la communication est quelque chose de plus complexe qu’un processus qu’on aborderait sous le seul angle de l’effet qu’il produit et, quand l’anglais utilise l’adjectif effective pour décrire la communication, il n’aborde pas nécessairement le phénomène sous ce seul angle.

La définition de l’adjectif effective en anglais est certes assez proche de celle de l’adjectif efficace en français, puisqu’elle dit qu’il décrit quelque chose qui réussit à produire le résultat attendu ou souhaité. Mais il me semble que, dans la langue courante, en anglais, l’adjectif met davantage l’accent, sur le plan sémantique, sur la réussite que sur le résultat, alors que l’adjectif efficace en français met plus l’accent sur l’effet et sur l’économie de moyens.

Du coup, je trouve qu’ils ne sont pas nécessairement équivalents. Dans un cas comme celui de la communication, dans l’exemple ci-dessus, on se s’intéresse pas exclusivement à l’effet de la communication et on ne l’envisage pas seulement sous l’angle de l’économie de moyens. Ce qu’on veut dire, c’est que les gens arrivent bien à communiquer entre eux, que la communication se fait bel et bien. Il me semble qu’il serait plus approprié de dire quelque chose comme :

Les participants acquerront des connaissances et des compétences leur permettant d’assurer une bonne communication par écrit avec leurs gestionnaires, collègues et clients, ainsi qu’avec le grand public.

En français, en effet, on parle plus naturellement de bonne ou de mauvaise communication que de communication efficace ou inefficace. La distinction peut paraître subtile, mais elle est à mon avis essentielle.

Et il y a — toujours à mon avis — de nombreux autres cas semblables, où, lorsque l’anglais dit effective, le français aura naturellement tendance à dire tout simplement bon ou bien. Du coup, recourir systématiquement à efficace en français me paraît maladroit et non naturel.

J’irais même plus loin. Il y a certains cas où l’équivalent français de l’anglais effective est tout simplement… rien du tout. Prenons l’exemple suivant :

The presence of anxiety or depression indicates that the person is experiencing stress and is unable to manage the situation effectively.

Va-t-on vraiment utiliser efficace ici en français ?

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à gérer la situation *efficacement.

Pour moi, la réponse est non et l’équivalent français d’une telle phrase est tout simplement :

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à gérer la situation.

Le fait même de dire ici n’arrive pas indique déjà l’idée de non-réussite qui est, comme je l’ai dit ci-dessus, l’aspect central du sens du mot effective en anglais. Il est donc redondant d’ajouter quoi que ce soit et à mon avis, dans ce cas-ci, l’emploi d’efficace en français est carrément une faute. On pourrait à la limite dire :

La présence de l’anxiété ou de la dépression indique que la personne est en situation de stress et n’arrive pas à bien gérer la situation.

Mais cela me paraît redondant.

Comme je l’ai dit au début de cet article, il y aurait bien d’autres choses à dire sur la famille d’adjectifs effective, efficient, etc. avec leurs multiples dérivés (substantifs, adverbes, etc.) et leurs équivalents en français. Mais si on prend comme point de départ l’idée que l’adjectif effective ne se rend pas nécessairement par efficace en français, on fait déjà un grand pas en vue de préserver le caractère naturel de la langue française dans ce qu’on dit et ce qu’on écrit et d’éviter l’influence excessive de l’anglais.

soumission (submission)

Au sens premier du terme (« disposition à se soumettre, à obéir à quelqu’un »), il y a bien équivalence entre l’anglais submission et le français soumission — quoique l’anglais ait aussi tendance à utiliser submissiveness, qui semble indiquer plus clairement que le terme décrit une qualité ou caractéristique (abstraite) et non un objet (concret).

C’est précisément du côté concret des choses que la situation se gâte. En anglais (to submit) comme en français (soumettre), on peut utiliser le verbe pour indiquer l’acte de « présenter, proposer quelque chose à l’examen, au jugement ou au choix de quelqu’un ». Il semble donc naturel d’utiliser le substantif pour décrire la chose (l’objet) qu’on propose à quelqu’un d’examiner. En anglais, on trouvera donc submission dans ce sens :

Submissions Received by the Task Force
Submission to the Access to Information Review Task Force
SUMMARY OF SUBMISSION (as prepared by the Task Force)
The NGO Working Group on the Export Development Corporation (EDC) demands the EDC be regulated under the Access To Information Act, indicates it would like to see the Act reinforced and a limiting of necessary exemptions. In particular, the Group’s submission supports including institutions that receive federal funding, under the ATI Act. A number of recommendations are made by the Group relating to coverage of the Act, exemptions, Third Party information, public interest override, repeal of s. 24, and mandate and powers of the Commissioner.
Full Submission […]

Et malheureusement, sous l’influence de l’anglais, on trouve aussi soumission dans ce sens. Mais si l’on examine attentivement les définitions des dictionnaires, on constate que le substantif n’est pas utilisé dans ce sens dans la langue courante. Il sert principalement à décrire soit l’acte de se soumettre soit l’aptitude à se soumettre, en tant que personne, à l’autorité ou au pouvoir d’autrui.

Que faut-il dire alors en français ? L’hésitation du traducteur de l’extrait ci-dessus est révélatrice. Voici ce que dit la page française équivalente :

Observations reçues par le Groupe d’étude
*Soumission au Groupe d’étude de l’accès à l’information
RÉSUMÉ DE LA PRÉSENTATION (tel que préparé par le Groupe d’étude de l’accès à l’information)
Le Groupe de travail des ONG sur la Société pour l’expansion des exportations (SEE), qui exige que la SEE soit réglementée par les dispositions de la Loi sur l’accès à l’information, indique qu’il souhaiterait que la Loi soit renforcée et que les exemptions nécessaires soient limitées. Les auteurs de la *soumission du Groupe donnent plus particulièrement leur appui à la proposition d’assujettir les institutions recevant des subventions fédérales à la Loi sur l’accès à l’information. Le Groupe formule également un certain nombre d’autres recommandations relatives au champ d’application de la Loi, aux exemptions, aux renseignements de tiers, à une clause dérogatoire d’intérêt public, à l’abrogation de l’article 24 ainsi qu’au mandat et aux pouvoirs du Commissaire,
*Soumission complète […]

C’est assez remarquable. En l’espace de quelques paragraphes, il a réussi à proposer trois traductions différentes (observation, soumission et présentation) pour le même terme décrivant la même chose !

S’il avait fait preuve d’un peu plus de sérieux, il aurait pu fixer son choix sur un terme comme présentation ou proposition. En effet, contrairement à soumettre, présenter et proposer se prêtent bel et bien à la substantivation. Autrement dit, en français, on ne peut pas soumettre une *soumission, mais on peut bel et bien présenter une présentation et proposer une proposition. Il aurait donc été bien plus naturel d’écrire ici quelque chose comme :

Propositions reçues par le Groupe d’étude
Proposition au Groupe d’étude de l’accès à l’information
RÉSUMÉ DE LA Proposition (tel que préparé par le Groupe d’étude de l’accès à l’information)
Le Groupe de travail des ONG sur la Société pour l’expansion des exportations (SEE), qui exige que la SEE soit réglementée par les dispositions de la Loi sur l’accès à l’information, indique qu’il souhaiterait que la Loi soit renforcée et que les exemptions nécessaires soient limitées. Les auteurs de la proposition du Groupe donnent plus particulièrement leur appui à la proposition d’assujettir les institutions recevant des subventions fédérales à la Loi sur l’accès à l’information. Le Groupe formule également un certain nombre d’autres recommandations relatives au champ d’application de la Loi, aux exemptions, aux renseignements de tiers, à une clause dérogatoire d’intérêt public, à l’abrogation de l’article 24 ainsi qu’au mandat et aux pouvoirs du Commissaire,
Proposition complète […]

Comme, si l’on consulte le reste de la page, on constate que cette proposition contient en réalité une série de recommandations, on aurait également pu utiliser ici recommandations (au pluriel).

Je reconnais, cependant, qu’il est quelque peu arbitraire d’accepter la substantivation (pour décrire l’objet concret) pour des verbes comme présenter, proposer et recommander et de la refuser pour soumettre. C’est là une illustration du côté arbitraire de la langue. Elle n’est pas toujours parfaitement logique.

Cela signifie que, à terme, il est possible que, par analogie, soumission au sens concret de « chose soumise à l’examen de quelqu’un » finisse par être accepté. Il y a d’ailleurs déjà un domaine (le droit administratif) où cet usage semble être reconnu et accepté (soumission ayant le sens concret d’« acte écrit par lequel un concurrent à un marché par adjudication fait connaître ses conditions et s’engage à respecter les clauses du cahier des charges »).

Cependant, il est impossible de nier que, en l’état actuel des choses, cet emploi se fait principalement, dans les domaines autres que le droit administratif, sous l’influence de l’anglais et est donc un anglicisme relevant de la catégorie des faux amis.

Je reconnais également, par ailleurs, qu’il y a des cas où ni présentation ni proposition ne fonctionnent bien comme équivalent de submission (au sens concret) en français. On a souvent, par exemple, au Canada, des processus de consultation lors desquels on invite le grand public ou un groupe de parties intéressées à soumettre des commentaires et des suggestions sur un sujet d’actualité ou une question de politique publique. Ce type de commentaire ou de suggestion, qui prend généralement la forme d’un texte écrit envoyé par la poste ou par voie électronique, ne peut pas être décrit comme étant une proposition, à moins qu’il contienne effectivement une argumentation proposant de faire quelque chose. Il ne peut pas vraiment non plus être décrit comme étant une présentation. Ce dernier terme décrit en effet plutôt un processus d’exposition en public qu’un document écrit présentant des arguments.

Ce genre de situation explique que les traducteurs et autres francophones influencés par l’anglais soient parfois tentés d’utiliser soumission au sens concret. Mais il convient à mon avis de continuer de résister à la tentation, du moins pour le moment. Dans ce cas particulier, on peut tout aussi bien parler simplement d’envoyer par écrit des commentaires ou des suggestions et décrire ce que les gens ont envoyé concrètement à l’aide du même terme. Et, comme le montre l’exemple ci-dessus, il y a encore d’autres possibilités, selon le contexte, comme le terme recommandation, si le document soumis en contient une.

Comme toujours pour les problèmes de langue un peu délicats, où il n’existe pas d’équivalent direct d’un terme dans la langue d’arrivée, tout dépend du contexte.

libre (free)

Il y a quelques années, le gouvernement canadien a introduit un nouveau type d’épargne pour les contribuables appelé en anglais « Tax-Free Savings Account ». Comme souvent au Canada, la chose a été conçue en anglais par des anglophones et il a fallu trouver un terme français équivalent pour la population francophone.

Qu’est-ce que les traducteurs du gouvernement fédéral ont pondu ? Le « compte d’épargne libre d’impôt ».

C’est pour moi un anglicisme inacceptable.

L’adjectif libre est effectivement, dans plusieurs cas, l’équivalent français de l’adjectif anglais free. Mais il est très important d’examiner de près les définitions et les utilisations de libre en français.

Or, quand on examine l’article détaillé sur l’adjectif dans un dictionnaire comme le Grand Robert, il apparaît clairement que la structure libre de n’existe, en français, que dans des cas où l’adjectif libre s’applique à des personnes et non à des choses. On peut bien dire, ainsi, en français, que quelqu’un est libre d’entraves, libre de toute pression, etc.

On peut, par extension, appliquer la structure libre de à des choses plus ou moins abstraites qui sont clairement associées à une personne, comme son esprit ou son cœur. On pourra donc aussi dire des choses comme cœur libre de haine ou esprit libre de préjugés.

De même, on pourra utiliser la structure pour des concepts comme la justice, sachant que, là encore, il est question, en réalité, des personnes qui sont l’incarnation de ce concept. On pourra donc dire que la justice est libre de toute pression quand on veut dire en réalité que ce sont les juges qui le sont.

Mais ce qui n’existe tout simplement pas, en français, c’est l’utilisation de la structure libre de dans un sens métaphorique appliqué à des choses, comme l’adjectif free dans tax-free savings account. En anglais, tax-free veut en effet dire « free of taxes ». Mais, de même qu’on ne peut pas dire qu’une route est « *libre d’obstacles » (obstacle-free) ou qu’un yaourt est « *libre de sucre » (sugar-free), on ne peut tout simplement pas dire qu’un compte bancaire est « *libre d’impôt ». Il y a plusieurs façons de dire qu’un compte n’est pas soumis à l’impôt, mais la plus consacrée en français standard serait :

compte d’épargne exonéré d’impôt

Je sais bien qu’une base terminologique de référence comme TERMIUM, utilisée par de si nombreux traducteurs au Canada, donne la structure *libre d’impôt comme correcte, mais, si on vérifie les sources utilisées pour justifier cette mention « correcte », on verra qu’il s’agit de deux sources canadiennes ayant une légitimité relativement limitée sur le plan lexicographique. Ce n’est parce qu’on se fait auteur d’un Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière qu’on est à l’abri des anglicismes, au contraire. Ce sont bien souvent les spécialistes de disciplines particulières qui s’autoproclament lexicographes et qui prétendent légitimer des expressions que l’usage normal dans la langue courante ne justifie pas.

Pour moi, il s’agit d’un exemple type d’anglicisme qui s’est sournoisement introduit dans le français canadien sous l’impulsion de spécialistes d’un domaine particulier (la comptabilité ou la fiscalité ici) qui ne maîtrisent pas suffisamment eux-mêmes les questions lexicographiques et ne sont pas suffisamment conscients des anglicismes qui pullulent dans leur domaine de spécialisation.

prévalence (prevalence)

On a ici un cas de faux ami dans lequel la langue est déjà engagée dans un processus d’anglicisation et il faudra sans doute tôt ou tard jeter l’éponge. Mais pour le moment, la résistance à l’envahisseur est encore de mise.

En anglais, le substantif prevalence et l’adjectif prevalent servent à décrire la fréquence ou l’importance de toutes sortes de phénomènes.

En français, en revanche, le substantif prévalence, en tout cas en l’état actuel des choses, est clairement réservé au domaine médical, dans lequel, selon le Petit Robert, il décrit le « nombre de cas d’une maladie, ou de tout autre événement médical, enregistré dans une population déterminée à un moment donné, et englobant aussi bien les cas nouveaux que les cas anciens (opposé à incidence et à fréquence) ». C’est le seul sens attesté du mot !

Seulement, évidemment, il n’est pas difficile de voir que, par glissement, on peut être tenté d’employer ce substantif dans des contextes autres que le contexte médical, pour évoquer le nombre de cas d’autres phénomènes.

Voici un exemple anglais du gouvernement du Canada :

Among Canadians 15 years and older, the prevalence of past-year cannabis use decreased from 14.1% in 2004 to 10.7% in 2010.

Et voici le pendant français :

Chez les Canadiens de 15 ans et plus, la *prévalence de la consommation de cannabis au cours des 12 derniers mois a diminué, passant de 14,1 %, en 2004, à 10,7 %, en 2010.

Notons pour commencer la maladresse considérable de la structure française, où la formule utilisée pour rendre past-year a pour effet de donner l’impression au lecteur que, entre 2004 et 2010, au Canada, il ne s’est écoulé que 12 mois, pour les francophones du moins.

Mais ce qui m’intéresse surtout ici, c’est le mot prévalence. Pour moi, il est difficile de prétendre que la consommation de cannabis soit une maladie ou même un « événement médical » au sens large.

Que dire alors en bon français ? Les options dépendent du contexte, mais dans ce cas-ci, il est clair qu’on a affaire à un taux, une proportion en pourcentage. La solution est donc assez simple :

Chez les Canadiens de 15 ans et plus, la proportion d’indidivus ayant consommé du cannabis au cours des 12 derniers mois a diminué, passant de 14,1 % en 2004 à 10,7 % en 2010.

Dans d’autres cas, on pourra utiliser (quand il n’y a pas d’ambiguïté) des substantifs comme taux, fréquence, importance, etc.

Du côté de l’adjectif, la situation est légèrement plus compliquée. L’adjectif français prévalent a le sens de « prédominant ». Autrement dit, quand la fréquence d’un phénomène ou l’importance d’une chose est élevée, on peut effectivement dire que le phénomène est prévalent ou la chose est prévalente, au sens qu’elle prévaut contre les autres. (L’adjectif a aussi un sens spécialisé en psychologie, sur lequel je passe.)

Du coup, on voit facilement comment, par glissement, en tout cas pour les choses dont la fréquence est élevée, on peut être tenté d’utiliser non seulement l’adjectif prévalent, mais aussi le substantif prévalence.

C’est pour cela que je dis que, à terme, on va sans doute perdre le combat et prévalence en français va devenir un synonyme de prevalence en anglais dans toutes sortes de domaines autres que le domaine médical.

Mais en l’état actuel des choses, un traducteur professionnel se doit de résister à la tentation et de respecter les usages qui sont recommandés par les usuels et qui, pour le moment, sont encore… prévalents.